Un nain sur des épaules de géants (5/5) Sylvanus E. K. OLYMPIO

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   Il existe au moins deux Sylvanus Olympio. Le mythe et l’homme. Le Sylvanus rêvé, l’Olympio réel. L’Olympio immortel, le Sylvanus mort. Le corps de la souveraineté et l’esprit de la République togolaises. Cette gémellité métaphorique de la double corporéité olympienne est constitutive de la métaphysique politique du pays. La destruction du corps physique de ce héros de la liberté a coïncidé avec l’évanescence de la République. La militarisation et la patrimonialisation de l’État qui en ont découlé ont fait sortir l’histoire du Togo de ses gonds. Le péché originel du 13 janvier 1963, date de l’assassinat du père de l’indépendance togolaise, a « dérouté le pays de la trajectoire historique hors du pré carré français que dessinait le défunt président » (Mouhamadou, 2018 : 81). Depuis ce cataclysme inaugural, les Togolais vivent dans une certaine nostalgie de l’avenir et dans l’eschatologie d’une restauration républicaine. L’espoir d’un grand dessein a succédé à une mémoire douloureuse. Invoquer le souvenir de Sylvanus Olympio, c’est exhumer la « blessure sacrée » césairienne de la promesse avortée par césarienne d’une souveraineté absolue. Le mythe a subsumé l’homme dans la mort. L’imaginaire et la mise en récit assureront la dissémination de sa légende. Mais qui fut l’homme derrière le mythe ? Dans quelle mesure le mythe fait-il écran à l’homme ? En quoi ce « président-technocrate » mérite-t-il de figurer dans une galerie de portraits intellectuels ?

  De la geste et du corps. Il s’agira de réanimer les deux corps du président sublimé : corps mythique et corps physique. Tombé au champ d’honneur, il reste à jamais le plus grand de tous les Togolais. L’absent omniprésent, la grande ombre voire la figure tutélaire que le temps n’altère pas. Il tient la place du grand fantôme démiurge dans l’imaginaire togolais. Il est le colosse brisé gisant dans une mémoire nationale blessée. L’insurpassable figure historique et politique togolaise. Peu connu à l’extérieur, sans doute, parce qu’il fut un homme d’action discret et efficace qui ne laissa pas de corpus – écrit ni oral- ayant vaincu l’épreuve du temps. Il savait l’économie des mots pour se dépenser sans compter dans les actes. Il s’est singularisé par une conception princeps qu’on pourrait qualifier de « doctrine de l’absence de doctrine », c’est-à-dire le pragmatisme. À l’instar de Socrate ou Ghandi, et contrairement à son frère-ennemi Kwame Nkrumah, ce pragmatique n’a rien écrit. L’écriture n’étant pas le seul remède à l’oubli, il a vécu pleinement dans la praxis et non dans la theoria. Rousseau n’écrivait-il pas, « On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique. Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais, ou je me tairais. » (Du Contrat social, 1762) ? Sylvanus Olympio fut législateur (élu à l’ART en 1946) puis prince (1958-1963), il ne s’est donc pas abaissé à écrire sur la politique. Il a fait ce qu’il avait à faire. Il l’a fait si bien que la France due le faire taire.

   Figure mythique et génie pratique méconnu, Sylvanus Olympio a vécu comme ces fruits qui ne passent pas la promesse des fleurs. Coupé dans son élan, il ne léguera à la postérité que des questions – celles de la Nation, du panafricanisme et de la souveraineté monétaire- auxquelles il a apporté des réponses parfois parcellaires mais toujours fécondes. Un demi-siècle après sa mort, Sylvanus Olympio reste d’une sidérante acuité et d’une brulante actualité.

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Vie et mort

 J’ai rencontré le mythe d’Olympio dès ma tendre enfance. Dans les chansons populaires que fredonnait ma grand-mère paternelle au coin du feu : « Ayé Sylvanusi ! Ayé Sylvanusi ! Ayé Sylvanusi, toi qui défendis le flambeau du Togo en Amérique (aux Nations-Unies). Ayé Sylvanusi ! Ayé Sylvanusi, Ayé Sylvanusi, toi qui as porté la voix du Togo en Amérique” (traduit de l’Anoufoh par moi-même.) J’ai gardé cette première impression, celle de la figure du libérateur, et éclipsé la légende noire qu’on professait dans la famille de mon autre grand-mère. Ainsi vont les affinités électives, les caprices des mémoires et leurs amnésies volontaires. D’un côté, une certaine fidélité à la tradition nationaliste qui pardonne tout ; et de l’autre côté, le souvenir douloureux de vingt coups donnés sur les fesses par les Ablodé sodja -miliciens pro-Olympio- à un mari que le baume du temps n’apaise pas. Sylvanus Olympio fut un homme de son époque, avec ses grandeurs et ses misères. Derrière la magnificence et la puissance de la statue des grands hommes, il y a toujours un creux (Louis-Sébastien Mercier). Ce creux, caractéristique des dieux de l’Olympe, ne faisait pas de lui un surhomme nietzschéen mais un humain, trop humain. Sous l’écorce du mythe olympien, on découvre le tronc d’un Sylvanus complexe. Paul Valéry prévenait que : « Les grands hommes sont ceux dont les fautes ne comptent pas ». « Leur perte même les exhausse » s’étonnait-il.  

  Sylvanus Epiphanio Kwami, naît le 6 septembre 1902 à Kpando, alors dans le Togoland allemand. Il est le premier fils de Epiphanio Elpidio Olympio (1873-1968) et de Fidélia Afe (1862-1967) – esclave d’origine mamprusi de Korbongou. Son père est issu de la première génération d’Afro-Brésiliens – ou « Aguda »- nés sur le continent africain. À la différence de la première génération, le prénom Kwami signale l’accomplissement du processus de réenracinement des souches afro-brésiliennes à la terre africaine. Sylvanus Epiphanio Kwami sera le dépositaire d’une culture hybride – mixant les cultures africaine, caraïbéenne, anglaise ou américaine – que Paul Gilroy nomme « l’Atlantique noir ». Polyglotte à cheval entre plusieurs cultures, il parlait guin, ewe, yoruba, portugais, allemand, anglais et français.

   L’ancêtre de la lignée, le premier à reconnecter les deux bords de l’Atlantique, s’appelait Francisco Olympio Silva, né à Salvador de Bahia (Brésil) le 24 juillet 1833. Dans la second moitié du XVIIIe siècle, il embarqua pour l’Afrique de l’ouest à bord d’un négrier pour accoster à Vodza, un vieux centre de commerce d’esclaves près de Keta au Ghana (Cornevin, 1963 : 110 ; 1987 : 148) où il vécut de la traite. Au fil du temps, il déplaça ses activités de trafics esclavagistes à Porto Seguro (Agbodrafo) avant de se fixer définitivement à Agoué au Bénin (Borghero, 1997 : 124-125). Il fit souche localement en prenant plusieurs épouses et y multiplia une grande descendance. On lui prête plus d’une vingtaine d’enfants. Parmi la première génération des enfants de Francisco Olympio, Octaviano et Epiphanio -père de Sylvanus-, après des études à Londres, se sont particulièrement distingués. Octaviano Olympio devint un commerçant influent à Lomé exerçant par intermittence des responsabilités politiques auprès des Anglais, Allemands et Français. L’historiographie le place en affinité avec le protoparti des Duawo – L’union coopérative des chefs de famille de Lomé- qui furent réprimés en janvier 1934 par les autorités coloniales françaises (Amos, 2001 : 308). À l’ombre des puissances coloniales successives, les fils Olympio vont tutoyer le pouvoir. En effet, anciennement colonie allemande, le Togo a été partagé et placé sous mandat français et britannique après la Première Guerre mondiale (1914-1918) par la Société des nations (SDN). La France se voit confier la partie la plus large et la plus peuplée, tandis que la Grande-Bretagne contrôle la partie occidentale bordant la Gold Coast. La « question éwé » naquit à la suite de cette partition; en effet, le groupe ethnique éwé est partagé entre territoires anglais et français.

  En 1938, Sylvanus, petit-fils de Francisco Olympio, revenu de brillantes études à la London School of Economics, prend la tête de la United Africa Company au Togo, société rattachée au tout puissant trust américain Unilever. Deux ans plus tôt, il fut propulsé à la vice-présidence du Cercle des amitiés françaises, une organisation rassemblant des colons français, des notables, des évolués et des chefs traditionnels de toutes les régions du Togo. Quelques années plus tard, parvenu à la tête du Cercle, qui avait pour mission de promouvoir les valeurs françaises, il la subvertit en support de l’unification des éwé du Togo et du Ghana – dans le cadre de la All Ewe Conference créée en 1947-, puis de la lutte indépendantiste togolaise au tournant des années 50. Lors du second conflit mondial, soupçonné de sympathie pro-anglaise, Sylvanus Olympio est arrêté en 1942 par le gouverneur pro-Pétain de Lomé et placé sous surveillance dans un hôtel à Djougou au Dahomey (Bénin) pour plusieurs semaines (Amos, 2001 : 308). Cet emprisonnement marque la fin de la lune de miel avec la France (Marguerat 1994 : 59-61 ; Kokouvi Agbobli 1992 : 65 ; Amos, 2001 : 308). Dans ces années-là, l’enjeu de son combat est la survie pure et simple du Togo, contre l’absorption de la partie occidentale par la Gold Coast anglaise et la dissolution de la partie orientale dans l’Empire français. Vainquant sa réticence originelle, le Comité de l’unité togolaise (CUT), qu’il a créé en 1941, fera élire le premier député du Togo, Martin Aku, en 1946 à l’Assemblée nationale française. D’une part, grâce à la confortable majorité de son parti aux législatives du 8 décembre 1946, Sylvanus Olympio devint président de l’Assemblée territoriale du Togo à sa création, second personnage de l’Etat après le Haut-commissaire, Jean Noutary, avec lequel il entretiendra des rapports conflictuels (Toulabor, 2004). Le 23 décembre 1946, l’ART (Assemblée représentative du Togo) élira un autre cutiste, Jonathan Sanvi de Tové, pour occuper le fauteuil togolais au Conseil de l’Union française (Toulabor, 2004). Aux élections suivantes, l’Administration coloniale mis en branle la machine à fraude (Toulabor, 2004) et le CUT perdit coup sur coup les élections du 9 et 30 décembre 1950 à l’ART puis les élections du 17 janvier 1951 pour le Palais Bourbon. Le nouveau Haut-commissaire Yves Digo promeut ostensiblement Nicolas Grunitzky – leader du Parti togolais du progrès- et l’UCPN -Union des chefs et populations du nord. Le scénario se répètera aux législatives suivantes du 12 juin 1955, ainsi qu’au référendum du 28 octobre 1956 pour entériner le statut de République autonome du Togo (RAT) proclamé le 30 août par un gouvernement uniquement composé de membres du PTP et de l’UCPN avec le concours de l’administration coloniale.

  Au scrutin du 27 avril 1958, organisé sous l’égide de l’ONU qui a élu le 14 décembre 1957 Max Dorsinville comme commissaire chargé de la supervision du scrutin, le CUT l’emporte largement avec 29 sièges sur 46. Le PTP ne préserve que 3 sièges et l’UCPN est réduite à 10 sièges. En tenant compte des jeux des alliances, note Comi Toulabor, on peut dire que le camp nationaliste comptait 32 sièges contre 14 aux pro- français : « Nicolas Grunitzky sauve difficilement [son] siège, tandis que Robert Ajavon perd le sien, ainsi que Fousséni Mama, leader charismatique de l’UCPN, conseiller de l’Union française, ministre d’État chargé de l’Intérieur. » (Toulabor, 2004). Cette victoire décisive va mener le pays à l’indépendance le 27 avril 1960. À la proclamation, Sylvanus Olympio puise dans la Bible (Ésaïe 21 : 11) une formule qui résume son combat pour l’Ablodé gbadja (liberté totale) : « Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? « La nuit est longue, mais le jour vient », répond la sentinelle. Le grand jour tant souhaité est enfin arrivé. De ce moment et à jamais, affranchi de toute sujétion, de toute entrave, maître de ton destin, TOGO, mon pays, te voilà libre enfin. Libre d’être toi-même, de suivre tes idées et tes inclinations, de choisir selon ta raison et tes sentiments, de décider d’après ta propre volonté. Libre enfin, dans la dignité retrouvée, de prouver et d’affirmer ta personnalité. »

   Les premières années de son règne sont consacrées à résoudre la quadrature du cercle d’une souveraineté estropiée. Pris en étau entre le marteau ghanéen – les velléités annexionnistes de Kwame Nkrumah- et l’enclume français, Sylvanus Olympio signe, à son corps défendant, un pacte de défense avec la France, tout en se rapprochant des pays anglo-saxons. Il durcit le ton en interne, son pouvoir est confirmé par un référendum constitutionnel et des élections remportées sans opposition en avril 1961. Les opposants durent se réfugier à l’extérieur du pays, le Bénin pour Nicolas Grunitzky et le Ghana pour Mama Fousséni. En se renforçant son pouvoir s’érode de plus en plus rapidement, même si le CUT est désormais transformé en Parti de l’unité togolaise (PUT), quasi parti unique. Irréversiblement, sa chute est précipitée par sa volonté de rompre avec le franc et d’adopter une monnaie nationale qui irrite Paris. Dans la nuit du 12-13 janvier 1963, des soldats démobilisés de la guerre d’Algérie, dont il avait refusé l’incorporation à l’armée togolaise, déboulent dans la résidence présidentielle avec l’intention de l’arrêter. Olympio trouve refuge à l’ambassade américaine, mais est repéré par les putschistes qui l’abattent le lendemain. Bien qu’un brouillard recouvre les conditions de sa mise à mort, le sous-officier Eyadema Gnassingbé revendiqua l’assassinat. Ce fut le premier coup de force sanglant d’une longue série ourdie par la France dans l’Afrique postcoloniale. Nicolas Grunitzy, beau-frère d’Olympio, revint au pays lui succéder. Quatre ans plus tard, il sera à son tour renversé par Eyadema Gnassingbé. Quant à Sylvanus Epiphanio Kwami Olympio, il sera inhumé à Agoué au Bénin où il repose encore… Avec lui disparait le rêve du Togo, dont il déclarait en 1960 qu’il était « fier de sa force, impatient d’entrer dans l’arène ». Jusqu’au bout, à contre-courant de l’époque, Sylvanus Olympio est resté fidèle aux principes de l’ablodéisme, c’est-à-dire la poursuite de la liberté de se gouverner soi-même. Il ne pouvait concevoir la souveraineté que totalement, en témoigne sa volonté de bâtir une nation togolaise libérée du régime colonial et de ses avatars. Avec Eyadema Gnassingbé commence la dilapidation de la souveraineté nationale – le Togo rejoint le giron français- et s’ouvre le long hiver autoritaire que le printemps démocratique des années 90 ne réussira pas à dissiper. La perte inconsolable de Sylvanus Olympio se mesure à l’aune de l’héritage de son combat pour la liberté, l’indépendance et la prospérité.   

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US –  At the United Nations, Sylvanus Epiphanio OLYMPIO, Prime Minister of the Republic of Togo (at left) is sitting, along side Togolese Minister for Foreign Affairs, Paulin FREITAS.

La question nationale

  L’économie relationnelle coloniale fut basée sur une « relation sans désir » – formule empruntée à Achille Mbembé – à deux étages. Au premier étage, la relation coloniale verticale du dehors entre le colon et les colonisés. Une rencontre placée sous le signe de la « face hideuse de l’Autre ». Au second étage, la relation coloniale verticale du dedans entre les colonisés. Une rencontre placée sous le signe de la face défigurée du Même… D’une part, l’altérité de l’Autre radical ; d’autre part, l’altérité du Même infamilier. Avant l’instauration de cette relation sans désir, les peuples d’Afrique de l’ouest s’inséraient dans des ensembles géoéconomiques plus ou moins homogènes privilégiant les relations horizontales entre peuples proches par les origines et la langue. Les méridionaux du Golfe de Guinée situés entre le sud des deux Togo et le sud-est du Ghana vivaient donc dans un espace que d’aucuns qualifient de « triangle de la Volta » où ils entretenaient des échanges économiques et culturels intenses. La division du Togo au lendemain de la Grande guerre fut ressentie particulièrement comme un déchirement par les éléments de l’ensemble éwé, désormais répartis entre la France et l’Angleterre. Et pour cause, les solidarités horizontales avec le Même familier étaient plus profondes que les solidarités verticales du dedans avec le Même infamilier.

  La question nationale émerge dans l’espace togolais à la confluence du « problème des Ewé » (ethnonationalisme pan-éwé) et de la « question de l’unification du Togo » (nationalisme pan-togolais). Elle s’est posée dès 1947 devant le Conseil de tutelle, et en 1950 devant l’Assemblée générale des Nations-Unies. Désormais, elle ne cessera de hanter la trajectoire historique vers l’indépendance du Togo et de la Gold Coast (devenue Ghana). Posée en termes d’unification (pan-éwé ou pan-togolais), la question a évolué au cours de la période 1947-1956, au gré des transformations politiques à l’intérieur des deux entités, pour déboucher sur la solution de l’intégration du Togo occidental, sous administration britannique, à la Gold Coast.

  En fait, le problème éwé nait véritablement à partir de 1919, après qu’une grande partie du pays ewé se soit retrouvée sous administration britannique de 1914 à 1919, la scission suscite la première protestation à Lomé en 1920. Toutefois, dans l’entre-deux-guerres, les manifestations du nationalisme pan-togolais reste cantonnées aux élites pro-Gold Coast issues de la brève colonisation britannique ainsi qu’aux activistes du Deutsche Togo Bund favorable à l’unification des deux Togo sous le giron colonial allemand. Pour contrebalancer ces pulsions centrifuges, la France créé le Cercle des amitiés françaises pour renforcer son emprise sur le Togo occidental. En 1941, déduit du Cercle, le Comité de Unité Togolaise (CUT) fut créé pour « resserrer les liens entre les habitants du Togo sous tutelle administré par la France et de veiller à leur bien-être moral, social et matériel » (article des statuts cité in Pauvert 1960 : 179). Les fondateurs en étaient les « leaders du Conseil des notables de Lomé qui avaient réuni autour d’eux un certain nombre de chefs coutumiers de l’ensemble du Togo français : Kotokoli, Kabre, Losso, Bassari aussi bien Ewé de l’ouest ou de l’est » (Pauvert, 1960 : 179).

  Dans le cours des années 40, le CUT opère un virage stratégique qui le rapproche des mouvements nationalistes pan-éwé (notamment la Togoland Union, dans le Togo occidental, qui devint en 1951 le Togoland Congress) et l’éloigne des chefs coutumiers du Nord du Togo occidental. En parallèle, la vie politique s’anime au Togo : le Dr Pedro Olympio créé le Parti togolais du progrès (PTP) et la France encourage la fondation d’un parti régionaliste -Union des chefs et populations du nord. En juin 1946, le CUT participe à Accra à la fondation de la All Ewe Conférence, organisée par la Ewe Unionist Association, où délégués des deux Togo et de la région ewé de Gold-Coast convinrent de mettre sur pied une organisation « pour coordonner et diriger les efforts du peuple éwé vers l’unification du territoire éwé sous une administration unique ». (Pauvert, 1960 : 180-181). L’animateur principal était Daniel Chapman, professeur de géographie dans un collège de la Gold Coast, qui, de 1947 à 1951, défendit ardemment la thèse de la création d’un État éwé qui devait regrouper les éwé du Togo et ceux du Ghana sous l’Administration britannique. Sylvanus Olympio fut désigné porte-parole de la All Ewe Conference.

  Sur le plan institutionnel, en 1948, une Commission consultative permanente comprenant le Gouverneur de la Gold Coast, le Commissaire de la République au Togo et deux représentants de chacun des deux territoires fut établie. Cette commission fut transformée en 1950 en Commission consultative élargie comprenant trente membres. En 1951, la Commission fut remplacée par un nouvel organisme dénommé Comité mixte pour les affaires togolaises. Mais la réunification piétine, le CUT s’y retire, considérant que le Comité mixte ne deviendrait jamais le noyau d’institutions communes et un gouvernement togolais unique. Le Parti Togolais du Progrès (PTP), encouragé par l’administration du Togo sous tutelle française, remplaça le CUT à l’Assemblée représentative élue en 1951. La même année le leader du PTP fut élu député du Togo à la place du candidat du CUT. La désarticulation entre le problème du partage des deux Togo et celui de la division des éwé affaiblie l’une et l’autre cause. D’une part, des conflits de leadership émergent de l’autre côté de la frontière : « Une partie du Togoland Congress seulement accepte de participer aux travaux de la commission mixte. L’opposition entre unificationistes (soit des deux Togo soit du peuple Ewé seulement) et intégrationistes à la Gold-Coast se fait sentir ainsi dans la zone administrée par la Grande-Bretagne (Gold-Coast et Togo sous tutelle). » (Pauvert, 1960 : 183). Par ailleurs, les chefs des mouvements unificationistes s’opposèrent au « caractère simplement consultatif » du Comité et critiquaient sa composition et le mode de représentation : « Ils voulaient, par exemple, une représentation égale pour les deux territoires alors que la représentation pondérée donnait quinze sièges au Togo sous administration française et six sièges au Togo sous administration britannique. Ils voulaient en outre une désignation des représentants au suffrage direct au lieu du scrutin à deux degrés » (Colliard, 1956 : 228). Avec le soutien de leurs chevaux de Troie, Britanniques et Français peuvent enterrer la cause de l’unification du Togo, sous auspices onusiennes. Désormais, le Royaume-Uni peut opposer aux unificationistes qu’au moins 50 % de la population du territoire sous tutelle britannique veut l’intégration du Togo occidental à la Gold Coast et avoir l’acquiescement du Convention’s people party (CPP) de Kwame Nkrumah. Du côté français, on peut s’autoriser des voix de chefs des partis politiques opposés à l’unification, le Parti togolais du Progrès dans le Sud (PTP) et l’Union des chefs et populations dans le Nord (UCPN) notamment, pour s’opposer au CUT.  Après les honneurs des pétitions et des interventions orales devant la Quatrième Commission ou le Conseil de tutelle, « le Comité de l’Union togolaise (CUT) de M. Olympio ne tenait plus ainsi, seul, la vedette internationale » (Colliard, 1956 : 229).

  Le sort des nationalismes pan-togolais et pan-éwé vont être définitivement tranchés par la Gold Coast de Kwame Nkrumah au tournant des années 50. En juillet 1950, il fit part de son intention de développer considérablement la « cipipification » de la région de la Trans-Volta (c’est-à-dire de la région éwé) comme solution au problème éwé. À partir de là, le Gouvernement d’Accra resserre les mailles du filet administratif sur le Togo occidental. Par suite des élections générales remportées avec 71 sièges sur 104 au Parlement, le 22 juin 1954 le premier cabinet entièrement africain qui ait existé en Afrique occidentale britannique est formé par Kwame Nkrumah. Certains leaders éwé de la All Ewe Conférence, notamment Gbedemah est nommé ministre des Finances du cabinet Nkrumah, changèrent de fusil d’épaule. L’indépendance de la Gold Coast apparaissant imminente, le Royaume-Uni presse le Togo occidental de choisir avec quel territoire convoler en justes noces : « Le Togo sous tutelle britannique est trop petit et trop pauvre pour se suffire à lui-même; il doit s’unir à l’un ou à l’autre de ses voisins les plus importants » (Colliard, 1956 : 230).  Un référendum, organisé sous le contrôle des Nations-Unies, scelle le rattachement du Togo occidental en 1956 à la colonie de la Gold Coast. La division des deux Togo est confirmée par la création en octobre 1956 de la République Autonome du Togo, renforçant les craintes des leaders de la All Ewe Conference de voir la France consacrer la division des deux Togo. En mars 1957, La Gold Coast devient indépendante sous le nom de Ghana, son premier président étant Kwame N’Krumah.

  Kwame Nkrumah vient de remporter la première manche de son duel avec Sylvanus Olympio. Le mouvement éwé du Togo se voit forcer de revoir ses ambitions à la baisse et de se reconvertir en nationalisme togolais contre un pan-nationalisme ghanéen qui rêve d’engloutir également le Togo oriental. Recentré sur le Togo sous tutelle française, les leaders du CUT nourrissent l’espoir de dominer les institutions parlementaires nouvelles au Togo. Ils exigent l’indépendance immédiate contre leurs adversaires qui prônent une évolution graduelle sous l’ombrelle française. Après une première victoire en 1946, Sylvanus Olympio est stoppé par la France, car « l’évolution politique du Togo sous tutelle française ne favorisait pas non plus les ambitions du mouvement pan-ewé ou pan-togolais. La tendance de l’administration française étant, au contraire, de précipiter l’insertion du Togo dans l’Union française » (Pauvert, 1960 : 185). Le combat pour l’unification des deux Togo perdu, le CUT revient aux sources de sa doctrine de 1941 où il se présentait comme un parti d’union de tous les groupes ethniques du Togo. Par ailleurs, « des chefs importants, du Centre ou du Nord du Togo français, faisaient à ce moment partie du mouvement et certains d’entre eux ratifiaient les résolutions unificationistes dans les années qui ont suivi la dernière guerre » (Pauvert, 1960 : 188-189). Une décennie plus tard, Sylvanus Olympio réussit à réactiver ses anciennes alliances et à remporter les législatives de 1958 qui mèneront le pays à l’indépendance le 27 avril 1960.

  La parenthèse ethnonationaliste pan-éwé fut-elle vraiment une ? Sylvanus Olympio fut le seul leader de la All Ewe Conference à mâtiner son ethnonationalisme pan-éwé d’un authentique nationalisme pan-togolais. Cependant, un discours prononcé le 5 juillet 1950, lors de la 7e session du Conseil de tutelle tenue à New-York, livre une tonalité ambivalente, repris et commenté par les historiens et contemporains comme Evalo Wiyao, Robert Ajavon et Têtêvi G. Tété-Adjalogo, vient jeter le trouble dans le beau portrait que j’ai dépeint.  Sylvanus Olympio aurait alors déclaré : « Nous avons demandé l’unification des peuples, non celle des territoires. Nous avons demandé que des gens qui ont la même langue, les mêmes coutumes, la même culture et le même esprit national soient unifiés. Nous n’avons jamais demandé que les tribus du Nord soient unifiées. Il s’agit là d’une décision qu’il leur appartient de prendre ». Pour Evalo Wiyao et Nakpane Labante, ce discours montre au mieux son « absence de préoccupation » (Wiyao), au pire son « mépris » (Labante) pour le sort des autres ethnies non-Ewé. Robert Ajavon, quant à lui, l’impute à un « désintéressement » pour des ethnies acquises à la cause de partis progressistes pro-français ; alors que Têtêvi G. Tété-Adjalogo croit déceler une priorisation de l’ethnonationalisme pan-éwé au détriment du nationalisme pan-togolais. Olympio fut-il un défenseur d’un esprit national éwé exclusiviste ? L’ethnonationalisme pan-éwé a-t-il tué la nation togolaise dans l’œuf, en enfantant les « deux solitudes togolaises » – décrites par Pierre Adjété ? L’ethnorégionalisme des nordistes est-il une réaction au risque d’une confiscation du pouvoir par le Sud dont étaient alors issues toutes les élites ? Fut-il le président de tous les Togolais ou un chef de tribu ? Le natif de Kpando, dans le Togo occidental, n’a, sans doute, pas oublié ses origines multiples : une mère Mamprusi (moba) de la région de Korbongou, un père afro-brésilien voire une grand-mère yorouba ou une arrière-grand-mère afro-indienne. Il est difficile d’imaginer un Olympio chantre de l’ethnocentrisme, alors qu’il est lui-même un enfant de tant de souches. Pour comprendre ce discours détonant, il faut l’inscrire dans son contexte historique. En juillet 1950, la cause du nationalisme pan-togolais est quasiment perdue, cet ethnocentrisme stratégique ne pouvait être qu’une ultime tentative désespérée de sauver la cause pan-éwé. Au demeurant, aux élections d’avril 1958, il fit carton plein tant au Nord qu’au Sud du pays. Clairement, parvenu au sommet du pouvoir d’État togolais, il évacue la question ethnique en se révélant un gestionnaire rigoureux et un méritocrate scrupuleux. Ironie de l’histoire, il faudra attendre sa mort, pour que l’ethnie revienne au devant de la scène, dans le cadre de l’exécutif bicéphale formé par Nicolas Grunizky le Sudiste et Antoine Méatchi le Nordiste. Le Togo passe d’une situation marquée par la prédominance intellectuelle d’un groupe ethnique à un régime fondé sur un équilibrisme ethnorégionaliste qui se poursuit encore aujourd’hui.

  Mais avant d’en arriver là, au lendemain de l’indépendance ghanéenne, s’engage la deuxième phase du duel fratricide contre Kwame Nkrumah sur la définition et les orientations du panafricanisme.

OLYMPIO VS. NKRUMAH

La question panafricaine

  En juin 1951, à un rassemblement des chefs et populations qui désiraient savoir comment ils pourraient résoudre la question de l’unification des deux Togo, Kwame Nkrumah déclarait vouloir prôner la « cipipification de l’ensemble de la Trans-Volta » comme « la seule solution au problème de l’unification ewé » (in Accra Evening News 26 juin 1951). Quelques jours plus tard, un porte-parole du CPP déclara : « Le CPP va prendre en main l’unification du Togo. Le CPP a maintenant comme but les États-Unis d’Afrique » (in Daily Graphic 3 juillet 1951). La stratégie se révéla gagnante pour le leader ghanéen qui absorba la Trans-Volta Togoland sans beaucoup de difficultés. Le Togo occidental digéré, l’auteur de Africa Must Unite (Nkrumah, 1963), au nom du projet d’unification immédiate de l’Afrique, veut désormais s’attaquer au plat de résistance : le Togo oriental de Sylvanus Olympio. Ce dernier étant en faveur d’une approche différente de l’intégration du continent, la situation se tend très rapidement entre les deux chefs d’États. Nkrumah prévient : « le néocolonialisme est le stade suprême de l’impérialisme ». La formule est inspirée de Lénine qui estimait que « l’impérialisme est le stade ultime du capitalisme ». Dans Africa Must Unite, le philosophe Nkrumah examine les avantages d’une union immédiate et les risques encourus par les pays d’Afrique nouvellement indépendants. Politiquement, il estime que chaque État africain, pris individuellement, ne peut se suffire à lui-même. Cette faiblesse va le contraindre à chercher sa sécurité dans des accords d’assistance ou de coopération économique avec les anciennes puissances coloniales. Il relève l’argument des frontières africaines arbitraires, de telle sorte que des populations ethniquement identiques se retrouvent dispersées entre plusieurs États. Une cause de stress que l’unification fera disparaître. Militairement, la défense d’une Afrique balkanisée serait onéreuse. Il conseille d’unifier la défense, les affaires étrangères, l’économie, mais aussi la recherche et l’enseignement supérieur. Pêle-mêle, il propose de lutter contre le sous-développement par un développement industriel basé sur un marché unique, une monnaie commune, des ressources en main-d’œuvre, des capitaux etc.

  Des arguments qui n’impressionnent pas Sylvanus Olympio, qui refuse la main tendue du voisin ghanéen et sollicita l’appui des Français pour résister aux ambitions de N’Krumah, lequel n’hésitait pas à appuyer sur le ressort de la réunification des populations éwé. Olympio rejette catégoriquement l’annexion du Togo au Ghana, quitte à s’aliéner les sympathies du parti allié, la Juvento, qui a gardé des attaches avec le Convention’s People Party, le parti de N’Krumah (Migani, 2005 : 26). Le Ghana tend de plus en plus les bras aux opposants politiques à Olympio, tandis que les critiques du régime de Nkrumah sont accueillis complaisamment au Togo. Nkrumah, estimant que le néocolonialisme constituait le plus grand danger pour l’Afrique, pensait également que la balkanisation de l’Afrique était un aspect de ce néocolonialisme. Le philosophe-président décrivit ainsi les mécanismes du néo-colonialisme qui : « crée des États clients, indépendants de nom, mais en fait pions du pouvoir colonial même qui est censé leur avoir donné son indépendance ». En 1963, Olympio est assassiné sous les ordres de la France ; et Nkrumah, après avoir essuyé plusieurs tentatives d’assassinat, est renversé en 1966. La prédiction de l’Osagyefo, « le Chef victorieux », venait de se réaliser. Les deux premiers présidents du Ghana et du Togo indépendants sont tour à tour évincés par des laquais du néocolonialisme.

  Au fond, Sylvanus Olympio n’était pas insensible à la cause panafricaine, seulement il ne croyait pas à l’utopie des États-Unis d’Afrique sur le très court terme. Lui, qui était adepte de l’accélération sur le plan interne, prônait une évolution graduelle sur le plan continental. Le panafricanisme olympien est un panafricanisme de la raison, de la mesure et du pragmatisme. L’empressement de Kwame Krumah à réaliser une Afrique unifiée n’était pas partagé par tous ses pairs d’alors. Julius Nyerere de Tanzanie, notamment, estimait que le plan de Nkrumah pour la création immédiate d’un gouvernement continental était « irréaliste ».  À l’instar de Sylvanus Olympio, il était en faveur d’un processus graduel qui devrait être réalisé par le biais de blocs régionaux. Par ailleurs, Sylvanus Olympio a joué un rôle prépondérant dans la création de la CEDEAO et plus largement dans l’intégration ouest-africaine (Aziadouvo, 2013).  

  Ce détail vaut, peut-être, dernière touche à l’œuvre de sa vie. Le soir de son assassinat, il a veillé tard la nuit, pour travailler sur le projet de charte de l’Organisation de l’Unité africaine. Par d’autres moyens que Nkrumah, il croyait à l’Unité africaine dont il fut un des artisans. Toutefois, le Togo aurait peut-être pu connaître un destin différent si l’utopie de Nkrumah et le pragmatisme de Olympio avaient pu se concilier. Peut-être même que les coups d’État du Ghana et du Togo auraient pu être évités, si les deux hommes avaient choisi la coopération plutôt que la confrontation. La coopération aurait-elle très bien pu se faire sur les questions économiques ?

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La question monétaire

  De 1958 à 1963, Paris essaie de réinventer le logiciel des relations franco-africaines pour absorber le choc de l’indépendance de ses colonies africaines, sans que cela ne se traduise par une perte d’influence sur le continent. La France entendait conserver des relations exclusives avec ses anciennes possessions en matière de défense et de politique étrangère, en maintenant également la zone franc par la signature d’accords privilégiés de coopération. Pour le dire avec les mots de Kwame Nkrumah, la France tente de poser les jalons du néo-colonialisme ou de la Françafrique. Alors premier ministre de la République autonome du Togo, l’électron libre Sylvanus Olympio résiste à l’emprise française. Il consent à demeurer dans la zone franc, mais demande le pouvoir de négocier et conclure des accords commerciaux avec les pays étrangers. Le gouvernement français s’oppose à cette requête, craignant qu’une telle concession ne « creuse le déficit de la zone franc, puisque le trésor français est tenu de fournir des devises étrangères contre des francs CFA, mais aussi qu’elle provoque une dislocation progressive de celle-ci, puisque que chaque pays membre pourrait revendiquer les privilèges accordés au Togo » (Migani, 2005 : 27). Toutefois, Paris concède à Sylvanus Olympio la possibilité de définir un nouveau régime monétaire après le 27 avril 1960 : « à ce moment-là, il aura le choix entre demeurer membre de la zone franc aux mêmes conditions que les autres, ou créer une monnaie togolaise autonome, en supportant les responsabilités et les risques d’une telle opération. Jusque-là, la seule concession possible est d’isoler la circulation monétaire du Togo à l’intérieur de l’Union monétaire ouest-africaine, et étudier de près une solution basée sur la création d’une monnaie togolaise. » (Migani, 2005 : 27).

Ainsi, en mars 1960, un mois avant la proclamation de l’indépendance, Paris ouvre des négociations pour la définition d’un nouvel accord économique et monétaire avec le Togo. Elle espère maintenir le Togo dans la zone franc et l’Union douanière des États de l’Afrique de l’Ouest, et préserver des relations commerciales sous un régime préférentiel réciproque. À la fin du mois de mars, Sylvanus Olympio se rend lui-même à Paris pour finaliser les accords : « un compromis est trouvé sur la partie monétaire. Est reconnue au Togo la possibilité de créer une monnaie et un institut d’émission national, mais le gouvernement togolais confirme son appartenance à l’Union monétaire ouest-africaine et reconnaît comme monnaie légale le franc CFA » (Migani, 2005 : 27). Toutefois, il refuse de céder sur les questions commerciales, parce qu’il entend conclure librement des accords avec les pays étrangers ; il n’est pas disposé à définir un programme d’importations avec les responsables français, ni à consulter ceux-ci préalablement à toute négociation commerciale hors de la zone franc. À la veille du 27 avril 1960, le Togo et la France ne sont parvenus qu’à s’entendre sur des dispositions transitoires en matière de politique étrangère, défense et monnaie. Les négociations vont donc se poursuivre au-delà… Les discussions achoppent parce qu’Olympio ne veut rien brader de la souveraineté économique du pays. Il espère que « le Togo aura une monnaie nationale dont une gestion rigoureuse assurera la stabilité ; l’équilibre des finances sera assuré par le contrôle des prix et le blocage des salaires ; l’équilibre de la balance des paiements sera obtenu par la réduction des importations, l’accroissement des investissements étrangers et par la dévaluation de la monnaie nationale » (Migani, 2005 : 27). Il pense également que la dévaluation favorisera les exportations du pays et l’insérera mieux dans les circuits commerciaux internationaux. Attaché au libre-échange, il veut faire du Togo un pays ouvert sur l’extérieur, même s’il s’emploie à maintenir l’aide française, il ne partage pas le protectionnisme de la zone franc. Le directeur général de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) d’alors, Robert Julienne témoigne : « M. Olympio, bénéficiaire d’une formation et d’une pratique commerciales pragmatiques, est moins préoccupé de développement à long terme que de l’essor et de la diversification d’un commerce considérable à l’échelle du pays et de caractère international […]. À cette fin, il désire concilier les avantages d’une monnaie commune avec les soucis de ne pas se trouver trop entraîné par les autres États participant à celle-ci dont il ne partage pas les options politiques et économiques, […]. Il souhaite développer les ouvertures commerciales et financières avec l’étranger : la zone franc est avantageuse dans la mesure où elle permet de libres transactions dans cette aire géographique, mais à la condition d’être dépouillée de ses contraintes pour les transactions extérieures à celle-ci, conception qui heurte ses interlocuteurs français. » (Julienne, 1988 ; Migani, 2005 : 26). Sylvanus Olympio affiche la même volonté d’assumer pleinement l’indépendance du Togo dans ses relations avec la CEE (Communauté Économique Européenne); dans une déclaration à l’ambassadeur français : « Le Togo désire rester associé au marché commun [européen], mais il entend le faire directement ; il tient à avoir sa représentation propre et à affirmer son indépendance. » (Migani, 2005 : 27).

  De 1960 à 1963, Sylvanus Olympio multiplie les gestes d’indépendance vis-à-vis de la France. Il tente de briser l’étau français en s’ouvrant à la République fédérale d’Allemagne et aux États-Unis. Les Allemands acceptent de financer l’élargissement et l’aménagement du port de Lomé; de plus, « les deux États signent des traités de commerce, de coopération économique et technique, de navigation maritime et de circulation aérienne » (Migani, 2005 : 28). Par ailleurs, l’influence grandissante d’un expert allemand en matière de questions monétaires, Von Mann, placé auprès du président togolais par Bonn, inquiète la France. Mais Paris n’est pas au bout de ses peines. En mars 1962, pendant la visite d’Olympio aux États-Unis, un accord garantissant les investissements américains dans le pays est signé : « Washington trouve que le Togo est un élément important pour la stabilité de la région ; le gouvernement américain (…) partage la politique d’ouverture commerciale d’Olympio et appuie son engagement auprès des Nations unies et sa tentative de créer des liens entre États francophones et anglophones » (Migani, 2005 :29). L’année précédente, le Togo, le Mali et la Guinée avaient signé un accord-cadre dans lequel s’inscrit l’assistance américaine. Aux termes de cette assistance, Washington envoie au Togo une aide alimentaire pour une valeur d’environ 84 millions de francs CFA en 1962. Pendant ce temps, le Togo boude la conférence d’Abidjan en octobre et celle de Brazzaville en décembre 1960, sapant les efforts de Paris visant à renforcer la cohésion du groupe des États africains de langue française. Olympio s’engage plutôt pour la constitution d’une organisation africaine unitaire en envoyant des représentants togolais aux réunions préparatoires à la fondation de l’OUA (Organisation de l’unité africaine) et propose au Nigeria et au Dahomey la création d’une union régionale. Le président togolais estime essentiel de développer les relations commerciales avec le Ghana et le Nigeria, et de ne pas limiter les importations togolaises à la zone franc, où les prix sont généralement supérieurs aux cours mondiaux.

En définitive, après l’indépendance, il fait parvenir ses conditions à la France où il accepte le principe d’une « appartenance de la République togolaise à la zone franc et à l’Union monétaire ouest-africaine et reconn[ai]t le franc CFA émis par la BCEAO comme monnaie légale ; toutefois les billets et les pièces émis au Togo seront distingués pour isoler la circulation à l’intérieur de ce pays. La politique du crédit et la politique monétaire seront décidées par le gouvernement togolais en accord avec la BCEAO. La libre convertibilité du franc CFA émis au Togo sera assurée par des avances, et non par le mécanisme du compte d’opération qui garantit une convertibilité illimitée. » (Migani, 2005 : 29).  L’objectif poursuivi par Sylvanus Olympio n’est pas uniquement d’individualiser la circulation monétaire du Togo au sein de la zone franc, mais « de faire fonctionner en fait, sous la raison sociale de la BCEAO […], une véritable Banque centrale purement togolaise, ayant sa politique propre, ses organes de gestion particuliers et ses avoirs extérieurs placés distinctement. » (Julienne, 1988 : 168 ; Migani, 2005 : 30). Le gouvernement togolais presse Paris de signer au plus vite, sous peine, grâce à Von Mann, de se tourner vers Bonn (République fédérale d’Allemagne). En mars 1961, le ministre des finances togolais, Hospice Coco, fait savoir à la France que les négociations pour une réforme générale de l’Union monétaire ouest-africaine, organisé à Paris, ne rencontrent pas la faveur de son gouvernement. En février 1962, Hospice Coco demande officiellement au gouvernement allemand, par l’entremise de son ambassade, un appui monétaire au cas où le Togo ne conclurait pas un accord avec la France. Quelques mois plus tard, Paris consent à la création d’un institut d’émission togolais, « dirigé par un conseil d’administration composé de façon paritaire ; le président du conseil d’administration sera désigné par le gouvernement togolais, et le directeur général, qui reçoit d’importants pouvoirs propres de gestion, par le gouvernement français » (Migani, 2005 : 30). Les deux pays consentent à l’appeler provisoirement « franc togolais » (art. 2 Loi n° 62-20 du 12 décembre 1962), il sera garanti de façon illimitée par le Trésor français. Le 12 décembre 1962, le journal officiel publie la loi n°62-20 créant la Banque centrale du Togo, avec statut d’établissement public national doté de la personnalité civile et de l’autonomie financière. Le transfert de l’émission par la BCEAO à la Banque centrale togolaise est officieusement prévu au 14 janvier 1963 (Labante, 2014 : 107-132) et subordonné à la conclusion des accords de coopération économique avec la France. Alors qu’une issue semble trouvée, dans la nuit du 12 janvier 1963, Olympio est tué par un groupe de demi-soldes, qu’il considérait comme des « mercenaires », démobilisés par la France, qui voulaient l’obliger à les reprendre dans l’armée nationale.

   Après le conseil des ministres du mercredi 16 janvier 1963, Charles de Gaulle confie à Alain Peyrefitte : « Ce pauvre Sylvanus Olympio était matois. Il voulait jouer au plus fin. C’était un homme d’Unilever. Il s’appuyait sur les Anglais. Il avait grandi dans l’opposition à la France. Une fois arrivé au pouvoir contre nous, il avait affecté de ne pas vouloir d’accord avec nous. Puis voyant que ça lui était difficile sans notre aide, il a voulu un accord, mais sans en avoir l’air. Il lui fallait tromper tout le monde. Naturellement, il a été puni par où il a péché. » (Peyrefitte, 1997 :460-462)

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L’héroïsme de la singularité

  Jusqu’au bout Sylvanus Olympio a creusé le sillon de la singularité togolaise en l’ouvrant sur la multiplicité du monde. Il refusa le tête à tête ennuyeux avec la France que va devenir la Françafrique et voulut explorer les limites extrêmes de l’indépendance. L’indépendance, il ne la concevait pas étriquée ou relative… elle devait être gbadja (totale) ou rien. Il vécut et mourut en héros de la liberté. Tout comme son pays, d’abord colonie allemande avant de passer sous tutelle franco-anglaise et d’être associé à l’Union française, Olympio se distingue par son esprit d’indépendance et son ouverture aux mondes allemand et anglo-américain. Dans l’espace francophone, le premier président togolais se tenait aussi bien à distance des francophiles -Houphouët-Boigny et Senghor- que des leaders en opposition frontale avec la France – comme Ahmed Sékou Touré ou Modibo Keita. Entre la soumission docile et la rupture puérile, il choisit l’héroïsme de la singularité. Durant toute la période charnière où il vécut, il aura à cœur de tracer une voie togolaise, en s’employant à la faire exister envers et contre tous -l’annexionnisme de Nkrumah et le néo-colonialisme français.  Il faisait peur à la France, parce qu’il aurait assurément réussi là où Sékou Touré et Modibo Keita ont échoué. Son pragmatisme intelligent -marque d’une lecture réaliste du monde – et son éthique du courage font de lui une figure historique et politique exemplaires. Sa vie durant, il a fait rayonné avec éclat l’exceptionnalisme positif togolais. Après sa mort, ses successeurs vont plonger le pays dans « la longue nuit togolaise assombrie par l’auréole noire de l’exceptionnalisme négatif » (Mouhamadou, 2018 : 8). « La nuit est longue, mais le jour vient » criait-il dans le ciel togolais le 27 avril 1960. Aujourd’hui, les filles et fils du Togo lui répondent que « La nuit togolaise tire à sa fin. Les rayons du jour d’après percent déjà le manteau de l’aurore. Ils portent la promesse du petit matin d’un grand soir. Quand le chant du coq réveillera le jour après le lendemain de la chute, il faudra avoir remis le Togo debout face à son histoire et devant le monde ». (Mouhamadou, 2018 : 161-162). 

 


► ► Fin de la série Un nain sur des épaules de géants 


 

Références bibliographiques


  • Amos, Alcione M. (2001). « Afro-Brazilians in Togo. The Case of the Olympio Family, 1882-1945 », Cahiers d’études africaines 2001/2 (n° 162), p. 293-314.
  • Agboli, A. Kokouvi, (1992). Sylvanus Olympio, un destin tragique (Abidjan: Livre Sud, NEA).
  • Aziadouvo, Zeus Komi, (2013). Sylvanus Olympio : Panafricanisme et pionnier de la CEDEAO, Paris, Éditions L’Harmattan, 2013, 168 p.
  • Borghero, F. (1997). Journal de Francesco Borghero, premier missionnaire du Dahomey, 1861-1865, édité par R. MANDIROLA & Y.MOREL (Paris: Karthala).
  • Colliard Claude-Albert, (1956). L’évolution du statut des territoires du Togo. In: Annuaire français de droit international, volume 2, 1956. pp. 222-241;
  • Cornevin, Robert (1987). Le Togo des origines à nos jours (Paris: Académie des sciences d’Outre Mer).
  • Gayibor, Nicoué L. (1977). Le Togo sous domination coloniale (1884-1960). Les Presses de l’U.B., 1977, Lomé, pp. 241
  • Gilroy, Paul (2010). L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Éditions Amsterdam, coll. « Atlantique noir », 2010, 333 p.
  • Julienne, Robert, (1988). Vingt années d’institutions monétaires ouest-africaines, 1955-1975. Mémoires, Paris, L’Harmattan, 1988, p. 166
  • Marguerat Y., (1994). La naissance de la vie politique au Togo, in : Les Togolais face à la colonisation (N.L. Gayibor Ed.) Lomé, PUB, collection Patrimoines n°3.
  • Marguerat, Y. (1995) “ L’acte de naissance du nationalisme togolais: les notables de Lomé face à l’administration coloniale” , Studien zur Geschichte, p. 368-376.
  • Migani, Guia, (2005). La CEE ou la France, l’impossible choix de Sylvanus Olympio, président du Togo. In: Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°77, 2005. Europe et Afrique au tournant des indépendances. pp. 25-31;
  •  Mouhamadou, Radjoul (2018). Pour (vraiment) conclure la lutte, éditions AGO, p. 190
  • Pauvert, Jean-Claude, (1960). L’évolution politique des Ewé. In: Cahiers d’études africaines, vol. 1, n°2, pp. 161-192
  • Peyrefitte, Alain, (1997). C’était de Gaulle, tome2, p 460-462, Fayard

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. psa dit :

    Merci…En déplacement, j’ai pas encore lu… À bientôt…Merci psa

    Pierre S. Adjété, EthicAdm.

         « Ad Valorem »

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