ROMAN D’ICI.  Le vertige des insectes (2014) de Maude Veilleux

Berthier-sur-mer © Radjoul Mouhamadou

 

Autant nos bibliothèques imaginaires s’apparentent parfois à des catalogues de bonnes intentions, autant nos bibliothèques de papier se confondent souvent avec des armoires à trophées pour livres. On y entrepose trois catégories de livres : ceux dont nous ne voulons pas nous séparer parce qu’on soupçonne qu’ils ne nous ont pas encore livrés tous leurs secrets, ceux que nous ne lirons probablement jamais parce qu’ils sont là pour nous faire paraître plus intelligents aux yeux des autres, et ceux qu’on met de côté en se promettant de les lire sans jamais se donner le temps de le faire.  Le vertige des insectes (Hamac, 2014) de Maude Veilleux – que j’ai reçu en cadeau à Noël – entre dans cette dernière catégorie.

 À la faveur de l’été, j’ai finalement pris le temps de dévorer ce roman déroutant mais savoureux sur le deuil. Pour ma première plongée en apnée dans la littérature québécoise, je suis tombé sur le premier roman d’une écrivaine contemporaine qui sublime l’arrière-pays québécois et s’évertue à brouiller la frontière entre fiction, rêve et réalité. Le décor dans lequel est campé l’intrigue alterne entre l’appartement vieillissant de Mathilde – le personnage principal – et un de ces villages pittoresques centrés sur une église qui s’élève « au coin des rues Principale et Commerciale, les deux seuls grands axes du village » (p. 14). Mathilde, jeune lesbienne en couple avec Jeanne, vient de perdre sa « Grand-maman Rose ». L’itinéraire du deuil de Mathilde est celui d’un lent enlisement dans l’ennui, la tristesse et le néant entrecoupés d’orgasmes et de délires. Happée dans une insoutenable déprime depuis le décès de sa grand-mère, Mathilde se trouve en butte avec les fantômes de son passé et aux questions existentielles sur la mort, le deuil et l’absence. Pas de bol. Jeanne, son amoureuse, part suivre un stage de six mois au Yukon. « L’absence, soupire-t-elle, c’est comme la mort. » (p. 57). Elle peine à se défaire du cadavre de Faustine, sa chatte raidie mais humide, qu’elle cache sous le lit. Autour d’elle, tout rumine la mort et transpire la douleur de vivre. Pour conjurer l’absence de Jeanne et consoler son double deuil – de Rose et de sa chatte polydactyle Faustine – , Mathilde choisit la fuite en avant : tomber enceinte de son colocataire français. Échec. Le monde de délite lentement autour d’elle. La monotonie le disputant à la morosité, le style de Maude Veilleux est frivole, léger et étourdissant sans jamais verser dans la lourdeur ni son écriture glauque habituelle. Le roman est tout sauf thérapeutique. Il n’y aspire pas. L’auteur ne propose pas de recettes pour se guérir de la perte d’un être cher. D’ailleurs, Mathilde finit écrasée sous le poids de la dépression comme « un insecte écrasé par le poids d’une botte. » (p. 179).

   En proie aux affres d’une absence, mutatis mutandis, j’ai cru échapper au chagrin en me réfugiant dans les livres. Je n’y suis pas parvenu, parce que même les mots soigneusement choisis ne soignent pas tous les maux de l’âme. Le vertige des insectes n’a pas comblé le vide qui s’est creusé en moi. Et si j’ai appris une chose de cette méditation sur la blessure que la mort laisse dans son sillage, c’est qu’il n’y a pas de remède universel contre le deuil. Plus facile à dire qu’à faire : éviter de s’y noyer.

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