Opacité du beau et transparence du laid

© Eddy Kamuanga, « Sans titre », 2018. Huile sur toile (204 x 184 cm).

 On me reproche souvent de privilégier l’enfilage de perles au détriment du vocabulaire lyophilisé de l’air du temps, de la phraséologie de l’époque. On n’arrête pas de me matraquer que les Togolais – auxquels s’adressent principalement mes écrits politiques – ne me lisent pas, faute de pouvoir comprendre un traitre mot des textes hermétiques que je ponds. On me somme de rabattre le registre de la langue au niveau de l’onomatopée, du borborygme ou du tweet pour satisfaire ce lectorat introuvable. D’aucuns me prédisent que l’esprit de simplicité, le vocabulaire approximatif et la syntaxe laxative, voilà ce qui vont attirer les lecteurs togolais. D’autres m’assurent que mon refus de sacrifier la forme au fond, voilà ce qui les éloigne. Aussi, on insinue que la platitude, l’insignifiance et le degré zéro de l’écriture épousent plus fidèlement les goûts du bon peuple. Une écriture charnelle, incandescente et enlevée n’est pas faite pour lui plaire. En conséquence, les fards, les broderies et les fioritures dont se parent mes réflexions me font paraître inutilement pédant. À ces reproches qu’on ne cesse de me faire, et qui n’ont cessé de me hanter, je répondrai désormais : et alors ? Une double logique préside au souci esthétique qui travaille en profondeur et en surface mes réflexions politiques.

 D’une part,  je ne crois pas à l’illusion de la transparence du Laid – du banal, du fade et de l’insignifiant – qu’on oppose artificiellement à l’opacité du Beau. Le pacte de lecture que j’essaie de nouer avec mes lecteurs ne s’épuise pas dans la promesse d’un sens nu et dépouillé du vernis du Style. Mais encore, le Bien est transparent au Beau, tout comme le Mal transparaît sous le manteau du Laid. Je ne puis donc consentir au sacrifice du Style, d’autant plus que ma conception de l’émancipation politique et sociale appelle des formes élégantes et des attitudes décentes (en référence à la « common decency » d’Orwell) pour habiller nos désarrois et faire resplendir nos illuminations. En clair, cela suppose d’avoir le triomphe lyrique et le naufrage gracieux. Car se fermer à la beauté, à la finesse et à la nuance, c’est un peu céder à la bêtise des oppositions irréductibles. Notre monde actuel cède d’autant aux sirènes des rhétoriques populistes qu’il est, pour ainsi dire, en déficit d’une esthétique de l’émancipation qui démocratise le Beau – et la nuance – dans les mots du politique, afin de le mettre au service de l’insurrection des consciences contre la Laideur en politique ? Pour s’élever au-dessus de la hideur des barreaux de la prison de l’ignorance, il nous faut nous réserver la possibilité de s’évader dans et par le Sublime. Il y a, à y regarder de près, une exigence de probité dans cette aspiration à une certaine opacité stylistique qui devrait nous exonérer de l’obligation concrète d’être banalement compréhensible. Cette opacité n’est pas à confondre avec un formalisme qui verserait ruineusement dans l’art pour l’art. Le forme sans fond n’est que ruine de l’intelligence. La forme, selon Victor Hugo, est le reflet du fond qui remonte à la surface. Par ailleurs, enfermer les catégories populaires dans une sociologie du mauvais goût et réserver le raffinement esthétique à une bande de happy few est une forme particulièrement condescendante de violence symbolique. La stylisation esthétique de la langue à laquelle nous aspirons vise à en faire une arme d’émancipation contre la médiocrité généralisée qui embue nos cerveaux. Elle réintroduit ordre et mesure, là où les pouvoirs mauvais imposent le chaos et la démesure. L’exaspération verbale et la brutalisation des exigences, telles qu’on les observe souvent dans nos mœurs politiques, sont un passeport vers une société du ressentiment, une politique de l’inimitié et une démocratie de frustration. Remettre l’esthétique au pouvoir, c’est introniser l’esprit de finesse et la sensibilité des arts du Beau (musique, arts plastiques, littérature, etc.) dans les grands drames de la comédie humaine du politique. En deux mots : tempérer les raideurs des chiffres des comptables par l’indispensable légèreté des vers, des traits et des sons. Les Révolutions qui parlaient la langue de bois desséchée des idéologies d’hier ont toutes sombré par ramollissement cérébral dans des formes d’utopies meurtrières. Nulle émancipation véritable ne peut advenir, en privant le peuple du frisson de la littérature, du théâtre, de la musique, etc. Dit autrement, il s’agit de rendre les petites gens perméables aux arts de la nuance. La liberté ne se conquiert-elle pas en vers et le pouvoir ne s’exerce-t-il pas en prose – parfois en prose poétique ? Dois-je m’excuser de vouloir mettre un peu d’étincelles dans cette vie publique togolaise confinée à l’obscurité depuis que le porteur de lumière a été assassiné le 13 janvier 1963 ? Au fond, dois-je même désespérer d’être incompris ou boudé par mes contemporains ? Le succès posthume de certains écrivains ou la reconnaissance tardive de telles autres grandes œuvres sont autant de mises en garde contre le fétichisme du succès. Ceci d’autant que des artistes immensément célèbres de leur vivant sombrent parfois dans l’oubli après leur mort. Et vice versa. Le succès immédiat n’est définitivement pas un indice fiable de qualité d’une œuvre, d’un projet, d’une ambition. Si je ne suis pas compris aujourd’hui, ce dont j’en doute, je ne désespère pas de l’être demain. Et si cela était réellement le cas, j’écrirai, à l’instar de Flaubert, pour un lectorat différé. Tant que le style reste percutant et pertinent, il est investi d’un parfum d’intempestivité. Parce que « chaque siècle à son encre », il faut prendre garde de ne pas s’y noyer. Chaque homme de lettres, artiste, penseur, ou homme politique travaille, même s’il n’ose l’avouer, pour échapper à son époque ? Le Style, cette forme qui reflète le fond, est ce qui permet de demeurer intempestif et donc intemporel ? Sacrifier l’exigence du Style sur l’autel du gribouillis de son époque ou contre l’assurance de la non-lecture serait une incurable erreur. Faisant cela, l’on gagnera peut-être en audience chez ses contemporains, mais on risque de faire faux bond à la postérité. Écrire le pouvoir, aujourd’hui, et particulièrement en Afrique, obéit à l’impératif d’échapper à la tyrannie du présentisme ainsi qu’à l’urgence de réenchanter les imaginaires. Alors, pourquoi se priver d’un certain supplément d’âme esthétique dans cette noble tâche ?

© Eddy Kamuanga Ilunga, ‘False Memories’, 2016. Acrylic and oil on canvas, 200 x 200 cm.

D’autre part, je revendique une certaine opacité stylistique comme affirmation de souveraineté créatrice. Une écriture trop translucide, gommant la distance entre l’auteur et ses lecteurs, éventant les sortilèges du Style, épuise sa profondeur dans le sabir du moment. Une plume non poudrée d’artifices est une plume morte. En cédant au devoir de transparence instantanée, le jeu entre le sens et l’exégèse se grève. Quand on concède tout à l’immédiateté, on étouffe les jeux du langage en décapant la réflexion de toute épaisseur. Paraphrasant André Gide, il faut soutenir sans réserve que la littérature – et c’est extensible aux autres formes de la pensée – vit d’opacité et meurt de superficialité. L’opacité du style, c’est ce qui voile le sens immédiat dans un sens caché voire inaccessible. Elle instruit à la fréquentation assidue de textes dont l’horizon se confond avec une ligne de fuite. On y revient, à chaque fois, parce qu’on soupçonne qu’il a quelque chose de nouveau à nous dire. Un tract de campagne ou le mode d’emploi d’un appareil électroménager sont, au sens propre, aussi transparents que des ruisseaux à la surface desquels on peut s’y mirer. Certes, mais derrière le miroir, il n’y a pas de quoi soupçonner un sens figuré. La Grande politique, telle qu’elle devrait s’énoncer, ne serait se passer d’une certaine dose d’esthétisation. Elle atteint son intensité maximale quand elle se drape dans un style à l’horizon duquel le jeu du commentaire creuse un abyme de sens. L’opacité, pour le poète et l’écrivain, ressort donc de l’aspiration à la souveraineté créatrice. À l’instar d’Édouard Glissant qui réclamait un « droit à l’opacité », je ne plaide pas pour une écriture ésotérique, mais je crois fermement qu’il y a un cens à payer au seuil de tout texte. Ce cens n’est pas la rente de l’écrivain, mais une redevance qui élève le lecteur au-dessus de lui-même. Sens et cens cachés forment les deux facettes du style de l’écrivain (politique).

 En somme, l’éloge de l’opacité est une objection contre la dictature de la transparence et un éloge de la beauté inaccessible des textes, choses, et sociétés. La mise en beauté du réel est la seule forme opiniâtre de résistance à l’enlaidissement du monde. En concédant tout à la transparence et rien à la Beauté, nous manquerons la transcendance de l’opacité. Et nous aurions tort d’y renoncer !

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Professeur Yao Paul Assogba dit :

    Cher Radjoul,
    C’est avec ton esprit de finesse, ton sens de l’humour et ton style littéraire raffiné que tu as répondu à tes critiques.
    Bravo!
    On ne s’auto-flagelle pour des médiocres
    Bravo !

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