Dépôt de bilan (3/3) Tout à gagner

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Plage de Lomé

Je relisais récemment les premières pages du Discours antillais (1981) d’Édouard Glissant, comme font les mauvais élèves qui lisent par-dessus les épaules des premiers de la classe. Quoi de mieux pour retrouver le fil interrompu d’une réflexion que d’arpenter les détours sinueux imaginés par ce penseur retors qui mènent souvent au seuil d’un possible (re)commencement. Dans ce maître-livre, il essayait imperturbablement, en prélude au gros œuvre d’invention d’un langage éruptif pour approcher une réalité antillaise occultée qui ne s’ordonnait pas tout de suite autour d’une série de clartés, d’épaissir l’espace de l’inconnu et délimiter l’objet de son travail à partir d’une situation bloquée. Dans un style d’une flamboyance intraitable, le poéticien martiniquais assénait : « Il s’agissait de pister à force de processus multipliés, les vecteurs enchevêtrés qui ont à la fin tissé pour un peuple, lequel disposait de tant de cadres et d’individus « formés », la toile de néant dans laquelle il s’englue aujourd’hui ». Le paradoxe d’une société frissonnante d’un désir de dépassement de ses blocages, mais dont les élites n’ont de cesse de tisser une toile de néant. Et, tout à coup, je crus reconnaître le Togo sous le vernis de cette prose entrainante, pas seulement le Togo d’hier ou d’avant-hier, mais le Togo d’aujourd’hui. Le temps de ce détour voire de ce détournement, les contextes antillais d’alors et togolais actuel, que manifestement rien a priori ne relie,  ont confondu leurs traits dans les métaphores acérées d’Édouard Glissant. La métaphore n’est-elle pas un transport visant à établir une relation d’équivalence entre des mots et des choses ?

 À partir de ce détour, essayons de nous transporter, d’aller quelque part. Commençons par poser un regard décalé sur le continuel embourbement de notre intelligentsia en panne d’exaltation dans le marais togolais d’où elle glisse sur un toboggan qui enfonce le pays avec elle dans le néant. C’est à un tel diagnostic sans complaisance que nous, Togolais, résolus d’avoir « tout à gagner » dans la lutte pour l’émancipation d’un pouvoir cynique et opposés à la perspective de « tout perdre » avec les marchands de miracles, devons circonscrire le champ de notre travail de reddition des comptes en vue de sauver nos espérances communes de la liquidation judiciaire à laquelle elles semblent réversiblement vouées. Nous sommes au bord de la faillite ! Soit nous décidons d’agir soit nous sommes perdus ! Ce dépôt de bilan n’a pour d’autre but que de poser à haute et intelligible voix les questions du pourquoi et comment nous en sommes là ? La clé de l’énigme togolaise, le pourquoi de l’engluement de l’intelligentsia et corolairement de l’enténèbrement de la conscience collective, réside en partie dans l’échec des élites politiques traditionnelles – au pouvoir comme dans l’opposition. La figure du cadre postcolonial, clerc laïc et commis de l’État, formé dans les universités prestigieuses et les Grandes écoles occidentales, a particulièrement déçu dans son rôle de serviteur de l’État tout comme dans celui d’Opposant politique à la mal représentation. Nos fameux cadres sont, à juste titre, perçus comme les principaux artisans du blocage togolais. Quant au comment, l’arrivisme des uns les a égarés dans les bras du despote du moment ; et l’impéritie des autres les a confinés dans une opposition stérile à perpétuité. De guerre lasse, les Togolais s’en remettent désormais à l’activisme bondieusard des faux prophètes et politique des activistes discount. D’un côté, les masses populaires désemparées se laissent manipuler par des somnambules extralucides qui s’autoproclament hommes-de-Dieu. De l’autre, des agitateurs du clavier prétendent mener un combat virulent au-dessus du vide, en s’abreuvant à la source empoisonnée de douces utopies. Si les mécanismes du faux prophétisme ont été précédemment objectivés, arrêtons-nous un instant pour faire un sort à l’activisme low cost qui se répand comme une fange en Afrique. En effet, l’activiste, cet autoentrepreneur au statut (politique et judiciaire) précaire, souvent d’une vacuité intellectuelle affligeante, semble s’engluer et s’abimer dans la politique de l’invective, de l’émotivité, de l’indignation sélective, du m’as-tu-vu et du buzz. À l’instar du faux prophète, il prétend parler le patois immaculé de la Vérité en politique; alors même qu’il épouse parfaitement la langue manichéenne de la doxa, la nouvelle vulgate des lyncheurs-larmoyants et le sabir de la déraison oppositionnelle. Son somnambulisme dogmatique l’autorise hautainement à s’autoproclamer, excusez du peu, éveilleur de consciences. Il est deux catégories de Togolais qui nous empêchent d’accéder à la Terre promise de l’Alternance, ceux (hommes politiques traditionnels et activistes religieux et politiques) qui ont abdiqué l’action réfléchie pour s’enivrer aux liqueurs de l’émotivité et de la sensiblerie; et ceux (parmi les gens du peuple) qui suivent moutonnement les premiers à l’abattoir de nos espérances communes. Notre étrange défaite s’explique par la faillite généralisée de l’intelligence togolaise qui retarde son émancipation d’un régime de gouvernementalité brutale et minable.

   Et pourtant… il serait ingrat de sauter du navire comme un vulgaire rat, alors qu’il est sur le point de couler à pic. Togo, notre terra patrum (patrie). Le véritable amour de la patrie s’éprouve véritablement lorsqu’il cesse d’être aimable. Il se mesure dans le fait de lui demeurer fidèle même dans les heures les plus sombres de son histoire. Tout comme celui de la philosophe Simone Weil, mon patriotisme n’est pas mû par une volonté de puissance (ou de jouissance) mais par la « compassion à la patrie malheureuse », précieuse et périssable. Précieuse parce que périssable. Qu’est-ce donc que le Togo ? Une idée. Un esprit. Un projet. Des paysages et des hommes. Des blessures à la charrue qui scarifient la terre au gré des saisons, des plaines de l’Oti aux berges du Mono. Du sable fin du littoral tenant la dragée haute à l’écume de l’Atlantique aux routes de latérite crevassées qui désenclavent les campagnes. Nous, Togolais, sommes tous autant que nous sommes, les ayant-droits d’un rêve insolent d’émancipation politique et économique porté par les pères fondateurs – Sylvanus Olympio notamment – de notre terra patrum. Nous serions ingrats de renoncer à cet héritage de peines et d’espérances pour faire l’éloge d’un âge d’or qui n’a jamais existé. La patrie n’est pas qu’une chose sclérosée dans un passé sans avenir. Le Togo est à venir, c’est le seul patrimoine commun des Togolais d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Par-delà nos différences, il nous précède, nous cimente et nous transcende. Pour ces raisons et pour d’autres encore qu’il serait inutile d’égrener, nous devons sans relâche faire le pari de son advenir et nous investir résolument dans l’agir raisonné contre le refuge dans la fable et les mysticismes. Reconquérir le Togo-rêvé pour lui donner chair dans le réel. Sans se payer de mots. Cette fois, il ne suffira pas de tonitruer qu’excommunier les médiocres actuels du pouvoir va résoudre tous les problèmes comme par enchantement. Au contraire, il nous faut nous purger de la médiocrité qui embue nos cerveaux, tous autant que nous sommes. Renouer avec la part lumineuse de nous-mêmes. L’intelligence littéraire, de prime abord. Combien d’écoliers togolais lisent les écrivains de la nouvelle génération ? Dans une indifférence méprisante de la chose littéraire, le public togolais est en train de passer à côté du génie des romanciers Kossi Efoui, Sami Tchak, Edem Awumey ou Théo Ananissoh. L’éducation nationale forme des légions de demi-lettrés qui vont s’empresser de grossir les rangs des zélotes fraîchement convertis à la religion des papes de la rebellitude qui accouchent des moulins à vent de leurs imaginations pour jouer à se faire peur. Quand ceux-ci n’illuminent pas leurs ouailles sous les lambris d’idéologies afrocentristes d’arrière-garde, ils les infatuent dans la chasse aux boucs émissaires françafricains. L’afrocentrisme est une idéologie, c’est-à-dire une œillère qui reconduit un aveuglement qu’il prétend corriger. Quant à la Françafrique, elle est devenue a priori l’alibi de l’inaction et a posteriori celui de l’impéritie.

  La politique que nous appelons du « tout à gagner » a besoin, pour s’incarner et trouver son efficace, d’une aube nouvelle. Celle-ci devra illuminer le cœur de la jeunesse togolaise d’une ferveur compassionnelle qui ravive le feu sacré de l’amour de la patrie. Fort de cette intelligence du cœur retrouvée, enfin, nous sortirons de l’orbite des astres morts, trous noirs et autres étoiles décaties qui nous masquent l’horizon. Sous le soleil de la raison, le Togo s’éveillera enfin à la transparence éclatante de son dessein et la communion populaire dans une ferme volonté de persévérer dans le temps. Cette réflexion formulée à voix haute n’est peut-être qu’un vœu pieux, mais comme pensée à plusieurs voix, elle doit son existence à sa seule évidence. Maintenant qu’elle n’est plus tout à fait une propriété personnelle, chaque lecteur qui s’y reconnaitra peut se targuer d’en être le co-auteur.

[Fin]

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Ousmane ali dit :

    Très interessent

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