Dépôt de bilan (2/3) Plus rien à perdre ?

Cruelle leçon de choses que la malaventure présidentielle qui tire à sa fin. Un esprit espiègle pourrait même la qualifier de bérézina, c’est-à-dire une bataille dont l’enjeu n’était pas de gagner mais de sauver ce qui se peut, puis de fuir, de fuir le plus loin possible, de fuir pour éviter d’être taillé en pièces. Jusqu’à la déclaration de faillite, les péripéties burlesques de la guerre picrocholine que livrent les oppositions togolaises ne font que prolonger l’hécatombe sans pouvoir enrayer l’inévitable banqueroute finale. Sans grande conviction, les principaux leaders de l’opposition togolaise s’étaient résolus à participer à cette énième élection à candidatures multiples mais à choix unique – et connu d’avance – pour tenter de parer aux appétits de pouvoir gargantuesques de Faure Gnassingbé, soit pour respecter le calendrier républicain (argument d’Agbéyomé Kodjo) soit pour éviter les contrecoups d’une politique de la chaise vide (position de Jean-Pierre Fabre, Aimé Gogué, etc.). Des six candidats engagés volontairement dans cette aventure ambiguë, bien peu revinrent indemnes. L’opposant capital Jean-Pierre Fabre, portant seul la croix et la bannière, a été ramené à l’étiage des 4% et quasiment rayé de la carte électorale. Quant à l’attelage mystico-politique assemblé autour de l’Archevêque émérite de Lomé Mgr Philippe Fanoko KPODZRO et treuillé par l’opposant inconstant Agbéyomé Kodjo, il aura accompli l’exploit de siphonner l’électorat de l’opposition sans pour autant réussir là où tous les autres ont toujours échoué. L’espoir d’une alternance, malgré l’autoproclamation du candidat de la dynamique Mgr Kpodzro (DMK), n’aura duré que le temps de la combustion d’un cierge. Avant d’être pendu puis brûlé, Savonarole, le fiévreux prêcheur dominicain qui prit les rênes de Florence en 1492, ne déclarait-il pas à ses juges, « les choses qui pour Dieu vont vite peuvent sur terre prendre plus longtemps » ? Parfois trop longtemps, car les prophètes sont souvent trop en avance ou trop en retard. Et le hic avec les prophètes, c’est-à-dire ceux qui parlent au nom du grand Taiseux, c’est l’inexactitude ou le mauvais timing. Être à l’heure : tel est le sens de la seule exactitude chère à Charles Peguy. Leçon de choses : les faux prophètes qui prétendent recevoir leurs décrets du ciel pour les faire peser sur le commun des mortels ne sont pas plus dans le secret des dieux que leurs ouailles.

 Une fois le décor planté, essayons de déblayer l’amas de décombres laissé par le séisme électoral du 22 février 2020. Ce scrutin marque indubitablement le crépuscule d’une génération de leaders politiques en déshérence stratégique, sous fond d’une débâcle historique à plusieurs égards. Étrangement, l’accident industriel causé par l’entreprise de fumisterie DMK qui a orchestré ce nanar n’a pourtant pas produit le sursaut de lucidité auquel se résolvent les peuples échaudés par des catastrophes. La surenchère religieuse n’est pas étrangère à ce divorce avec les réalités. Outre l’amoncellement de gravats, il va falloir apprendre à survivre sous la menace oppressante de la radioactivité générée par l’apocalypse nucléaire provoquée par cette élection. D’opposition togolaise, il n’en reste plus qu’un champ de ruines. Les Déserteurs ont choisi l’exil volontaire et les rares survivants sont irradiés par la disgrâce ou confinés dans l’insignifiance. Un évènement prémonitoire de campagne aurait pourtant dû nous mettre la puce à l’oreille. À la mi-février, en marge d’un meeting à l’intérieur du pays, rythmé par un sermon électoral de Mgr Kpodzro et l’engagement solennel d’Agbéyomé Kodjo à consentir au sacrifice de sa vie pour la cause de l’alternance, le candidat de la dynamique ne rechignait pas à esquisser quelques pas de danse. Par une sorte de ruse de l’histoire, ce dernier a été amené dans la ferveur des bains de foule à danser sur le tube Agbétiko du chanteur de reggae togolais Ras Ly. Ironie de l’histoire, les paroles de la chanson annonçaient à l’avance l’issue de la campagne DMK et l’épilogue tragique de la lutte infructueuse sur trente années de cette génération d’opposants. En accord de sol majeur, Ras Ly regrette dans sa complainte que nous ayons abandonné l’enthousiasme des débuts (avec Gilchrist Olympio) pour la lassitude (avec Jean-Pierre Fabre) puis la résignation (avec Agbéyomé Kodjo) : de Lavagnon (les choses vont s’arranger) à Kougnowou (la mort est la seule issue) en passant par Agbétiko (lassitude de vivre !). Agbéyomé Kodjo a-t-il été autre chose que le candidat-Kougnowou imposé par le prophétisme militant le plus bigot ? Une chose est sure: avec l’échec cuisant de la dynamique Mgr Kpodzro, nous avons enfin touché le fond ! Encore quelques centimètres plus bas et nous allons trouver du pétrole.

  Que de regrets nous serions-nous épargnés si nous nous étions abstenus d’accompagner des extralucides dans l’enfer électoral de cette divine comédie. Le cocktail insipide entre politique et religieux servi par la dynamique Mgr Kpodzro autour du personnage controversé d’Agbéyomé Kodjo a laissé un gout amer à plus d’un titre. Avec le recul, la figure du prophétisme militant incarnée par Mgr Kpodzro a été celle qui a enclenché l’engrenage fatal de la machine à désillusionner. Et pour cause, le candidat oint par ses soins, malgré l’intercession du suffrage des anges, des chérubins et des séraphins, a assuré un service minimum de la contestation postélectorale avant de prendre la poudre d’escampette pour se soustraire à la justice. En réalité, de contestation postélectorale, il n’y en eut point. Ce fut une fuite en avant grotesque scandée par la dérobade et une politique du moindre effort. La formation par l’autoproclamé « Président démocratiquement élu » d’un gouvernement bis aux faux airs de cabinet fantôme a fourni un inespéré alibi au régime de Faure Gnassingbé pour judiciariser le contentieux électoral. Cette fâcheuse jurisprudence constitue probablement une rupture dangereuse qui va impacter à l’avenir les modes de contestations (post)électorales au Togo. Sans crier gare, un délit de « mauvais perdant électoral » vient, semble-t-il, d’être instauré. Dans une telle bérézina, à quoi peut bien servir un gouvernement virtuel dans la République imaginaire d’un peuple numérique de lyncheurs-résignés, alors que la réalité du pouvoir politique continue d’être exercée par Faure Gnassingbé ? Du déni de la réalité à la désertion en rase campagne, toute cette mésaventure aurait pu nous être épargnée. Nous aurions pu faire l’économie de ces soudaines fuites et régressions tragiques, si nous nous étions montrés plus attentifs à l’essentiel plutôt qu’à l’accessoire.

Le ver était dans le fruit. « Je ne suis pas un homme politique, mais un homme de Dieu » martelait Mgr Kpodzro pour convaincre de sa bonne foi. Nous aurions dû savoir que le prophétisme n’a rigoureusement rien à nous dire sur l’à-venir, mais que les prophètes instrumentalisent le présent pour tenter d’augurer le futur qu’ils promettent. Nous savons tous d’expérience que les prophètes prennent toujours prétexte d’une fausse prescience sur l’à-venir pour parasiter l’agir sur le présent. Pour ma part, je ne trouve aucun motif d’enorgueillissement dans ma décision de ne pas soutenir la dynamique Mgr Kpodzro, tout comme je ne trouve aucun d’en rougir non plus. Et si c’était à refaire je ne changerai absolument rien. Il n’était pas nécessaire d’avoir des capacités divinatoires pour deviner la tragicomédie qui s’en est suivie. L’entreprise commune de lutte pour l’avènement d’un Togo démocratique et prospère est une reconquête de tous les jours qui nous incombe et nous transcende. Les hommes passent, seuls les principes demeurent. Ceux parmi les compagnons de lutte qui me pressaient de verser mon écho à l’initiative de la dynamique Mgr Kpodzro ne manquaient pas d’ajouter que le prélat octogénaire n’avait « plus rien à perdre ». Justement, pourquoi gaspiller notre temps politique dans un baroud d’honneur dont l’instigateur assurait n’avoir plus peur de rien, puisqu’il n’avait plus rien à perdre? Cette stratégie grabataire présentait tous les traits d’une opération de kamikazerie politique. Il n’y a rien d’hypocrite à s’empêcher de céder aux fanatismes politique et religieux. L’échec de la dynamique est exclusivement imputable à l’impéritie et aux faux-fuyants d’Agbéyomé Kodjo, porté à bouts de bras dans les urnes par la fameuse stratégie du plus rien à perdre de Mgr Kpodzro. Le sens commun considère à tort que l’homme qui n’a rien à perdre est le plus dangereux de tous les adversaires. Courte vision. Ceux qui n’ont rien à perdre sont peut-être résolus mais irréfléchis, imprudents et dangereux pour les autres et pour eux-mêmes. À la dernière présidentielle, la stratégie de ceux qui n’avaient rien à perdre a consisté à jouer le sort du scrutin et le destin des Togolais à la roulette russe. La stratégie du « plus rien à perdre » était assurément l’autre nom de la « stratégie du pire » et, en l’occurrence, la pire des stratégies. Neuf mois plus tard, l’opposition est à l’état de mort clinique. Le cœur intrépide de celle-ci bat toujours, mais la tête n’y est plus. Quant au peuple, il a choisi la philosophie défaitiste de l’Agbebada gnowou ékou (il vaut mieux être vivant et misérable qu’être mort), soit le symétrique opposé du Kougnowou de Ras Ly. En gros, il désespère d’attendre et se défausse de son combat sur les Savonarole (faux-prophètes et faux-messies) et des Torquemada (éditocrates et activistes faussement lucides) qui promettent de l’en alléger.

  Dernière leçon de choses : ceux qui ont tout à gagner sont plus efficaces parce qu’ils savent qu’ils ont tout à perdre. Sans le frisson de l’échec, la victoire n’est que fatuité. Une stratégie du tout à gagner est forcément plus efficiente en moyens et économe en gaspillage de vies humaines. Une politique frappée au coin du bon sens doit élire comme stratégie celle du tout à gagner. Plus de secrets des dieux ni d’hommes providentiels, ce qu’il nous faut c’est renouer avec la décence commune et mobiliser l’intelligence collective des Togolais pour se sortir de l’état de minorité politique (sapera aude : oser se servir de son entendement !) afin de raviver la part lumineuse de l’or de l’humanité !

►► À suivre : Dépôt de bilan (3/3) Tout à gagner !

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