RÉSUMÉ & CRITIQUE | « Nous et l’histoire » d’Ayi Dossavi

   Quel Africain subsaharien, instruit à la hussarde dans ces manuels scolaires, programmant l’amnésie généralisée en guise de leçons d’histoire et présentant le continent sous les fards d’une longue litanie de malheurs (de l’Esclavage à la Colonisation), n’a jamais rêvé d’opérer au laser la cataracte de cette histoire-là? Une histoire imaginaire – à l’instar du musée et de la bibliothèque imaginaires -, c’est ce qu’a tenté de réaliser Ayi Dossavi, en exhumant les souvenirs d’un passé exalté pour raconter l’histoire que « nous aurions dû apprendre à l’école » (p. 49), afin de réenchanter le présent et l’avenir. « Tout homme, prévient-il, est l’histoire qu’on lui a enseignée » (p. 100), il est heureux de constater que tel n’est pas son cas. D’une critique des contrefaçons européocentriques s’abolissant dans une série de malfaçons narratives, l’ouvrage ne manquera pas de soulever beaucoup d’enthousiasme auprès des militants de la cause panafricaine et de plonger les sceptiques dans un tourbillon de perplexités. Malgré son grinçant coup d’éclat contre l’Histoire (avec grand H, c’est-à-dire la « science du passé »), il n’a pas réussi à transformer l’essai – expression désignant au rugby une action offensive d’un joueur visant à aplatir le ballon dans l’en-but adverse. Une chose est sûre, ce livre déroutant et dérangeant ne laisse pas le lecteur indifférent.

•••

  Nous et l’histoire (2017) n’est pas un essai historique, mais le livre d’un spin doctor qui se rêve en « passeur » d’une mémoire longtemps masquée, défigurée, mutilée, pour guérir une certaine Afrique en « mal d’histoire ». Le « Nous » – du titre « Nous et l’Histoire » – englobe la catégorie identitaire essentialisée d’ « Africain » à laquelle l’auteur entend offrir un métarécit d’émancipation, afin de combler la forte demande – ou mieux le besoin anthropologique – d’histoire sur le continent africain – fille aînée de l’Humanité et berceau de l’Histoire. Divisé en quatre parties, le livre se donne à analyser comme l’esquisse d’un ambitieux roman national africain, dont la visée ultime est de refonder une nouvelle économie narrative du mémorable pour l’articuler à une politique mémorielle capable de sortir le continent de la dialectique de l’oubli de son passé (« amnésie africaine » (p. 116-119)) et des effets pervers des dénis – et occultations – de l’historiographie coloniale. Pour renouer avec le temps de la gloire (« Chapitre 1 ») ayant précédé les « agressions extérieures » qui ont précipité la « chute » (« Chapitre 2 »), l’auteur prescrit une cure mémorielle pour décoloniser culturellement la future génération qu’il faudra « prendre, dit-il, au berceau » (p. 127). La rupture coloniale du « fil historique » africain, relève-t-il, serait ce qui prive le « Nous, Africains », ce sujet collectif – aux contours indéfinis – maltraité par l’européocentrisme et livré à l’immédiateté évènementielle postmoderne, de toute continuité temporelle et de tout grand dessein historique. Écho d’un passé pas si lointain. Il y a moins d’un siècle, en 1965, l’historien britannique Hugh Trevor-Roper déclarait en chaire à Oxford qu’« il n’y a que l’histoire des Européens en Afrique ; le reste est ténèbres » (Trevor-Roper, 1965 : 9). Jusqu’aux dernières décennies, l’Histoire dans les manuels scolaires de beaucoup de pays d’Afrique, celle qu’on a enseignée à des générations d’écoliers, ne retraçait effectivement que les pages blanches du passé multimillénaire africain. Depuis les années 1960-1970, avec l’intense travail de réappropriation de l’histoire des peuples africains, grâce à la rédaction de la monumentale Histoire générale de l’Afrique (publiée entre 1980 et 1999) sous l’égide de l’Unesco, de telles inepties ne sont plus intellectuellement défendables. Dans le droit fil de cette reconquête des « ténèbres », le projet défini par l’auteur vise à « mieux aborder l’avenir après avoir fait la paix avec le passé », en renouant la continuité brisée entre le présent et le passé précolonial. Une interrogation résume parfaitement la problématique : pourquoi les « dix mille ans d’histoire » africaine sont occultés par « seulement 50 ans d’âge » (p. 34) (post)colonial ? Pour combler cette « amnésie africaine », ces lacunes et ces oublis, il dessine une fresque historique impressionniste télescopant synthèse éclectique de faits marquants et restauration des « pages manquantes » pour repriser les trous dans les manuels d’histoire.

  Au fond, et cela est fondamental, lesdites « réflexions » sur l’Histoire ne visent pas seulement à substituer des faits alternatifs au récit biaisé de l’historiographie européocentrique, car selon l’auteur, « il n’y a pas d’Histoire neutre » (p. 13). L’Histoire, se défend-il, étant « une arme de guerre » (p. 16) ; en conséquence, il faut la « prendre en tant qu’Objet, donc chose maniable et questionnable » (p. 6). Ayi Dossavi n’est pas historien et ne prétend donc pas faire œuvre historiographique. Il travaille le matériau historique – essentiellement avec des sources secondaires – au moyen des instruments d’un écrivain s’évertuant à repositionner le pion « Afrique » sur l’échiquier de la géopolitique mondiale (voir « Partie 3 » et « Partie 4 »). Insoluble dans aucune des disciplines académiques (histoire et philosophie notamment) – qu’il ne manque d’ailleurs pas d’égratigner, en réalité, cet ouvrage protéiforme soulève plus de problèmes qu’il n’en résout. Dès l’« Avant-propos », c’est-à-dire au fronton de la construction textuelle, les philosophes sont gentiment éconduits par cette mise en garde : « ceci n’est pas une phénoménologie de l’Histoire » (p. 6). Aux historiens professionnels qui pourraient être appâtés par le titre (« Nous et l’histoire »), il prévient dès la première ligne que ce « n’est pas un travail pour penser sur l’Histoire en tant que discipline ou Sujet. » (p. 6). Circulez, y a rien à voir ! Malgré cette mise en demeure, l’auteur, qui, ambitionne de réinscrire l’histoire africaine dans un régime d’historicité renouant le fil rompu du passé, pour mieux l’inscrire dans le présent et le projeter dans l’avenir, s’autorise régulièrement des réflexions métahistoriques qui peuvent révulser de chastes yeux épris de rigueur épistémologique. Au principe de cette posture, un rapport polémique à l’historiographie qui s’exprime par la sourde remise en cause du régime de vérité des historiens et le brouillage systématique de la frontière entre faits et fictions, vrai et faux. Sur la forme, le ton est volontiers libre, ingénu sur les bords, entrainant parfois et définitivement téméraire. Le texte, empli de mots d’esprits et de jeux mots provocateurs, se lit agréablement. Plus sérieusement, l’ouvrage, avare en notes de bas de page et affublé d’une mince référence bibliographique, se prête très mal à une critique pointilleuse éprise d’administration de la preuve par l’étude des archives discursives ayant servi de soubassement à l’édifice narratif. Toutefois, pour le mettre en perspective et se garder de lui faire un mauvais procès, il convient de le passer au crible de la typologisation des « genres historiques » prenant en étau ce que Régis Debray qualifie de « croyances historiques », afin de mettre en relief le projet de l’ouvrage dans un paysage beaucoup plus complexe. Autrement, il ne s’agirait que d’une réflexion autoréférentielle sur laquelle aucune critique externe n’aurait de prise. Dans Allons aux faits (2016), le médiologue distingue quatre « espèces » dans le genre histoire, à savoir l’histoire savante, philosophique, récréative et légendaire (Debray, 2016 :15-20). En congédiant poliment d’entrée de jeu l’histoire comme objet d’étude (savante) et comme objet de méditation (philosophique), l’ambition (géo)politique qu’Ayi Dossavi assigne à Nous et l’histoire (2017) le classe dans la catégorie de l’histoire comme objet d’imagination (légendaire) (Ibid, :19-21). C’est d’ailleurs à cette aune que peut se comprendre son choix du registre fictionnel du « storytelling » (p. 11) – propre au spin doctors – comme alternative à l’Histoire des historiens de métier. « L’imaginaire est, assure Régis Debray, plus vitaminé, mais moins considéré que le professionnel qui débusque le faux des légendes. Il donne du cœur au ventre, élève ses envoûtés au-dessus d’eux-mêmes » (Ibid : 19).

  Ce court éssai se lit également d’une traite (ne vous fiez pas au nombre de pages). Une fois dissipée l’étrange sensation d’une visite guidée dans les lieux communs, passages obligés et lacunes volontaires des vulgates afrocentristes et panafricanistes, le livre s’achève sur des « perspectives d’avenir » (p. 184-206) – quelque fois fâcheuses mais souvent facétieuses – qui méritent qu’on s’y arrête longuement. Au bout de la lecture de l’épitaphe qui clôt Nous et l’Histoire – « l’Afrique a son avenir devant elle » (Edem Kodjo) -, le tourbillon de perplexités est loin de retomber. Comment pourrait-elle avoir un avenir devant elle, si la réappropriation du passé se paie d’un divorce d’avec le présent et de la manie de faire du passé son avenir ? Faut-il s’empresser d’embrasser le nouvel euangélion (« évangile » ou « bonne nouvelle ») qu’annonce Ayi Dossavi, à la fois passeur de mémoire et prophète d’une nouvelle religion centrée sur la « divinisation du continent » (p. 129) et articulée à un projet d’homme nouveau ? Au demeurant, en gommant les aspérités du passé au profit de la glorification d’un âge d’or, ne prenons-nous pas le camp de l’heroic fantasy contre celui de la lucidité à l’égard d’une histoire continentale diverse, complexe et plurielle ?

De l’Histoire aux histoires : les pièges du « storytelling » et les impasses de l’afrocentrisme

  Malgré une tentative de clarification sémantique dans les « Prolégomènes », Ayi Dossavi n’a de cesse de servir l’Histoire (avec grand H) à toutes les sauces – tantôt confondue avec « l’histoire officielle » tantôt avec un roman national – et d’être continuellement l’objet d’un mauvais procès. Nous vivons, s’il faut en croire Francis Fukuyama, à l’époque de la fin de l’histoire (Fukuyama, 1992). En attendant le faire-part de décès de l’histoire comme processus directif et évolutif, l’histoire comme objet d’étude ne s’est jamais autant bien portée. Si quelque chose s’est évanouie dans l’empire des « croyances historiques », il ne peut s’agir que du créneau des philosophes, celui qui va de Hegel à Kojève. En réalité, on assiste plutôt à l’essoufflement de l’impérialisme narratif ayant charpenté l’hégémonie politique, économique, culturelle et épistémique de l’Occident sur le monde moderne. L’Occident est prié de retourner dans ses gonds, « provincialisé » (Chakrabakty, 2009) voire « décroché » (Amselle, 2008), pour faire de la place au reste du monde. La persistance de la conscience historique africaine, par exemple, à travers le récit panafricain et le projet des États-Unis d’Afrique, s’inscrit en porte à faux avec l’épuisement civilisationnel dans laquelle l’Europe s’engonce. Dans la province africaine du Monde, le deuil des récits totalisants et des projets d’émancipation collective n’est pas pour demain. Le crépuscule des « métarécits » de la modernité européenne annonce l’aurore de l’universalisation, de la démocratisation et de la diversification de l’historiographie à l’échelle mondiale. L’érosion du monopole occidental sur le marché des « grands récits » coïncide de facto avec la montée en puissance de contre-récits, de trans-récits voire de nouveaux récits englobants – le catastrophisme climatique, collapsologie, transhumanisme, etc. Certes, l’Histoire continue d’entretenir un rapport problématique avec l’objectivité et la vérité, mais son pacte de vérité devrait nous instruire d’éviter de jeter le bébé avec l’eau du bain. À tous les coups, faire de l’Histoire la « clé de voute du discours d’un système dominant » (p. 14) et amalgamer l’aspiration à la « neutralité axiologique » (« idée étrange selon laquelle tout se vaut » (p. 99)) et le relativisme, comme le fait Ayi Dossavi, trahit une mécompréhension de la discipline historique et des débats épistémologiques qui l’agitent. La quête d’une vérité effective de la chose historique est plus que jamais tendue vers la vérité des faits contre l’imagination – soit la faiblesse de croire. Le parti de l’inquiétude du discours contre le refuge de la fable, pour reprendre une formulation foucaldienne. Quoique soumise parfois aux aléas de la carence de sources écrites ou suspendue aux caprices de témoignages oraux, la vérité du récit historique tente de coller au train de la vérité factuelle. Cette fragilité apparente est en fait sa principale force. Cela tient à plusieurs raisons, l’historiographie comme construction narrative du passé, sous la dictée d’un certain nombre de règles et conventions, est par essence contestable et réfutable, comme le soulignait Paul Ricœur, « la vérité en histoire reste en suspens, plausible, probable, contestable, bref toujours en cours de réécriture » (Ricoeur,1998 : 17). Parce que la tâche de l’historien consiste à bricoler dans le révolu, celui-ci se doit d’être un infatigable ouvrier de l’archive, un commis des faits, un domestique de la vérité. De ce fait, il y un abyme infranchissable entre la critique du relativisme généralisé – qui s’alarme du gouffre qui sépare les faits et leur interprétation – et la revendication d’un relativisme épistémologique radical visant à dissoudre le discours historique dans l’empire du tout fictionnel.

  Et pourtant, la cause semble entendue, l’Histoire en tant qu’ « objet », celle même qu’Ayi Dossavi revendique pratiquer doit revêtir les traits d’un « storytelling » – « une manière de dire, précise-t-il, un discours » (p. 11). Pour porter le coup de grâce à l’Histoire, car on achève bien les vaches sacrées, les sources historiques – traces écrites et récits, etc. – sont livrées à la même sentence lapidaire : « Les paroles sont tout autant mensongères que les écrits… à la différence que les écrits restent. » (p. 27). Un bel effet de style qui ne résiste pas aux trois critiques suivantes d’intensité décroissante visant l’effet d’amalgame, l’effet de contre-sens et le paradoxe que ne manque pas de produire une telle posture.

  D’abord, l’effet d’amalgame. Il n’est pas sûr que la vérité gagne au change dans la renonciation au « fait historique » au profit d’une simple technique narrative de com’ politique ou de com’ d’entreprises inspirée du management stratégique visant à formater respectivement les esprits des électeurs ou des consommateurs. Le terme « storytelling » se traduit en français par « l’art de raconter des histoires en vue d’influencer, de diriger et/ou de convaincre » (Breton, 2019 : 171 ). C’est peu de dire que le mot et la chose sont controversés. En effet, soutient Jeanne Bordeau dans La véritable histoire du storytelling (2008), le storytelling, comme « technique postmoderne de manipulation »,  serait le « modus operandi » d’un « nouvel impérialisme narratif » qui ne viserait qu’à infiltrer et manipuler les consciences. Façonnage des esprits, surabondance de pathos, détournement de l’essentiel, brouillage des frontières entre le virtuel et le réel… » ( Bordeau, 2008: 95). Au regard de ces pièges, il apparaît hasardeux de sortir de son chapeau le « storytelling » pour immuniser l’Afrique contre les effets de l’européocentrisme en histoire. Il ne s’agit pas de dénigrer cette posture préconisée par Ayi Dossavi, elle a une certaine utilité, mais des spin doctors ne sauraient remplacer les historiens pour guérir le « mal d’histoire » dont souffre l’Afrique. Et ceci d’autant plus que des théoriciens du storytelling alertent sur d’autres dangers inhérents, à savoir l’indifférenciation entre fait et fiction, et la menace qu’il fait peser sur la dissolution des frontières de la fiction et la notion de fiction elle-même : « Si l’art du roman constituait une forme d’énonciation paradoxale de la vérité qu’Aragon définissait comme « le mentir vrai », les spin doctors pratiquent le storytelling comme un art de la tromperie absolue, « un mentir faux » si l’on peut dire, une forme nouvelle de désinformation » (Salmon, 2008: 137). En clair, il faudrait plus redouter qu’encenser le storytelling, cette technique fondée sur un pacte d’efficacité qui n’exclut pas de « mentir faux ». Par ailleurs, cette regrettable confusion entre l’Histoire et les histoires provient de l’équivoque que la langue française entretient autour du mot unique d’ « histoire ». Alors qu’en anglais story renvoie aux histoires et history à l’Histoire en tant que discipline, pour désigner « le fait et son récit » (Debray, 2016 : 26). Le terme de storytelling est forgé à partir de celui du radical story qui fait référence au fait de (se) raconter des histoires, des contes ou des légendes. Raconter et se raconter des histoires est un droit absolu de l’homme, mais l’Afrique, à tous les égards, doit divorcer avec le mythe de l’âge d’or et appliquer à son passé inflammable la violence libératrice, créatrice et honnête que les générations actuelles et futures sont en droit d’escompter.

  Ensuite, le contre-sens historique. Tout le smog rhétorique du parfait petit soldat panafricain, installé dans le confort intellectuel de la vulgate afrocentriste, qui embaume le livre ne résiste pas à l’épreuve des faits. À l’examen, les arguments d’Ayi Dossavi sur la pérennité de l’historiographie coloniale, par exemple, sonnent creux par rapport aux évolutions contemporaines du débat et de l’enseignement de l’histoire en Afrique. Ainsi, aucun compte n’est tenu des évolutions intervenues dans le champ historiographique africain depuis les années 70-80 tant à l’échelle nationale que continentale. La publication en 2015 aux presses universitaires de l’Université de Lomé du Manuel d’Histoire du Togo : des origines à nos jours (2015) marque une petite révolution dans l’enseignement de la discipline au Togo. Destiné à l’usage des enseignants du secondaire, le manuel synthétise plusieurs décennies de recherches en archéologie et histoire pour dérouler un récit qui commence de la préhistoire (de l’abri de Nambonga-Litankpaguile aux peintures rupestres de Sogou) à l’histoire contemporaine (de la Conférence nationale souveraine à la fin du règne d’Eyadema Gnassingbé). Des évolutions similaires sont conduites dans la plupart des autres pays d’Afrique subsaharienne. L’Africain a recouvré une souveraineté absolue sur son histoire. Dans ce contexte, la critique de l’européocentrisme reste totalement légitime et salutaire, à condition qu’elle ne reproduise pas les mêmes travers. L’afrocentrisme est le symptôme le plus aigu du triomphe d’un manichéisme exclusif de tout horizon de convergence entre les différents continents. Dans Encyclopedia Africana, le philosophe ghanéen Kwame Anthony Appiah et Henry Louis Gates présentent l’afrocentrisme comme « l’étude de l’Afrique à partir d’une perspective non-européenne ». La déclinaison positive de cette grille d’analyse de l’Afrique, tournée vers la redécouverte des accomplissements des Africains et des Afro-Américains pour rétablir la place légitime de l’Afrique dans l’histoire universelle », est à contraster avec une version suprémaciste qui prône « la supériorité indiscutable des peuples noirs ». Ayi Dossavi verse son écho à cette seconde version, en soutenant que le Mança Abubakri II, empereur du Mali, aurait vraisemblablement traversé la « Grande Eau » (l’Atlantique) pour atteindre le continent américain (p. 57). La thèse de l’antériorité du peuplement noir (Olmèque notamment) des Amériques (Van Sertima, 1991) et celle d’une découverte de l’Amérique par l’empereur malien avant Christophe Colomb n’ont pas reçu d’accord académique, mais il se contentera de renvoyer aux travaux de l’historien Guyanais Ivan Van Sertima pour appuyer son propos. De façon transversale, en s’inventant des adversaires fantômatiques et des « ennemis héréditaires » (p. 100) en « guerre permanente » contre l’Afrique depuis le XVIe sicèle, l’approche afrocentrique (p. 126) d’Ayi Dossavi surenchérit sur la course aux contre-récits alternatifs dénonçant un conspirationnisme européen visant à dépigmenter une histoire universelle largement écrite par les « Noirs ». « Les Africains étaient matériellement capables, assène-t-il, de naviguer jusqu’aux Amériques » (p. 55), à la suite de Van Sertima. Tant qu’à y être, les bâtisseurs des temples d’ « Angkor au Cambodge (avec nombres de sculptures et représentations clairement négroïdes) » étaient des Noirs, idem pour « les Aïnus, peuple aborigène du Japon, aujourd’hui refoulés vers l’extrême nord de l’archipel sur les îles Kourile et Sakhaline avec l’arrivée des peuples Wa, ancêtres des Yamato, « Japonais » modernes – comme le montrent les travaux de l’historien Runoko Rachidi. » (p. 59) Voilà qui justifie la nécessité d’une définition opérationnelle du concept élastique d’ « Africain », pour qu’il ne soit pas étendu à toutes les populations « mélaniques » et ne serve pas à justifier la négrification de toute l’histoire mondiale. Sur un autre plan méthodologique, le caractère désuet de son socle bibliographique (Marx, Lénine, Nkrumah, Diop) amplifie la sensation d’anachronisme, ce travers d’historien. L’anachronisme est l’équivalent du péché capital pour les historiens. L’agenda des afrocentristes semblent s’être arrêté dans le temps, à la Conférence du Caire (et de Niamey), à force de vivre dans l’éternel ressassement des discours de Cheikh Anta Diop contre des adversaires qui n’existent plus. Ainsi, Ayi Dossavi peut se permettre d’affirmer sur un ton péremptoire qu’«Il n’y a point de place pour les petites gens dans l’Histoire. L’Histoire est le lieu des hauts faits et des « grands personnages » et non celui des petites gens » (p.19). Pas si sûr ! Le courant historiographique de la « microhistoire », traduction de la microstoria italienne, apparu à la fin des années 1980, a permis à la discipline d’intégrer l’échelle microscopique dans son éventail d’analyse. Carlo Poni, Giovanni Levi et Carlo Ginzburg en sont les pionniers. La microhistoire a permis « […] aux historiens de réduire l’échelle d’observation, de faire l’histoire « au ras du sol » et de délaisser l’étude des masses ou des classes pour s’intéresser à des groupes plus restreints ou des individus.» (Le Pape, 2012). Basée sur le pari qu’une société se comprend souvent mieux par ses marges que par son centre, la microhistoire s’occupe volontiers, selon István Szijártó, « de l’individuel et de l’exceptionnel dans l’histoire » (Szijártó, 2012). History is always on move, pour paraphraser l’historien britannique Arnold Toynbee. Nous sommes à l’âge de l’ « histoire globale » (« global history »), de l’ « histoire transnationale » et de l’ « histoire connectée » (« connected history ») où l’Europe a définitivement perdu son monopole du sens de l’Histoire. La tendance actuelle est plutôt en faveur d’une vision de l’histoire qui soit véritablement globale et dans laquelle il n’y ait pas de centre. Autre affirmation gratuite : « L’économie-monde moderne, pendant sa gestation, s’est littéralement nourrie du sang et de la chair de l’Afrique. Nos historiens n’ont pas assez étudié ce phénomène d’une gravité extrême. » (p. 67). Vraiment ? Toute la réflexion d’Achille Mbembé depuis Sortir de la grande nuit (2010) à Politiques de l’inimitié (2018), en passant par Critique de la raison nègre (2013), porte sur l’idée que la figure du « Nègre » s’est inventée en même temps que le premier capitalisme et montre à quel point la démocratie libérale lui est tributaire, à travers ce qu’il qualifie de « corps nocturne des démocraties » occidentales. Dans Politiques de l’inimitié (2018), il précise que « l’ordre démocratique, l’ordre de la plantation et l’ordre colonial ont entretenu, pendant longtemps, des rapports de gémellité. Ces rapports furent loin d’être accidentels. Démocratie, plantation et empire colonial font objectivement partie d’une même matrice historique. Ce fait originaire et structurant est au cœur de toute compréhension historique de la violence de l’ordre mondial contemporain » (Mbembé, 2018 : 37). D’ailleurs, Critique de la raison nègre approfondit à ce propos Peau noire, masques blancs (1952) de Frantz Fanon, Discours sur le colonialisme (1950) d’Aimé Césaire, L’Atlantique Noire (2010) de Paul Gilroy, et tous les ouvrages consacrés à l’analyse de l’Esclavage et de la Colonisation en Afrique et aux Amériques. Last but not least, les historiens des premières mondialisations (Gruzinski, 2004) documentent abondamment l’intrication entre mondialisation et « externalisation de violences » (Mbembé, 2016 : 26) raciales, politiques, économiques, en dehors du continent européen par les systèmes des Plantations et les Colonies.

  Enfin, le paradoxe. L’auteur dénie à l’Histoire toute objectivité, mais trace les contours d’un certain ethnocentrisme méthodologique reconduisant une structure du type critique de l’appropriation culturelle consistant à ériger le discours sur soi comme forme achevée de la quête de la vérité sur soi. En clair, le taux de mélanine dans la peau devient un critère de véridicité en études africaines, pour congédier définitivement les penseurs blancs embrigadés parfois contre leur gré dans un complot européen pour blanchir l’histoire. De plus, n’étant pas à un paradoxe près, après avoir discrédité l’historiographie en bloc, Ayi Dossavi promet à l’Afrique de retrouver « le visage triomphant et rayonnant de la vérité. Une vérité plurimillénaire qui plonge loin dans le passé » (p. 9). Tout ça pour ça ? Point n’est question ici d’instituer une barrière à l’entrée, mais l’auteur aurait pu faire l’économie de toutes ces attaques puériles contre le régime de vérité de l’histoire objet d’étude. De plus, tout en rejetant la « science », il convoque le mantra du diopien pour disciple attardé : « armez-vous de science jusqu’aux dents. » Seulement, cette phrase de Cheikh Anta Diop tend à devenir l’alibi de l’aveuglement idéologique et de la paresse intellectuelle d’une partie croissante de l’intelligentsia et de la jeunesse africaine et afrodiasporique. En fait, elle était une injonction au courage de la vérité, un encouragement à la quête de la cumulativité des connaissances et un consentement bienveillant à la réfutabilité ? Ce n’est pas rendre hommage à l’auteur de Nation nègre et cultures que d’en faire un apologue de la course à l’ « escalade technologique » qui ne fera qu’alimenter la « combustion du monde » (Mbembé, 2020 : 17-25 ) et la catéchèse de la nouvelle religion des sciences (et technologies numériques) au détriment des équilibres que les Africains ont su créer avec la Terre et l’ensemble du Vivant. La technologie est une pharmakos, à la fois un poison et un remède. Il est hasardeux de se lancer sans discernement dans la course au rattrapage technologique et développemental pour juste participer à « cet âge immature ou les nations ne se posent que l’unique question de la quantité de richesse produite ou prélevée par prédation, annuellement, et de leur place au classement des sièges à occuper dans la caverne d’Ali Baba. » (Sarr, 2016 :152). Fille aînée de l’humanité, en ces temps de crise du système Terre, l’Afrique se doit de puiser dans ses gisements culturels des ressources nouvelles pour inventer un modèle durable, mâture et frugal. Comme le souligne Achille Mbembé, « Que l’Afrique n’ait point été à l’origine de bombes thermobariques ne signifie pas qu’elle ne créa ni objets techniques ni œuvres d’art, ou qu’elle était fermée aux emprunts ou à l’innovation. Elle privilégia d’autres modes d’existence au sein desquels la technologie stricto sensu ne constituait ni une force de rupture et de diffraction ni une force de divergence et de séparation, mais une force de dédoublement et de démultiplication. » (Mbembé, 2020 : 222). Frantz Fanon ne disait pas autre chose, quand il défendait que « l’humanité attend autre chose de nous [Africains] et cette imitation caricaturale [de l’Europe] est obscène. […] Mais si nous voulons que l’humanité avance d’un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l’Europe l’a manifestée, alors il faut inventer, alors il faut découvrir … » (Fanon, 1961). L’Afrique est peut-être la dernière chance du monde. Elle sera une puissance de réparation du monde ou elle périra avec lui.

Une géopolitique casquée et bottée

   À l’instar de l’Histoire, servie à toutes les sauces, le terme de géopolitique est l’objet d’un usage incontrôlé. Ce qui fait dire à certains spécialistes que la géopolitique est devenue un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Depuis son canapé ou pour briller en société, chacun peut, en effet, convoquer à tout propos, une analyse géopolitique subliminale et mythologique. Malheureusement, l’approche géopolitique empreinte de darwinisme social et de déterminisme géographique – péché capital du géographe – que dresse Ayi Dossavi est tellement casquée et bottée qu’elle n’aurait pas été reniée par les dirigeants pangermanistes, bellicistes et impérialistes du IIIe Reich. De la pseudo loi de la croissance spatiale de Ratzel au Lebensraum ( « espace vital ») de Carl Schmitt, de la Sea power de Mahan (1890) à la Heartland de Mackinder (1904), les schémas géopolitiques convoqués sont des œuvres de précurseurs de la discipline. D’ailleurs, certaines de ces théories, formulées au début du XXe siècle dans le contexte de la Grande guerre civile européenne qu’on qualifie de Première puis Deuxième guerre mondiale, ont très mal vieillies. Il en est ainsi du très controversé, obsolète et indéfendable concept géopolitique du Lebensraum de Ratzel – et aussi de Schmitt – qui ne sert qu’à justifier des ambitions expansionnistes et des conquêtes territoriales incompatibles désormais avec le droit international. Sauf à assigner aux Africains des ambitions impérialistes, expansionnistes, stratégiques d’un autre siècle et dont ils n’auront pas les moyens, le long développement sur « La terre, la mer et la guerre » (p.140-p. 153) est totalement hors propos. D’autant plus que les avantages associés à la maîtrise des mers par une thalassocratie, ce que l’auteur espère qu’un « hypothétique Congo puissance » (p. 149) deviendra, s’amenuise avec le développement de l’économie mondialisée et se compense même avec le développement d’un puissant marché intérieur comme c’est le cas des États-Unis. Ce qui fait dire à Hervé Coutau-Bégarie dans son article « Le problème de la thalassocratie », que les États-Unis ne constituent pas une thalassocratie au sens où l’était le Royaume-Uni, et pourrait très bien se passer plus facilement des échanges maritimes.

 La vision décalée que l’auteur se fait de la géopolitique est imputable à une cécité volontaire sur le sujet et à la non-lecture de tout ce qui s’est écrit de nouveau dans le champ d’étude depuis plus d’un demi-siècle. Les angles morts du socle de référence ou du sous-sol bibliographique désuet de l’ouvrage l’ont conséquemment poussés à surdéterminer le conflit, la rivalité et la compétition sur la coopération en politique internationale. Autrement, comment peut-on expliquer qu’il fasse le pari que la ruine du monde actuel assurera la Renaissance africaine ? Il pronostique qu’une hypothétique « Troisième guerre mondiale », qui, selon l’auteur, provoquera « une restructuration radicale et très profonde du monde » (p. 178), sera « une fenêtre de tir » pour des « nationalistes panafricains » (p. 200) de conquérir le pouvoir et reconquérir la souveraineté sur le continent. Une guerre mondiale, impliquant des puissances atomiques, un jeu d’alliances, une course à l’armement, n’épargnerait pas plus l’Afrique que celle-ci ne saurait en profiter, puisqu’elle risque soit de suffoquer également sous les champignons nucléaires soit d’être la proie de convoitises pour ses zones et matières premières stratégiques. Une telle « prospective » sera catastrophique pour tous, par ailleurs, en plus d’exclure la coopération, la solidarité ou la compassion dans la politique internationale, elle signerait la fin du monde tel que nous le connaissons. À ce degré de raisonnement, il ne s’agit nullement de realpolitik voire d’une posture réaliste (en référence au paradigme central en théories des relations internationales), mais d’une vision cynique et naïvement belliciste des Relations internationales. À moins d’avoir le privilège de conduire le corbillard qui passera ramasser le cadavre de l’Humanité, les « nationalistes panafricains » seront trop irradiés et trop morts pour pouvoir en profiter.  

   Au cœur de cette méprise sur les subtilités des enjeux stratégiques, une géopolitique apprise par automédication et les impasses théoriques du trio Lénine-Nkrumah-Diop qui irrigue sa pensée et lui sert, d’une part, à enfoncer toutes les portes ouvertes avec un raisonnement de type analogique (sur la « lutte des classes », l’impérialisme, et la dynamique du capitalisme à l’âge de la mondialisation) ; et d’autre part, à se perdre dans un combat totalement anachronique contre des adversaires imaginaires. De sorte que la lecture de l’ouvrage provoque l’étrange sentiment que l’auteur s’est aménagé un raccourci temporel permettant de sauter de l’époque de ces maîtres penseurs de la première moitié du XXe siècle aux augures contemporains de la collapsologie (Jared Diamond, Joseph Tainter et Piero San Giorgio) ; et qu’il ne s’est rien écrit de stimulant entre les deux époques. Ainsi, les tournants interprétatif, réflexif, spatial, postcolonial, global dans les sciences sociales sont tranquillement zappés et toutes les évolutions épistémologiques capitalisées sont superbement évacuées. Autant sur l’analyse géopolitique, la critique du capitalisme et du (néo)libéralisme, ces réflexions pertinentes auraient pu enrichir considérablement l’ouvrage.

  Tout de même, il est étonnant qu’aucun des penseurs contemporains séminaux en théories des relations internationales, Hans Morganthau à Raymond Aron, de Kenneth Waltz à Robert Keohane, de Alexander Wendt à Stephen Krasner, et j’en passe des meilleurs, ignorés et réduits au silence. Par exemple, les travaux sur la « dissuasion nucléaire » (Jervis, 1989) et la « transition hégémonique » (Keohane, 1984 ; Gilpin, 198, Kindleberger, 1973) auraient pu aider à mieux évaluer les conditions de possibilité d’une confrontation frontale entre grandes puissances (Allison, 2017). Les coûts potentiels en termes de destruction qui en résulteraient condamnent toute guerre majeure à l’assurance d’une destruction mutuelle des puissances et à une fragilisation des conditions de la survie humaine sur terre. Assurément, outre l’interdépendance économique et la coopération dans le cadre des institutions internationales, c’est cette dissuasion nucléaire qui assure la paix mondiale depuis 1945. Au-delà, la faillite des socialismes réels a quelque peu discrédité la théorie marxiste. Les pires ennemis de Karl Marx ont toujours été ses disciples. « Le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx. », disait en son temps Michel Henry. Toutefois, Marx reste très présent dans notre paysage intellectuel, même si – c’est un fait – l’analyse marxiste a pris beaucoup de rides que ses épigones essaient d’atténuer à coups de néomarxisme, d’altermarxisme voire de postmarxisme. Tel n’est pas le cas du cryptomarxisme archaïque – inspiré des branches mortes des thèses marxistes – d’Ayi Dossavi qui l’autorise, comme si le XXe siècle n’avait pas eu lieu, à raviver le flambeau éteint du mythe de l’homme nouveau. « L’Africain Nouveau devra être forgé dès le berceau » (p. 125-126), s’enthousiasme-t-il. Dans cette dictature totalitaire de la terre et du sang (« Blut und Boden »), les enfants seront biberonnés à une heroic fantasy des « grands Hommes », n’étudieront préférentiellement que les sciences et technologies dès qu’ils seront en âge d’aller à l’école et seront astreints au catéchisme de la nouvelle religion consacrée au culte de la déesse « Mère-Afrique ». « Il faut, précise-t-il, au minimum 17 ans pour qu’un travail de formatage soit efficace (le temps qu’un enfant de 4 ans atteigne 21 ans) » (p. 126-127). Inspirée de Lénine, cette nouvelle utopie mortifère du panafricanisme réel (ou panafricanisme réellement existant) se justifie par une volonté de puissance et de revanche sur le passé. Cette Afrique-puissance, pour laquelle toutes les libertés seront sacrifiées, n’entretiendra qu’une relation essentiellement belliqueuse voire paranoïaque, avec le reste du monde. C’est à la fois désarmant de candeur et de frayeur. Que des idées aussi surannées fleurissent dans le cerveau d’un si jeune homme – Ayi Dossavi est né en 1993 et aura 28 ans en 2021 -, c’est un mystère qui ne peut s’expliquer que par la vétusté du corpus bibliographique dans lequel il a mariné ou par un âge mental peut-être sous-évalué. Entre forçages raisonnés, extrapolations fumeuses et raccourcis hasardeux, l’auteur ne redoute pas de collectionner les points Godwin argumentatifs – désignant le(s) moment(s) où une personne utilise un argument qui fait référence, de façon plus ou moins explicite, à Hitler ou au régime nazi. Il ne semble donc pas embarrassé par les analogies avec la phraséologie et les modes de pensée qui avaient cours dans les années 30 du XXe siècle en Europe. Mine de rien, le « Triomphe de la volonté » (p. 207) renvoie au titre du film de propagande nazie « commandé par le Führer » lui-même et tourné par la cinéaste Leni Riefenstahl, et « l’espace vital » (p. 168) est une référence décomplexée à la géopolitique hitlérienne (inspirée de Schmitt et Ratzel). Comment ne pas établir un autre parallèle entre l’absolutisme identitaire et la religion de la « Terre-Mère » Afrique à diviniser (p. 127) que professe Ayi Dossavi et l’idéologie « Blut und Boden » (le sang et le sol) et les sciences nazies de la race, du sol et du sang ? Enfin, le culte de la guerre comme moteur de l’histoire n’est pas sans rappeler le culte fasciste de la force et de la puissance. Mis bout à bout, ces échos et parallèles dessinent un paysage mental très troublant.

 À force de voir des « ennemis héréditaires » partout et d’être obnubilé par la quête de puissance et la préparation de la guerre, Ayi Dossavi n’a pas perçu que nous sommes passés de la géopolitique (à vrai dire de l’histoire géographique) – c’est-à-dire l’art de marquer l’histoire en débordant sa géographie – au temps de la géohistoire – où ce sont les forces géologiques qui vont faire l’histoire. Pourtant, la lecture (à supposer qu’elle a réellement été faite) des penseurs de l’ « effondrement », notamment de Jared Diamond, aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Avec la menace imminente du dérèglement climatique et l’avènement de l’Anthropocène, l’ordre du jour mondial à changer. La Terre ne peut plus être considérée comme un simple objet livré à la compétition géopolitique, mais elle doit devenir un sujet politique. Il faudra donc inventer une géopolitique et une nouvelle politique de la Terre, car l’Anthropocène appelle un changement de rapports de puissance et de système politique. Elle impose d’encourager la construction de nouveaux logiciels et référentiels pour réconcilier l’histoire des Hommes, l’histoire de la Terre et le respect de l’ensemble du Vivant. Il n’est plus temps de s’investir dans des politiques de puissance ou de revanche, ce qu’il faut ce sont des politiques de réparation des lieux et de régénérescence des liens. Autrement, comme alarme Achille Mbembé dans Brutalisme (2020), les « funérailles de l’humanité n’auront pas lieu dans le grand secret, mais dans un tumulte absolu » (Mbembé, 2020 : 236).

•••

  En somme, il difficile de manger, et qui plus est de digérer, de ce pain-là. Sans avoir réussi totalement à convaincre, l’auteur a le mérite d’avoir essayé de réécrire une histoire avec un happy end. En outre, l’ouvrage conforte le lecteur soit dans une impression de déjà-lu soit laisse un amer gout d’inachevé. Au fond, est-il encore nécessaire de rappeler que l’Histoire est une chose trop sérieuse pour être confiée aux spin doctors ? Ces étranges docteurs, munis de slogans, de chimères, et de poisons, se pressant au chevet du grand malade d’imaginaire qu’est l’Afrique, risquent de l’endormir avec des rêves qui réveilleront ses pires cauchemars. « L’Histoire, selon Paul Valéry, donne des exemples de tout », du meilleur comme du pire. Dans son célèbre Regard sur le monde actuel (1931), il formule cette mise en garde contre l’obsession passéiste : « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes,  insupportables et vaines. » Il y a un danger inhérent, pour citer Ernst Kantorowicz, au métier d’ « exhumer le passé » (Kantorowicz, 2004 :293) et de manipuler cette matière fissile. Le devoir de se souvenir ne s’excepte pas systématiquement au droit à l’oubli. L’ « oubli positif », au sens de Nietzsche, n’est pas une défaite de la mémoire. La faculté de se rendre absolument maître de sa mémoire doit être tempérée par la capacité à volontairement oublier. L’hypertrophie mémorielle, autant que l’amnésie, c’est-à-dire à la fois l’abus et la carence de mémoire, peuvent perclure un peuple.

———————————————–

Notes bibliographiques

Allison, Graham (2017). Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? New York, Houghton Mifflin Harcourt.

Amselle, Jean-Loup (2008). L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes. Paris, Stock (« Un ordre d’idées »), 320 p.

Bordeau, Jeanne (2008). La véritable histoire du storytelling. L’Expansion Management Review, 2(2), 93-99. https://doi.org/10.3917/emr.129.0093

Breton, Hervé (2019). Storytelling. Dans : Christine Delory-Momberger éd., Vocabulaire des histoires de vie et de la recherche biographique (pp. 171-172). Toulouse, France: ERES.

Chakrabarty, Dipesh (2009). Provincialiser l’Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique, Amsterdam, 381 p.

Diamond, Jared (2006). Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Gallimard, Collection « NRF Essais ».

Debray, Régis (2016). Allons aux faits, Croyances historiques, réalités religieuses, Fayard, Paris.

Durand, Sébastien (2018). Le storytelling: Le guide pratique pour raconter efficacement votre marque. Paris: Dunod. https://doi.org/10.3917/dunod.duran.2018.01

Fukuyama, Francis (1992). La Fin de l’histoire et le dernier homme, trad. de l’anglais par Denis-Armand Canal, Flammarion, 1.

Gilpin, Robert (1981). War and Change in World Politics, Cambridge, Cambridge University Press.

Gilroy, Paul (2010). L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Amsterdam Editions, coll. « Atlantique noir », 333 p.

Gruzinski, Serge (2004). Les quatre parties du monde. Histoire d’une mondialisation, Paris, La Martinière, 479 p.

Jervis, Robert (1989). The Meaning of the Nuclear Revolution, Ithaca,  Cornell University Press. 

Kantorowicz, Ernst (2004).  Laudes Regiæ. Une étude des acclamations liturgiques et du culte du souverain au Moyen Âge [1946], trad. fr., Paris, Fayard.

Keohane, Robert (1984). After Hegemony:  Cooperation and Discord in the World Political Economy, Princeton, Princeton University Press.

Keohane, Robert (1980). « The Theory of Hegemonic Stability and Changes in International Economic Regime, 1967-1977 », dans Ole R. Holsti, Randolph Siverson et Alexander L. George (eds), Change in the International System, Boulder (Colo.), Westview Press, p. 132

Kindleberger, Charles (2013). The World in Depression, 1929-1939, 4e ed., Berkeley, California University Press, [1973].

Le Pape, Loïc (2012). Microhistoire et pratiques historiennes, programme de la journée d’étude sous la direction de Antoine Franzini et Didier Lett, mis en ligne le 6 avril 2012, http://calenda.org/207128

Mbembé, Achille (2020). Brutalisme, Paris, La Découverte.

  • (2018). Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 181 p.
  • (2013). Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 224 p.
  • (2010). Sortir de la grande nuit. Essai sur l’Afrique décolonisée, La Découverte, coll. « cahiers libres », 243 p.

Ricoeur, Paul (1998). La marque du passé, Revue de métaphysique et de morale, janvier-mars.

  • (1964). Temps et récit, Paris, Seuil, 3 vol., 1983-1985, rééd. « Points-Essais », [1991].
  • (1955). Histoire et vérité, Paris, Seuil, 2e éd. Augmentée.

Salmon, Christian (1999). Tombeau de la fiction, Paris, Denoël,

  • (2008). Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, [2007], Postface inédite de l’auteur, Paris, La découverte.

Szijártó, István (2012). « Puzzle, fractale, mosaïque. Pensées sur la micro-histoire », L’atelier du Centre de recherches historiques, revue électronique du CRH, septembre 2012, http://acrh.revues.org/4241

Valéry, Paul (1931). Regards sur le monde actuel. Paris: Librairie Stcock, Delamain et Boutelleau, 216 p.

Waltz, Kenneth (1981). “The Spread of Nuclear Weapons: More May Be Better”, Adelphi Papern°171, Londres, International Institute for Strategic Studies.

« Autour d’un livre », in Politique africaine 3/ 2000 (N° 79), (Ed.) Kartharla, pp. 165-191.

———————

Bibliographie complémentaire (conseils de lecture)

Appadurai, Arjun [2005], Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot.

Aram, Bethany & Yun-Casalilla, Bartolomé (dir.) (2014). Global Goods and the Spanish Empire, 1492-1824: Circulation, Resistance and Diversity Londres, Palgrave Macmillan, X – 322 p.

Badie, Bertrand (2018). Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse, Paris, La Découverte.

  • (2016). Nous ne sommes plus seuls au monde. Un autre regard sur l’« ordre international », Paris, La Découverte.
  • (2004). L’Impuissance de la puissance. Essai sur les incertitudes et les espoirs des nouvelles relations internationales, Paris, Fayard.

Badie, Bertrand & Foucher, Michel (2017). Vers un monde néo-national ?, Paris, CNRS Éditions.

Badie, Bertrand & Smouts, M.-C. (1992). Le Retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Dalloz.

Battistella, Dario (2015). Théories des relations internationales, Presses de Sciences Po, Paris.

Bentley, Jerry H.; Subrahmanyam, Sanjay & Wiesner-Hanks, Merry E.  (dir.) (2015). The Cambridge World History, vol. 6, The Construction of a Global World, 1400-1800 CE, t. 1, Foundations, t. 2, Patterns of Change Cambridge, Cambridge University Press, XX-509 et XX-492 p.

Bertrand, Romain (2011). L’Histoire à parts égales. Récits d’une rencontre Orient-Occident (xvie-xviie siècle). Paris, Le Seuil, 658 p.

Bonneuil, Christophe & Fressoz, Jean-Baptiste (2013). L’événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Paris, Éd. du Seuil.

Burbank, Jane & Cooper, Frederick (2010). Empires in World History: Power and the Politics of Difference, Princeton, Princeton University Press.

Caillé, Alain & Dufoix, Stéphane (dir.), (2013). Le tournant global des sciences sociales, Paris, La Découverte.

Calame, Claude (2015). Avenir de la planète et urgence climatique. Au-delà de l’opposition nature/culture Paris, Lignes, 127 p.

Chrétien, Jean-Pierre (2010). 12. Les Bantu : des Indo-Européens noirs?. Dans : Jean-Pierre Chrétien éd., Afrocentrismes: L’histoire des Africains entre Égypte et Amérique (pp. 275-298). Paris: Karthala.

Conrad, Sebastian (2016). What Is Global History ? Princeton, Princeton University Press, [2013], V – 299 p.

De Montellano, B., Haslip-Viera, G., & Barbour, W. (1997). They Were NOT Here before Columbus: Afrocentric Hyperdiffusionism in the 1990s. Ethnohistory, 44(2), 199-234. doi:10.2307/483368

Duchesne, Éric & Zhang, Xiaotong (2020). Les deux pièges de la guerre commerciale sino-américaine. L’Économie politique, 87(3), p. 10-21.

Earle, Jonathon L. (2017). Colonial Buganda and the End of Empire: Political Thought and Historical Imagination in Africa. Cambridge, Cambridge University Press, XX – 271 p.

Gray, C. S. (1977). The Geopolitics of the Nuclear Era, New York, Crane, Russak and Co.

Gipouloux, François. (2016). Un nouveau « Grand jeu » en mer de Chine du Sud. Revue Défense Nationale, 4(4), 61-66.

Grosser, Pierre (2011). « L’histoire mondiale/globale, une jeunesse exubérante mais difficile », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 110.

Felli, Romain (2016). La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe Paris, Éd. du Seuil, 238 p.

Fishman, Ted (2006). China, Inc.: How the Rise of the Next Superpower Challenges America and the World, New York, Scribner, p. 291.

Foucher, Michel (2011). La bataille des cartes. Analyse critique des visions du monde, Paris, François Bourin Éditeur.

Huntington, Samuel (1996). Le Choc des civilisations, Paris, Odile Jacob.

Ikenberry, John (2001). After Victory. Institutions, Strategic Restraint and the Rebuilding of Order after Major Wars, Princeton, Princeton University Press.

Jureit, Ulrike (2012). Das Ordnen von Räumen. Territorium und Lebensraum im 19. und 20. Jahrhundert Hambourg, Hamburger Edition, 445 p.

Kagan, Robert (2003). Of Paradise and Power. America and Europe in the New World Order, New York, Alfred A. Knopf.

  • (2006). Dangerous Nation. America’s Place in the World from its Earliest Days to the Dawn of the Twentieth Century, New York, Alfred A. Knopf.
  • (2008). The Return of History and the End of Dreams, New York, Alfred A. Knopf.
  • (2012). The World America Made, New York, Alfred A. Knopf.
  • (2018). The Jungle Grows Back. America and Our Imperiled World, New York, Alfred A. Knopf.

Keohane, Robert & Nye, Joseph (1972). Transnational Relations and World Politics, Harvard University Press, Cambridge.

Keohane, Robert (1984). After Hegemony. Cooperation and Discord in the World Political Economy, Princeton, Princeton University Press.

Lombard, Denys (1990). Le Carrefour javanais. Essai d’histoire globale, Paris, Éd. de l’Ehess.

Luttwak, Edward (1990). « From geopolitics to geo-economics: logic of conflict, grammar of commerce », The National Interest, n° 20.

Mackinder, H. J. (1904). « The geographical pivot of history », The Geographical Journal, vol. 23, n° 4.

Mahan, Alfred T. (1890). The Influence of Sea Power upon History, 1660-1783, Boston, Little, Brown & Co.

  • (1897). The Interest of America in Sea Power, Present and Future, Boston, Little, Brown & Co.

Malm, Andreas (2017). L’anthropocène contre l’histoire. Le réchauffement climatique à l’ère du capital trad. par É. Dobenesque, Paris, La Fabrique, 248 p.

McNeill, John R. & Engelke, Peter (2014). The Great Acceleration: An Environmental History of the Anthropocene since 1945 Cambridge, The Belknap Press of Harvard University Press, 275 p.

Mead, W. R. (2014). « The return of geopolitics. The revenge of the revisionist power », Foreign Affairs, vol. 93, n° 3.

Mearsheimer, J. (2001). The Tragedy of Great Power Politics, New York, W. W. Northon and Co.

Morgenthau, Hans (1948). Politics among Nations. The Struggle for Power and Peace, New York, Knopf, 1985, 6e édition.

Mueller, John (1989). Retreat from Doomsday. The Obsolescence of Major War, New York, Basic Books.

N’Diaye, Tidiane (2008). Egypte négro-africaine : vérité historique ou récupération afrocentriste?. Africultures, 3(3-4), 106-121.

Ngom, Fallou (2016). Muslims beyond the Arab World: The Odyssey of ʿAjamī and the Murīdiyya. Oxford, Oxford University Press, XXIII – 306 p.

Nye, Joseph (1992). Le Leadership américain. Quand les règles du jeu changent, Nancy, Presses universitaires de Nancy.

  • (1999). The Future of Power, New York, Public Affairs.
  • (2004). Soft Power. The Means to Success in World Politics, New York, Public Affairs.

O’Rourke, Kevin H. & Williamson, Jeffrey G. (2004). « Once More: When Did Globalisation Begin ? », European Review of Economic History, 8-1.

Osterhammel, Jürgen (2014). The Transformation of the World: A Global History of the Nineteenth Century trad. par P. Camiller, Princeton, Princeton University Press, XXII -1167 p.

Oumar Kane, Ousmane (2016). Beyond Timbuktu: An Intellectual History of Muslim West Africa. Cambridge, Harvard University Press, 282 p.

Rediker, Marcus (2013). À bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite Paris, Éd. du Seuil, 548 p.

Subrahmanyam, Sanjay (2014). Aux origines de l’histoire globale, Paris, Fayard, Collège de France, coll. « Leçons inaugurales », 63 p.

Wachtel, Nathan (1971). La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête Espagnole (1530-1570), Paris, Gallimard.

Wallerstein, Immanuel (1991). Geopolitics and Geoculture. Essays on the Changing World-System, Cambridge, Cambridge University Press.

Walker, Clarence E. (2004). L’impossible retour: À propos de l’afrocentrisme. Paris: Karthala.

Waltz, Kenneth (1959). Man, the State and War, New York, Columbia University Press.

Yang, Xiangfeng (2019). Appraising the “Thucydides Trap” Geographically: The Korean Factor in Sino‐US Relations. Pacific Focus 34:2, p. 183-203.

Zhao, S. (2016). The Making of China’s Foreign Policy in the 21st Century. Domestic Sources and International Implications, Denver, University of Denver.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s