La cape d’invisibilité blanche ou le privilège de l’homme sans couleur

 

Le syntagme de « privilège blanc » horripile à plusieurs titres ses contempteurs, mais contester le nouvel arsenal conceptuel de l’antiracisme (blanchité, racisme systémique, racisé, intersectionnalité, wokisme, cancel culture, etc.) efface-t-il la réalité de la persistance du racisme dans les sociétés occidentales à majorité historique blanche? Le Québec est devenu l’épicentre théorique d’une étrange contre-révolution racialiste qui s’exporte, grâce à un sociologue provincial dont l’impudence des thèses contre les « théories décoloniales » made in USA et la croisade contre la « religion multiculturaliste » contribue fortement à l’équilibre de la balance commerciale des idées entre la Belle Province et l’Hexagone. Sous fond de polémique contre le péril de l’américanisation du militantisme antiraciste et de dénonciation de l’« islamo-gauchisme » qui gangrènerait l’université française, une critique outrancière de la « nouvelle gauche religieuse américaine » – ou « gauche woke » – qui se veut éveillée, éclairée par la « Révélation diversitaire » a de quoi flatter le nationalisme méthodologique d’un pays au bord du déclin intellectuel. Et de surcroît quand on érige la France en « nation contre-révolutionnaire par excellence », en lieu privilégié de la résistance au « wokisme » à l’intérieur du monde occidental. Jurant avec l’image d’Épinal de l’intellectuel médiatique à la française, Mathieu Bock-Côté séduit dans les talk-shows hexagonaux par son accent vieille France qui agit comme un baume provenant de la profondeur des âges pour apaiser les angoisses identitaires du peuple « old school » comme dirait Michel Onfray, et mieux rappeler les minorités ethniques issues de l’immigration récente à leur « devoir d’intégration ». Derrière l’allergie au multiculturalisme qu’il abhorre, ce qui est en cause, c’est la conservation intacte de l’ordre des choses et la clôture spatiotemporelle des nations sur elles-mêmes. Il s’agit de défendre l’intégrité culturelle et la continuité historique des nations occidentales contre toute souillure allogène, au risque de les cryogéniser dans des fictions identitaires périmées – plus mythiques que réelles – sans prises sur leurs réalités démographiques présentes et leurs devenirs possibles. La Nation apparaissant comme l’horizon indépassable de la communauté politique, selon la sociologie petit bras façon Bock-Côté. N’en déplaise au fait qu’il y ait eu un avant, un en-dehors et que rien n’interdit qu’il y ait un après la Nation. Sans ce point de butée, toutes ses splendides boursouflures théoriques s’écrouleraient comme des châteaux de cartes.

Nier le mot ne supprime pas la chose

Quand on cesse de gratter à la surface des mots pour s’élever un tantinet au-dessus de l’aspect purement rhétorique du débat, agiter l’épouvantail des excès de la « cancel culture » et pointer l’équivocité de la nouvelle phraséologie de l’antiracisme, comme le fait Mathieu Bock-Côté – dont les ouvrages s’apparentent souvent à une longue litanie anxiogène de faits divers-, ne devrait se payer du luxe de la dénégation de toute pertinence, persistance et permanence du fait racial dans nos démocraties multiethniques. Le maître à penser de la contre-révolution racialiste ne se cache pourtant pas pour casser du sucre sur le dos de l’« antiracisme woke » et ses jérémiades intersectionnelles avec des arguments au doigt mouillé. Prétextant, par exemple, que le « racisme systémique » est un concept trop élastique, il en conclut à sa non-existence au Québec et en France. L’« extrême droite », selon sa sociologie qui est à la Sociologie ce que le théâtre de Boulevard est au Théâtre, n’est qu’un « marqueur d’infréquentabilité » destiné à inhiber les dissidents du « nouvel ordre diversitaire ». Outre ces arguments élastiques qui peuvent prêter à sourire, il voit du totalitarisme partout. Ainsi le multiculturalisme et le « racialisme » (entendre l’art de faire de la race la « catégorie sociologique et politique la plus importante » ou l’autre nom du « racisme anti-Blanc », selon le bréviaire sociologique de Bock-Côté) seraient des nouveaux variants du totalitarisme. Et quand il finit par consentir à l’existence de discriminations raciales, c’est pour s’empresser aussitôt de noyer le poisson sous la critique de l’antiracisme des campus américains qualifiés d’« asiles à ciel ouvert » ou les balayer sous le tapis du passé esclavagiste désormais révolu du sud des États-Unis. Pour ce Joseph de Maistre du pauvre, de « privilège blanc », il ne saurait en exister, puisque le terme, historiquement connoté, essentialise tous les Blancs. De fait, le rétablissement de « l’homme blanc hétérosexuel », malmené par la gauche woke, sur son trône de Majesté qu’appelle la présente « contre-révolution ne sera pas une révolution contraire, mais le contraire de la révolution », pour paraphraser l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg (1821). Ce « contraire de la révolution » l’inscrit dans le sillage du courant français dit des « néo-réactionnaires » dont l’un des représentants notoires est Pascal Bruckner. Depuis plusieurs décennies déjà, pour tenter de sauver l’homme blanc, ayant troqué son « fardeau » civilisationnel contre un sempiternel « sanglot » pénitentiel (Seuil, 1983), ce dernier le dépeint comme « coupable presque parfait » (Grasset, 2021) et bouc émissaire d’une « islamophobie imaginaire » (Grasset, 2017) des théories néo-féministes et de la tyrannie des minorités racisées. L’originalité de Mathieu Bock-Côté dans ce paysage littéraire réside, s’il faut l’en croire, dans sa situation géographique à l’interface du multiculturalisme canadien et du racialisme américain qui affûte son regard de québécois – le Québec étant, selon lui, le « point de contact entre l’impérialisme woke américain et la résistance française à cette idéologie ». Toutefois, dans l’ordre de l’analyse conceptuelle, il y a tout de même un pas infranchissable entre des réfutations qui ressortissent de la coquetterie sémantique et le gommage sociologique de la réalité qu’un concept recouvre avec ou sans succès. Mathieu Bock-Côté, s’autorisant de son conservatisme identitaire de minoritaire québécois dans un Canada dominé par les Anglophones, repousse par calcul stratégique et paresse intellectuelle toutes les questions épineuses (genre, race, diversité, etc.) dans la novlangue du nouveau régime diversitaire.  Autant les concepts forgés pour saisir et analyser les phénomènes sociaux peuvent toujours être discutés et perfectibles, autant il est éthiquement contestable de brouiller les réalités qu’ils veulent décrire et comprendre dans un halo de caricatures. Une approche heuristiquement constructive du syntagme de « privilège blanc » commande d’interroger l’actualité et l’opportunité de convoquer le terme de « privilège » et le danger d’activer l’imaginaire racialisant de la « Blanchité », sans jamais confisquer aux victimes la légitimité du sentiment d’injustice touchant à l’identité ou à la condition de minoritaire. Une société qui communie avec une ébriété toute religieuse dans la lutte antiraciste vaudra toujours mieux que celle qui minore avec un zèle d’autruche toutes les manifestations sournoises du racisme.

Mathieu Bock-Côté

Le privilège, voilà l’ennemi

  En nos temps égalitaires, il ne fait pas bon se prévaloir d’un quelconque « privilège » de naissance, passe-droit ou avantage. Dans l’imaginaire français, en particulier, les privilèges et les droits féodaux ont été officiellement abolis dans la nuit du 4 août 1789, au profit de l’idéal d’une société des égaux fondée sur la méritocratie. Et depuis, mue parce que Alexis de Tocqueville qualifie de « passion de l’égalité » – qui confine parfois à l’égalitarisme-, la France en traque les résurgences pour deux raisons principales. D’une part, l’hostilité française à la rhétorique d’un « privilège blanc » s’explique par le fait que sa République s’autoproclame égalitaire et par principe color-blind. Sur un plan purement formel, c’est à l’honneur de la France d’avoir supprimé le mot « race » de sa Constitution et de refuser des statistiques ethniques, mais cette posture sert désormais à justifier le déni militant du réel et la cécité volontaire de ceux qui refusent de voir les privilèges de fait et les discriminations en actes indexés sur la couleur de peau. Que la France vandéenne de Bock-Côté se rassure, la dénonciation de la persistance de discriminations raciales ne veut pas dire que les « racisés » s’apprêtent à livrer une « guerre raciale » aux Français de souche, dans le but de guillotiner tous les présumés bénéficiaires de privilèges dans leurs rangs. Au contraire, dans la continuité des idéaux de la Révolution française, il s’agit de réactualiser et d’approfondir la promesse d’égalité sociale qui s’incarnent dans les enjeux éthiques et politiques que les sociétés démocratiques se sont prescrites à l’aube des grandes révolutions modernes (américaine, française et haïtienne). D’autre part, les bons élèves de la méritocratie républicaine, qui forment l’élite dirigeante de la France, ne veulent point souffrir la blessure narcissique de voir la sociodicée de leurs privilèges écornée par des déterminants autres que l’effort, la persévérance, l’aptitude, l’intelligence. Et pour cause, le « racisme de l’intelligence » (selon Pierre Bourdieu) reste la dernière forme de racisme excusable, servant à justifier la reproduction du capital économique (et culturel) des élites méritocratiques ou l’inégalité d’accès aux ors de la République pour la « noblesse d’État ». La méritocratie scolaire, son détournement au service de la reproduction sociale des élites en témoigne, s’est transformée en miroir aux alouettes. Dans La Tyrannie du mérite (Albin Michel, 2021), Michael J. Sandel montre que le mérite sert désormais à légitimer la réussite matérielle des gagnants et justifier le mépris de classe, l’exclusion sociale et l’invisibilisation politique des perdants. Les privilèges sont les secrets les mieux gardés des sociétés postféodales, l’égalité formelle des chances s’y paie du déni de reconnaissance des injustices sociales et raciales qui sous-tendent les illusions nécessaires qui les fondent. La question du privilège est intimement liée à celle du mérite, tout comme le colorant de la race se confond avec la peau du Noir.

Le Blanc n’existe pas plus que le Noir

  Certains contempteurs de l’équivocité du lexique du nouvel antiracisme, dont j’en suis, redoutent de bonne foi les dangers inhérents au fait de « mal nommer les choses », pour citer Albert Camus. Pour ne pas ajouter à la confusion ambiante, en effet, il faut veiller à ce que l’usage incontrôlé de la rhétorique raciologique ne réactive la bête immonde du racisme. Toutefois, dénoncer la persistance de processus de racisation dans nos sociétés contemporaines ne veut nullement dire que les « racisés » – ou ceux qui se perçoivent comme tel – rêvent de ployer sous le poids de ce que Frantz Fanon lui-même, auteur de Peau noire, masques blancs (1952), qualifiait de « vieille peau de race ». Il s’agit, au contraire, de traquer le reliquat de l’imaginaire racialiste dans nos sociétés postcoloniales qui se proclament sans races. Identifier des résidus de blanchité ne veut pas dire figer le « Blanc » dans une essence ou le condamner au bucher, mais signaler que la « blanchité » est une construction sociale historiquement datée. Cela consiste, dans une veine fanonienne à affirmer radicalement que « Le Nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc.» Que des « Blancs » croient à la fiction raciale, au point de confondre la déconstruction de la blanchité à un attentat contre leur essence profonde et un racisme à l’envers, voilà qui justifie la persistance de la racisation des « Blancs » et légitime l’impératif de dépassement du principe de la race qui s’incarne dans la décolonisation des résidus de « Blanchité » et de « Négrité ». Si le « Blanc » est, en effet, le symbole de la différence positive et la figure paradigmatique de la domination ; le « Noir » – euphémisme pour désigner la couleur et l’« homme de couleur » qu’on qualifiait récemment de « Nègre » – lui, revêt le manteau de la différence négative que cristallise le dominé non-Blanc. Pour ceux qui regrettent qu’on ne puisse plus dire le fameux « mot en N », le nom « Nègre » oscille entre mécanisme d’assignation chez Frantz Fanon et d’autodésignation chez Aimé Césaire. Entre ces deux pôles, Achille Mbembé, dans sa décapante Critique de la raison nègre (2013), montre que c’est le retournement/renversement du discours racial qui arrache au Nègre le masque de l’altérité radical où la « conscience européenne » l’avait logé pour l’investir dans la « conscience nègre du Nègre » comme le visage d’un « humanisme à la mesure du monde » (Aimé Césaire). Dans un sens ou dans l’autre, le « Nègre de surface » d’hier (désignant pour Mbembé la « personne d’origine africaine, marquée par le soleil de ses apparences et la couleur de son épiderme ») et le « racisé » d’aujourd’hui n’aspirent qu’à échapper à la prison de la race et aux sortilèges de la « raison nègre ». Dans son fameux Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire qui se définissait lui-même comme le « Nègre fondamental » refusait le cantonnement « en cette unique race, […] ce que je veux, c’est pour la faim universelle, pour la soif universelle. » Le signifiant « Nègre », parce que son sort est intimement lié au biopouvoir de la race, est à la fois « crypte vivante du capital » – selon la formule d’Achille Mbembé – et l’ombre portée de l’animal, de la machine, des non-humains, de la mort, du néant et du non-être sur l’humanité de l’homme.

Abolir la ligne de couleur

  L’universalisme républicain à la française prétend être color-blind, parce que le « daltonisme racial » dont il se prévaut est un luxe réservé au seul « racisé » incolore capable de se dissimuler sous la cape d’invisibilité blanche. Le « Blanc », dans la symbolique coloniale des couleurs, a été construit comme l’homme tout court arborant la couleur de l’homme sans couleur, à la différence de « l’homme de couleur » ou présumé comme tel. Dans la modernité coloniale, l’homme blanc, confit dans la différence positive, est le seul à pouvoir se mouvoir librement dans le monde sans redouter de subir les affres du préjugé de couleur et se prévaloir du daltonisme racial. Même si elles refusent parfois de l’assumer, les sociétés occidentales sont organisées selon le principe de la couleur. La « ligne de partage des couleurs » (selon la formule de W.E.B. Dubois) y découpe traditionnellement les communautés politiques en « minorité visible » – personnes qui n’ont pas la peau blanche – et en « majorité nationale » (blanche). Ce qui fait la visibilité de la minorité c’est sa non-blanchité, soit la couleur de peau qui la différencie de la majorité historique incolore et invisible parce que blanche. L’invisibilité est, encore aujourd’hui, le plus exorbitant des privilèges dont jouit l’homme qui peut se recouvrir avec succès du vernis incolore de la blanchité. Le vernis conceptuel de la blanchité n’est naturellement pas anhistorique et n’exclut pas toutes les nuances de « blanc » qui se reflètent dans la stratification sociale, la sédimentation des richesses et les mobilités sociales. Il en est de même pour les non-Blancs qui forment les minorités visibles, pour éviter tout procès en amalgame et en anachronisme. Contrairement à l’homme blanc, l’« homme de couleur », lui, nait au monde social revêtu du préjugé de couleur (et racial). Il ne peut s’en affranchir sans déconstruire la « blanchité », car sa non-blanchité est ce qui l’empêche d’accéder au statut anthropologique d’« homme tout court », c’est-à-dire débarrassé de la prison du phénotype. L’homme de couleur est, à cause de l’héritage colonial, prisonnier de la cage de l’apparence qui l’expose presque fatalement aux discriminations. Il ne peut se blottir dans la blancheur immaculée de l’invisibilité chromatique qui le soustrairait à l’injonction paternaliste du « devoir d’intégration » et qui le protégerait des violences policières, des contrôles au faciès et autres formes pernicieuses de violences. Il fait tache dans le décor, parce que son corps est marqué au sceau de la couleur. Dans la République française, formellement aveugle à la couleur et aux lois impersonnelles, les cheveux crépus et le voile musulman des enfants non-Blancs de Marianne ne laissent pourtant pas indifférents. Quoiqu’on en dise, il subsiste une hiérarchie des couleurs en France qui discrimine la bonne des mauvaises couleurs. De tous les hommes de couleurs, le Noir est le moins bien servi par la loterie génétique. En son temps, Alexis de Tocqueville soulignait que la couleur resterait la « marque de la servitude passée continuée » dans les sociétés post-esclavagistes. L’actualité du différend de couleurs en France et au-delà s’actualise dans la représentation du “corps noir” comme vecteur d’assignation des « racisés noirs » à une différence irréductible et sert de justificatif aux discriminations qu’ils subissent. Prisonnier de son apparence, soulignait Fanon en son temps, le “Nègre” est une « victime éternelle d’une essence, d’un apparaître dont il n’est pas responsable ».

  Abolir la ligne de couleur qui défigure nos sociétés démocratiques passent par deux voies : la première butte sur une impasse et la seconde débouche sur une ligne de crête. D’une part, la voie d’impasse de la démocratisation de la cape d’invisibilité blanche par l’extension du privilège de la « blanchité » à tous. Une voie d’autant plus impraticable qu’aucun « sérum de dénégrification » (Frantz Fanon) et aucune chirurgie esthétique ne peuvent blanchir tous les non-Blancs. D’ailleurs, un monde monochrome serait un monde pauvre. D’une part, parce que vaincre le « privilège blanc » consiste à purger le monde contemporain de l’idéologie coloniale et de l’imaginaire de la race qui le matricent, il nous faut arpenter la crête de la déconstruction du principe de la race. Au bout de cette ligne de crête, la fraternité universelle émergera sur le cadavre de la race.

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