Dépôt de bilan (1/3) En attendant la liquidation politique

J‘ai décidé d’écrire cette série de trois textes sans concession pour dresser le bilan de notre lutte, malgré qu’elle me coutera immanquablement l’amitié de certains compagnons et me vaudra l’inimitié de quelques autres. À mi-chemin de la critique de la déraison oppositionnelle et de l’excavation de la mauvaise conscience des leaders des oppositions togolaises, le sillon politico-éditorial que je creuse m’a toujours tenu à bonne distance des sentiers battus, des chapelles partisanes, et de la vulgate politico-médiatique nationale. Dans l’angle mort des agitations du bocal médiatique et les tribulations des acteurs politiques, j’ai toujours préféré la défense des principes à la fidélité aux hommes (politiques), l’éthique de responsabilité à l’éthique de conviction. Je n’ai jamais été encarté dans une formation politique, parce que j’ai pris le parti du Togo. Envers et contre tout, mon allégeance exclusive va à la haute idée que je me fais de notre pays. Et si cela s’avérait nécessaire, ce sera le Togo envers et contre tous. C’est dans cet état d’esprit que je me suis résolu à partager ce que je crois comprendre des blocages togolais avec ceux qui prendront le temps de me lire. L’entreprise commune qui mobilise nos énergies et nos espérances, celle-là même qui depuis le 5 octobre 1990 vise l’instauration de la Démocratie, de l’État de droit et d’une République de prospérité partagée, est au bord de la faillite. En situation d’impossibilité de faire face au passif exigible avec les actifs disponibles, je crains qu’il ne faille entamer une procédure de déclaration de cessation de paiement. Pour éviter la mise sous séquestre de notre projet de restauration républicaine par ses fossoyeurs, il ne nous reste plus que le redressement moral ou ce sera la liquidation politique. « Nous », qui ? Nous, les opposants à l’autocratie dynastique des Gnassingbé. Nous, les Togolais républicains qui préfèrent la promesse de l’aurore démocratique au confort sous l’effroyable manteau de nuit que l’autocratie s’évertue à prolonger indéfiniment. Nous sommes désormais insolvables, car nous avons dilapidé tous les principes que nous prétendions défendre. Nous avons cédé aux sirènes d’un certain terrorisme intellectuel, de la confusion des valeurs et de la fin du courage qui nous mettent dangereusement en porte-à-faux avec les principes dont nous nous réclamons.

Entendons-nous bien : Le terrorisme intellectuel n’est pas le nouveau mode d’action politique des intellectuels, mais une forme larvée de violence paralysant et parasitant la réflexion des intellectuels et l’action des politiques. Bien que ce terrorisme se pare parfois d’un vernis d’intellectualité, la violence mortifiante qu’il exerce provient de trois pôles d’énonciation : le pôle journalistique des éditocrates, le pôle des activistes indignés de service et le pôle religieux du prophétisme militant. Chez nous, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, le mercenariat journalistique moralement corrompu est capable de faire passer le plus sanglant des bourreaux pour un innocent agneau. Ainsi, des pontes de la presse togolaise présentent Kpatcha Gnassingbé comme un « prisonnier politique » et vendent Pascal Bodjona comme un humaniste défenseur des droits de l’homme. De prétendus journalistes défenseurs des mêmes droits de l’homme reprennent en chœur les complaintes d’un homme qui a eu la bonne idée d’organiser un coup d’État pour régler des différends nés de la répartition de l’héritage de son dictateur de père et qui ne s’était pas gêné en 2005 pour convoyer des miliciens de l’Intérieur du pays afin de terroriser les populations légitimement révoltées dans tout le Sud contre la succession dynastique. Chacune des publications de ces sinistres journalistes insulte la mémoire des victimes et crache sur le chagrin de leurs proches ! Chez nous, après donc le beau mot de « prisonnier politique » c’est celui d’ « activiste » qui est trainé dans la boue. Ceux qui s’en réclament débitent tellement d’inepties qu’ils ont désarmé l’indignation de tout son pouvoir subversif. À force de faire offense à l’intelligence, leur réflexion étriquée, mais dégoulinante de bons sentiments ne sert plus qu’à saper tout raisonnement dialectique par la bêtise la plus péremptoire et la plus stérilement manichéenne. Avec de tels soutiens, l’opposition togolaise n’a même plus besoin d’adversaires, car ces faux rebelles sont en fait des alliés objectifs du statu quo. Chez nous, les politiques sont à la remorque du pouvoir des religieux. Depuis le suicide politique de nos hommes providentiels et la fuite de nos pseudo-révolutionnaires, les élites politiques ont livré le pays à la coupe de faux prophètes aux prédictions sans cesse différées. Ainsi, à la dernière présidentielle, le principal candidat de l’opposition a dû s’agripper à la jupe d’un évêque pour convaincre les électeurs qu’il était l’élu du Saint-Esprit. Malheureusement, n’ayant que faire de nos pitreries électorales, Dieu est resté sourd aux prières des Togolais.

Ces trois pôles confondent leurs traits dans le personnage collectif du lyncheur-résigné – révolutionnaire du clavier et champion des insultes en ligne – dont le triomphe signe le tarissement des derniers ruisseaux de l’intelligence oppositionnelle togolaise. De refus de toute nuance en rejet de toute médiation avec les faits, nous sommes passés d’une opposition de principes à un principe d’opposition. Une opposition bête et méchante. En dressant des listes noires et en s’érigeant en policier de la pensée, le lyncheur-résigné ne jure que par le bucher médiatique, la condamnation expéditive, la chasse aux sorcières et ne manque pas de multiplier des boucs émissaires pour justifier ses échecs, ses renoncements, ses lâchetés. Il n’hésite pas à pousser l’intolérance et le refus de la contradiction jusqu’à l’apologie de la pensée unique. « Muera la inteligencia! » (« Mort à l’intelligence! »), crie-t-il comme les franquistes. Par ailleurs, la violence excessive de ses attaques contre ceux qui ne partagent pas ses obsessions masque l’inefficacité, l’insignifiance et la puérilité de celles-ci. Maître censeur et bourreau du pluralisme, le lyncheur-résigné a imposé le politiquement inepte comme la nouvelle norme dans un cirque politico-médiatique déconnecté du réel qui tourne à vide. Outre, les lyncheurs-résignés qui ont abdiqué toute action réfléchie pour s’enivrer aux liqueurs de l’émotivité et de la sensiblerie; l’autre catégorie de Togolais sur le dos de laquelle il prospère se recrute parmi les gens du peuple déboussolés qui suivent moutonnement ceux-ci à l’abattoir de nos espérances communes. Tous les deux communient dans un culte mortifère de la violence verbale qui terrorisent à la fois les hommes politiques et les hommes de l’esprit dans les rangs de l’opposition.

Face à la chape du terrorisme intellectuel que fait peser le lyncheur-résigné, il faut renouer avec un certain mépris de l’intelligence. Le mépris ici n’est point le « racisme de l’intelligence », mais la simple réaffirmation de la nécessité d’une critique de la déraison oppositionnelle qui déconstruit le discours politiquement inepte paralysant la pensée et propageant paradoxalement l’intolérance comme consécration ultime de la conversation civique. Pour s’arracher aux torpeurs de l’empire du lyncheur-résigné, l’intelligence pratique est le meilleur allié de l’esprit libre. Le mépris de l’intelligence, entendu comme le retour aux actions réfléchies et aux preuves probantes et falsifiables, est le meilleur antidote contre le sophisme, la misologie et l’irrationnel. Une seule boussole doit désormais nous guider : renouer avec la grandeur de notre pays. Avant de s’offrir aux homoncules – du sergent de la Coloniale aux faux prophètes en passant par les faux révolutionnaires qui désertent le front – nous fûmes le pays du grand Sylvanus Olympio. La désertification de l’intelligence togolaise, ayant permis l’efflorescence de l’insolence et l’indignation stérile des éditocrates, activistes et prophètes sans vocabulaire ni syntaxe, n’est pas le fin mot de notre histoire. Par fidélité à cette grandeur que nous nous devons de retrouver, il nous faut prestement trouver des formes élégantes et des attitudes dignes pour habiller nos désarrois et nos échecs, construire nos victoires et nos triomphes. Être togolais oblige ! Être togolais va avec des responsabilités, une obligation de civilité et un devoir d’honnêteté à l’égard du réel. La politique de l’autruche, celle qui consiste à ruser d’invectives flagellantes et à abuser d’insultes publiques ad personam pour ne pas avoir à affronter les problèmes, nous a conduit à la banqueroute. Hâtons-nous de choisir le chemin du redressement moral ou ce sera la pente de la liquidation de nos espérances communes. Il est temps pour chacune et chacun de prendre position.

► ► À suivre : Dépôt de bilan (2/3) Plus rien à perdre ?

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. psa dit :

    Excellent…  Je veux m’assurer: tu veux vraiment dire misologie  ou missiologie. Je serai surpris que tu aies fait erreur ou confusion, mais je dois m’assurer… C’est de la très bonne réflexion analytique… Mais je m’attends toujours à une tout aussi excellente proposition. Car, l’adhésion à la grandeur de l’honneur -ce que je partage parfaitement-, exigée aussi un Plan d’action au-delà du constat général… Tu peux t’en sortir avec élégance en disant par exemple que c’est pas le lieu ou c’est pas l’objectif principal. Je te le concèderai volontiers. Mais alors, attends-toi à me l’énoncer dans une conversation au moins… Je pense sincèrement, que tu as les ressources pour passer du constat de « Dépôt de bilan – En attendant la liquidation politique » à un plan de remplacement; ça m’étonnerait que ta posture soit celle ce la terre brulée, et plus d’opposition au Togo… Félicitations… C’est un excellent texte, même si tu disais au début être sur le point de mettre un coup de pied dans la fourmilière… Finalement, jusque là, pas temps que ça… T’as tous les droits… Vas-y au bout de tes énormes capacités…  Moi… Je me retiens…  Salut Radjoul

    PSA PS: Pourquoi tu signes « Mouhamadou Radjoul » au lieu de Radjoul Mouhamadou?

    Pierre S. Adjété, EthicAdm.

         « Ad Valorem »

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