Pétrolegate : Lueurs et leurres de la stratégie de Ferdinand Ayité

AYITE

    Un préjudice économique estimé à la somme astronomique de cinq cent milliards, une présomption de détournement offshore, et des révélations scabreuses à jet continu: tous les ingrédients de l’affaire du siècle, à savoir une surmédiatisation qui n’a d’égale que le tollé suscité dans l’opinion publique togolaise, semblaient réunis. Mise en cause par le truculent directeur de publication du bihebdomadaire L’Alternative, la famille Adjakly est rapidement devenue la plus détestée du Togo. Éclaboussés par la marée noire du « Pétrolegate »,  Francis Sossa (père) et Fabrice (fils) Adjakly, couteaux suisses du secteur togolais des hydrocarbures et anciens employés du fameux Comité de suivi des fluctuations des prix des produits pétroliers (CSFPPP), balaient énergiquement d’un revers de la main des accusations qu’ils jugent calomnieuses et tentent contre les cris d’orfraie de défendre leur droit à l’honneur et la réputation par un procès en diffamation. Pourquoi les révélations explosives tonitruées par Ferdinand Ayité n’ont-elles pas fait vaciller la République togolaise, mais enclencher un pathétique procès en diffamation qui tarde à débuter ? À défaut d’entrainer une déflagration généralisée, pourquoi l’affaire est-elle en train de se transformer en pétard mouillé judiciaire… voire de faire pschitt ? Décryptage. 

Un crime sans cadavre 

  Pour le meilleur et pour le pire, Ferdinand Ayité incarne à lui seul les misères et les grandeurs du journalisme d’investigation à la togolaise. À son actif, on dénombre plusieurs enquêtes plus ou moins rondement menées qui ont fait trembler et parfois tomber des puissants. Une frange importante de l’opinion publique togolaise le porte au pinacle. Pourtant, un courant très minoritaire et inaudible parmi la corporation des journalistes et des hommes politiques, élève régulièrement la voix pour remettre en cause ses méthodes et sa tentation mégalomaniaque de se prendre pour le juge, le procureur, le jury et le bourreau. Ainsi, quand l’affaire dite « Pétrolegate » éclate le 9 juin 2020, des observateurs pointilleux relèvent de nombreuses approximations dans l’explication des mécanismes du mystérieux « système de détournement offshore » et dans l’estimation du préjudice économique faite quasiment au pif (soit une fourchette de 400 à 500 milliards). L’absence de preuves matérielles à l’appui des accusations d’enrichissement illicite (un hypothétique ranch en Afrique du sud ou une voiture de luxe que rien ne relie matériellement à Fabrice Adjakly) ne manque pas de laisser plus d’un perplexe. Pire : quelques rares personnalités, malheureusement peu écoutées, s’alarment d’omissions graves entachant les révélations, notamment l’absence d’investigation offshore sur les sociétés-écrans, les intermédiaires, les banques étrangères et les lieux où les fonds présumés détournés auraient pu trouver refuge. En clair, l’enquête de L’Alternative avait un goût d’inachevé voire plus sévèrement ressemblait à du travail bâclé. De fil en aiguille, des éléments à décharge ont commencé à s’amonceler, dans le sillage du teasing programmé de révélations par L’Alternative. La plus insolente des interrogations va pourtant demeurer sans réponse : si le gouvernement togolais, selon des informations recoupées, n’achète ni ne vend de produits pétroliers, comment un préjudice de 500 milliards a pu être causé au Trésor public ? Ferdinand Ayité ne ressentira pas le besoin d’y répondre, car il sera sauvé par le gong gouvernemental. Un mois après l’éclatement de l’affaire, un inespéré coup de pouce du gouvernement va raviver l’espoir qu’un coin de voile va enfin être levé sur le mystère. En juillet dernier, le départ à la retraite de Francis Sossa Adjakly (père), Coordonnateur du Comité de suivi des fluctuations des prix des produits pétroliers (CSFPP) est enfin acté par l’exécutif pour tenter de couper court au préjudice d’image dont l’institution pourrait souffrir. Pour donner des gages de transparence, Komlan Kondo est désigné nouveau coordonnateur du CSFPP et le ministre en charge du commerce assure avoir « donné des instructions » pour que des audits soient menés « afin de rétablir la vérité ». En attendant le résultat des audits, il n’y a toujours pas de cadavre, pas de pistes, pas d’indices… rien que deux suspects (père et fils Adjakly) qui refusent de plaider coupables. L’enquête de L’Alternative n’ayant pu indiquer l’emplacement exact où le cadavre aurait été dissimulé, les présumés assassins en profiteront pour l’attaquer en diffamation en vertu des articles 160 et 163 du code de la presse. Et ceci parce que cela. 

LE SPECTRE DE LA DÉNONCIATION CALOMNIEUSE

FERD

  Pendant les trois mois suivant les révélations de L’Alternative, en lieu et place du procès du système Adjakly, l’affaire du siècle s’est malheureusement enlisée dans un procès en diffamation qui ne cesse d’être reporté. Pour masquer l’absence de toutes autres preuves matérielles pour étayer les graves accusations assénées, Ferdinand Ayité et ses défenseurs insistent sur la présomption de népotisme (Adjakly père et fils ayant travaillé dans la même institution publique) et pointent le doigt accusateur vers les faisceaux d’indices laissant à penser qu’un délit de collusion a pu être commis entre le pétrolier suisse Vitol et les Adjakly pour fausser le jeu de la concurrence au cours des appels d’offre à l’international. Stratégiquement, les preuves indirectes voire suggestives peuvent masquer l’absence de preuves matérielles directes sans jamais les remplacer. Depuis juillet 2020, le procès en diffamation, intenté par Fabrice Adjakly contre L’Alternative et son directeur de publication, est devenu la tribune où Ferdinand Ayité, soutenu par une foule de soutiens inconditionnels (journalistes, organisations de la société civile, avocats, etc.), se défausse de l’obligation de présenter des preuves – qu’il assurait pourtant détenir en juin – par de la surenchère verbale et le subterfuge du jeu de la montre. À la dernière audience du 7 octobre 2020, gageant que l’audit gouvernemental apportera a posteriori les preuves qu’il ne détient vraisemblablement pas, ses avocats ont eu la bonne idée de se déconstituer pour lui permettre de gagner du temps. Trois semaines. Mais, ce temps gagné à retarder le procès est un couteau à double tranchant. Paradoxalement, plus le procès tarde à se tenir et plus la marge de manœuvre du directeur de L’Alternative se restreint. Deux scénarii peuvent dès lors être envisagés. D’une part, advenant que les fameux « audits » du CSFPPP concluent à l’inexistence d’irrégularités au CSFPPP, l’actuelle stratégie de défense (à savoir l’exception de vérité) de Ferdinand Ayité lui explosera dans la face. D’autre part, même si les audits commandités par le gouvernement allaient dans le sens suggéré par L’Alternative, ils excluent le patrimoine accumulé à l’étranger et les comptes dissimulés dans les paradis fiscaux de son champ d’investigation. Cela pourrait certes ouvrir un autre volet judiciaire dans l’affaire, mais n’entrainera pas forcément l’extinction de la procédure en diffamation. Ainsi, par exemple, le refuge derrière le résultat des audits n’exonérera pas le journal de l’obligation de fournir des preuves relatives à l’imputation à Fabrice Adjakly d’un ranch en Afrique du sud, sur le volet « diffamation ». Au demeurant, parce qu’ayant poussé le bouchon trop loin, Ferdinand Ayité pourra difficilement plaider à bon compte l’exception de bonne foi.

  En marge de la dernière audience du début d’octobre, Ferdinand Ayité a crânement soutenu qu’il se considérait comme un « lanceur d’alerte ». Ce mélange des genres est révélateur de sa double erreur stratégique dans ce procès. Primo, un journaliste ne saurait se considérer comme un lanceur d’alerte. Le lanceur d’alerte, par définition un pourvoyeur d’information exposant des agissements illégaux ou la corruption, n’est qu’une source dont l’accès privilégié au sein de gouvernements, d’entreprises ou d’autres organismes lui permet de fournir des pistes d’enquête, des éléments de preuve voire la démonstration irréfutable de méfaits, qu’il s’agisse de fraudes, d’associations de malfaiteurs ou de crimes de guerre. Deuxio, le travail du journaliste consiste à évaluer les motivations du lanceur d’alerte, pour ne pas se laisser instrumentaliser voire manipuler, puis à vérifier l’authenticité des informations collectées. Enfin, il incombe au journaliste de protéger au mieux ses sources et au lanceur d’alerte de recouvrir ses traces.

  À quelques jours d’une quatrième audience décisive où les conseils de Ferdinand Ayité ont émis le souhait d’inviter Fabrice Adjakly à la barre, l’affaire en or qui devait déboucher sur le procès du siècle n’est-il pas en train de se transformer en plomb, soit en procès du journalisme d’investigation à la togolaise ? Espérons que ce plomb ne va pas servir à flinguer la réputation du plus grand journaliste du genre. Si Ferdinand Ayité et son journal sont reconnus coupables, ils pourraient être condamnés à une amende pouvant aller jusqu’à 3 millions de francs CFA. 

RADJOUL MOUHAMADOU

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