Un nain sur des épaules de géants (4/5) Éric E. SOSSAH

Eric SOSSAH

   Nous nous sommes rencontrés en fin d’année 2013.  Fraichement rentré au pays natal, ce « togolais sans partage » – comme il aime à se définir- entendait, par son entrée au barreau de Lomé, contribuer à « construire » la maison Togo. Alors jeune journaliste, j’ai couvert la prestation de serment de cet avocat atypique qui concevait son retour comme un « aboutissement » et son métier comme un sacerdoce. De cette rencontre fortuite est née une « affinité élective » qui s’est mue en « consanguinité d’esprits ». Notre histoire d’amitié s’est nouée autour de la musique des mots, dans le dialogue entre la plume du journaliste et le verbe de l’orateur, dans le goût d’idées partagées et le plaisir complice de la conversation. Nous devînmes au fil du temps des « plus-que-frères », formule utilisée par Senghor pour qualifier Césaire. On retrouve l’affirmation de l’immense affection que se portaient les deux poètes de la Négritude dans un poème destiné à son plus-que-frère Aimé Césaire, Leopold Sédar Senghor écrivait notamment : « Au Frère aimé et à l’ami, mon salut abrupt et fraternel ! » De l’amitié qui le liait à La Boétie, Montaigne soulignait : « ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu’accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s’entretiennent. En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et se confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. » (Les Éssais, 1595)

  “Parce que c’était lui, parce que c’était moi.” Cet ami et frère singuliers fut également un « presque-père » qui m’a accouché par la lecture. Plus qu’un avocat, maître Éric Emmanuel SOSSAH est à plusieurs titre un intellectuel accompli. Chez lui l’orateur à l’ancienne côtoie le moderne technicien du droit, maîtrisant à la perfection les subtilités du droit international des affaires, les rouages de l’arbitrage international, et la substance du droit civil, commercial et pénal. Toutefois, la géographie de son intelligence ne se borne pas qu’aux austères territoires du droit. Elle excède largement le continent étriqué du juriste et déborde sur ceux de la philosophie, la littérature, la science politique et au-delà. Il a manifestement reçu la grâce d’un « cœur intelligent » forgé non dans la science de la jurisprudence et l’exégèse de la doctrine, mais dans la fréquentation assidue de la grande littérature. Pendant nos conversations, aussi rares que précieuses, nous cherchions la clarté dans les rayonnages des livres qui couvrent les murs de son cabinet -situé sur le boulevard Jean-Paul II à Lomé- pour tenter d’ordonner les désordres du monde. La mécanique intellectuelle de ce lecteur de fond s’articule autour d’une capacité d’écoute et d’abstraction, une disposition au partage, et un sens élevé de la dialectique qui irriguent une authentique sagesse. Il a su développer un formidable esprit d’à-propos et une gourmandise de savoir qui ne se figent jamais dans l’idéologie. L’intelligence gazouille dans chacune de ses phrases. Il est passé maître dans l’art de la nuance, c’est-à-dire celui de n’être jamais là où on l’attend. Toutes les fois où il a honoré mes invitations télévisuelles, à venir décrypter l’actualité, cette intelligence incandescente, irradiante et contagieuse ne manquait pas de crever l’écran. À ces messes cathodiques, il propageait par la beauté, l’acuité et la précision de ses phrases un gai savoir qui visait à nuire à la bêtise ordinaire. « Nuire à la bêtise », tel doit être le rôle du philosophe pour Nietzsche.

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   Dans cet avant-dernier numéro de la série, je vais vous raconter mon plus-que-frère Éric SOSSAH, non en philosophe ni en télé-évangéliste de l’assonance mais en avocat de ferveurs et de combats. Il incarne une des figures du métapoliticien dans la Cité, c’est-à-dire que son discours ne touchant qu’obliquement aux affaires politiciennes ne vise qu’à infuser des idées et contribuer à la montée en intelligence collective.

Habiter sa maison

   « Construire chez les autres est une bonne chose. Construire sa propre maison est un devoir citoyen » m’avait-il lancé lors de notre première rencontre. À l’inverse de Césaire, « le retour au pays natal » ne représentait pas une descente aux enfers. Au contraire, ce Togolais du dehors y a retrouvé son « royaume d’enfance », le « continent de la souveraineté » et une opportunité pour sa carrière. Jusqu’au bout de l’exil du dehors, il est resté (fièrement) Togolais. Au fond, ayant toujours habité et été habité par l’Afrique, par-delà les mers, le vilain mot de « repat » ne vaut certainement pas pour lui. Éric SOSSAH, c’est la pièce qui fait dérailler le mécanisme de la détérioration des termes de l’échange. Une matière première d’Afrique que les grandes universités occidentales ont échoué à transformer en produit fini occidentalisé. En effet, le jeune Éric Emmanuel nait au Togo où il entame des études primaires et secondaires, avant d’intégrer de prestigieuses universités françaises et américaines où il réussit de brillantes études en droit. Entre 1988 et 1989, il obtient une maîtrise en droit option carrière judiciaire à l’Université Paris Nord et une autre maîtrise en droit des affaires et fiscalité à l’Université Paris II – Assas. En 1992, il décroche le précieux Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat (CAPA) qui va lui ouvrir les bancs du Barreau de Paris dès le 26 janvier 1994 -prestation de serment et inscription au Barreau. En 2008, il franchit l’Atlantique pour obtenir un Certificat d’initiation au droit américain dans le cadre du Programme intensif de formation professionnelle destiné aux étudiants et avocats étrangers à Yale University. Un nouveau cap professionnel.

En parallèle de cette formation continuelle, Éric SOSSAH mène dès 1989 une carrière de juriste de banque à la direction Générale du Groupe Société Générale en France. Cinq ans plus tard, il intègre le Cabinet LEOPOLD-COUTURIER & SCHINDLER en tant que collaborateur, s’occupant des dossiers de droit bancaire, droit du crédit et des financements immobiliers. De 1995 à 1999, il œuvre dans le Cabinet CAVALIÉ TUFFAL & ASSOCIÉS, premier cabinet d’affaires français spécialisé dans le droit des matières premières et droit minier, où il gérait principalement la clientèle des États Africains. À partir de 1999, il est associé Fondateur du Cabinet Parisien ELS (Europe Loi & Stratégie), créé sous la forme juridique d’une société d’exercice libéral à forme anonyme (SELAFA). Le Cabinet Europe Loi & Stratégie était spécialisé en droit du commerce international, droit communautaire européen, droit fiscal, droit public des affaires. Éric SOSSAH en était le Président Directeur Général Statutaire avec quatre (4) autres associés et six collaborateurs. De là, son activité s’est orientée davantage vers le contentieux de l’arbitrage international devant des juridictions telles C.C.I., I.C.D.R., C.I.R.D.I., L.C.I.A. De 2008 à 2013, il officie dans le Cabinet FELL & SPALDING en qualité d’Of Councel dans les bureaux de New York et de Philadelphie où il s’occupait des dossiers d’arbitrage pour les clients francophones et de tous les litiges dans lesquelles la langue de procédure était le français.

  Sur le plan juridico-politique, de 1999 à 2006, il assume la fonction d’avocat et de conseiller juridique du président de l’Union des Comores. Il assiste et représente le gouvernement des Comores devant les Instances et Juridictions Internationales, et contribue en tant que juriste à l’élaboration de la nouvelle constitution du pays. Au cours de cette période, il réussit à faire condamner le mercenaire français Bob Dénard en 2006, accusé d’avoir renversé le régime du président comorien Djohar en 1995. Les aventures de Bob Denard aux Comores ont commencé en 1989 par l’assassinat du président Ahmed Abdallah. Jugé pour ce crime avec deux de ses hommes, Bob Denard est acquitté au bénéfice du doute à Paris en 1999. Le 28 septembre 1995, Dénard et ses hommes récidivent aux Comores, où ils déposent le président Mohammed Djohar et placent le pouvoir entre les mains des opposants Mohammed Taki et Saïd-Ali Kemal. Le 4 octobre, l’armée française intervient et capture les mercenaires mais maintient les opposants au pouvoir à Moroni. Bob Dénard subira deux procès dans cette seconde affaire, en 2006 et 2007, révélant au grand jour les ambiguïtés des services spéciaux français – qui aurait brandi le voyant « orange » – au cours du putsch de 1995 à Moroni. Le procureur Olivier Bray, requit cinq ans de prison contre Dénard pour « association de malfaiteurs » en soutenant qu’: «Ils ont tout simplement braqué un pays et veulent en plus les honneurs dus à l’armée française !» Abondant dans le même sens, Me Éric SOSSAH soutiendra que l’équipe de Dénard était composée de « nervis » dont le mobile était « clairement financier». Le corsaire visiblement à la solde de ses intérêts privés finit par être condamné par le tribunal correctionnel de Paris à cinq ans de prison avec sursis. La tempérance de la justice française s’explique par le fait que l’homme est désormais atteint de la maladie d’Alzheimer. Me Elie Hatem, avocat du mercenaire, plaidant sans succès que son client était « le bouc émissaire » de la France, soutint que l’opération Denard a « servi de prétexte à la France pour pouvoir intervenir et destituer un président ». Suivant le réquisitoire du procureur et de Me SOSSAH, le tribunal correctionnel lui inflige en 2006 une condamnation à cinq ans de prison avec sursis. L’année suivante en appel, il sera condamné à quatre ans d’emprisonnement, dont trois ans avec sursis. Bob Denard fut rejugé le 6 juillet 2007, à la demande du parquet de Paris qui a estimé en juin 2006 que sa condamnation à cinq ans de prison avec sursis simple par le tribunal correctionnel était illégale au regard de sa qualité de récidiviste.  Dispensé de comparaître pour raison de santé aux deux derniers procès auxquels il devait faire face, en 2006 et 2007, Bob Dénard mourut d’un arrêt cardiaque le 13 octobre 2007 dans le village de son enfance à Grayan-et-l’Hôpital (Gironde). Me Éric SOSSAH qui déploya toute sa technicité et ses talents d’orateur pour s’assurer que le corsaire de la République « n’échappe à la justice » aura tout de même obtenu sa condamnation en France. Seule ombre au tableau, le « chien de guerre » ne comparaîtra jamais devant les tribunaux comoriens, emportant dans sa tombe de lourds secrets de l’hydre françafricaine.

    En 2003, Me Éric Sossah refait parler de lui… Il s’invite dans la crise en Côte d’Ivoire, alors avocat au Barreau de Paris, en plaidant en tant que membre du collectif des avocats de l’État de Côte d’Ivoire pour : « une enquête impartiale, indépendante sur tous les crimes commis partout en Côte d’Ivoire. » Ce plaidoyer restera lettre morte. Le talon d’Achille de la Cour pénale internationale dans l’affaire ivoirienne fut de prêter le flanc aux accusations de « justice des vainqueurs » et d’avoir été perçu comme le bras justicier de l’Occident contre un dirigeant africain qui avait perdu la grâce de Paris. Au bout de plusieurs années de procédures et de rebondissements, l’acquittement de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé a dévoilé au grand jour la désinvolture de l’équipe de la procureure Fatou Bensouda. Elle n’a pas réussi à prouver que les co-accusés avaient élaboré un plan criminel de répression pouvant être considéré comme un crime contre l’humanité. Éric SOSSAH avait eu raison trop tôt de demander une « enquête impartiale, indépendante sur tous les crimes ». Aurait-il été suivi par la CPI et la Côte d’Ivoire qu’ils eussent économiser un naufrage pour la première et le sentiment de déni de justice pour la seconde.

« L’interminable adolescence des démocraties »

  Nous naissons intellectuellement de nos lectures. Certains livres, plus et mieux que d’autres, nous élèvent au-dessus de nos certitudes provisoires. En 2015, Éric SOSSAH m’a mis un livre séminal entre les mains. Un livre buissonnant qui m’a balisé le chemin vers les richesses insoupçonnées de la philosophie politique. Un de ces livres qui changent une vie. Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité (Grasset, 2011) du philosophe français Pierre-Henri Tavoillot m’a restructuré intellectuellement et encouragé à relire plus attentivement les penseurs classiques : Machiavel, Rousseau, Kant, Tocqueville etc. Toute l’histoire des régimes politiques et des métamorphoses de l’autorité condensée en 314 pages. Un pont jeté entre des disciplines qui d’ordinaire se toisent, à distance les unes les autres. L’auteur écrit : « la philosophie serait vide sans les sciences politiques ; par ailleurs, celles-ci seraient aveugles sans celle-là » (Tavoillot, 2011 :17-18) Cette formule permet de dépasser l’opposition entre Platon et Machiavel, le « philosophe-roi » et le « conseiller du prince », la politique idéale et la realpolitik. Mieux, elle nous libère de l’envoutement de LA « science politique », qui n’est en réalité qu’une science de l’État et des techniques du pouvoir, pour nous ouvrir aux autres sciences du politique -philosophie, sociologie, histoire, géographie, anthropologie, etc.

    Ce livre essentiel pose une question d’apparence simple mais d’une profondeur abyssale : « Qui doit gouverner ? ». Comment les hommes doivent-ils se gouverner, avec quelles institutions, finalités, modalités, c’est-à-dire quels sont les « comment » et le « pourquoi » du politique ? Pour y répondre, l’auteur dévale la pente de la Grèce antique à l’Empire romain – problème théologico-politique-, de l’âge des monarchies nationales absolues au siècle de la démocratie représentative libérale. À la quête des réponses apportées au fil des siècles par les sociétés humaines, en faisant l’inventaire des types de régimes et des modes de légitimation et de circulation de l’autorité, il souligne la récurrence de trois motifs : monarchie, aristocratie et démocratie. Des régularités qui puisent leurs autorités dans deux sources principales : des instances transcendantes antérieure, supérieure et extérieure (respectivement mythologie, cosmologie et théologie) ou une instance immanente (peuple souverain). En matière de fondation, le régime démocratique reposant sur la légitimité populaire est celui qui augmente (auguere) le moins l’autorité– en latin autorité vient de auguere. Régime de l’immanence et de l’auto-institution du social, la démocratie moderne ne repose, selon Nietzsche, sur riennihilisme. Pour Claude Lefort, sous la société démocratique, « le lieu du pouvoir devient un lieu vide » par suite de la « désincorporation du gouvernement ». Alors que dans l’expérience athénienne, l’exercice direct du pouvoir était assuré par les citoyens, la république moderne institutionnalise ce dernier par le biais de la représentation, chargée d’incarner la volonté générale du peuple. La difficulté de l’exercice réside dans l’incarnation d’un peuple ambigu et protéiforme : peuple ou plèbe, élite éclairée ou masse, État ou société civile, etc.

 Cette difficulté est symptomatique, dans l’esprit de Tavoillot, de la « crise de l’autorité ».  « La démocratie, c’est la crise de l’autorité » se défend-il. Le triomphe de la solution démocratique est, à ce titre, un paradoxe et son succès est une énigme. Tavoillot fait remarquer qu’« Il n’y a vraiment aucune raison pour que le gouvernement démocratique marche. Tout converge pour attester de son incapacité, de son instabilité, de son inefficacité… La démocratie est anarchique, démagogique, inapte à la république… Elle trahit la liberté en permettant l’oppression d’une minorité par une majorité, la domination de la masse par l’élite, le despotisme doux et bienveillant, la fin de la culture et de la civilisation… E pur si muove ! … Et pourtant elle tourne » (Tavoillot, 2011 : 24). Énigme. Pire, « la démocratie déçoit ceux qui la possèdent, tout en enthousiasmant ceux qui en sont démunis. » (Tavoillot, 2011 : 25). Paradoxe. Et pour le dire avec le mot de Churchill, « c’est le pire régime à l’exception de tous les autres ».

Et pourtant, en Afrique, « Malgré les ratés, les atermoiements et les désillusions occasionnelles, ce mode de gouvernement conserve intact son pouvoir d’attraction dans les pays où elle [la démocratie] est perçue comme absente ou inaboutie. » (Mouhamadou, 2018 : 120). Cela étant dit, la démocratie n’est pas une solution évidente à la question du « comment se gouverner ?». Elle n’est pas une panacée, c’est une « solution problématique » dont la fragilité se rappelle à nous à chaque crise. Cette conscience du vertige démocratique fait cruellement défaut dans un Togo où nous rêvons ce type de régime sous le signe de l’évidence – parce qu’il est perçu comme absent ou inabouti. Tavoillot nous met en demeure de penser la démocratie comme un édifice de questions, afin de ne pas la restreindre à un simple jeu d’agencements de l’ordre politique interne. Rapporté à notre modèle contemporain, rien n’est plus complexe -ou plus faux- que la définition du président Lincoln : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Démocratie, est un mot qui pense pour nous et nous empêche de le penser. Qui est le peuple de la démocratie ? Comme le soutient Tavoillot, le peuple est une « méthode » – consistant à ne pas paralyser la prise de décision- et la démocratie est un problème. Elle est surchargée de connotations contradictoires, en plus d’être couramment instrumentalisée. Au Togo, les imprécisions de sens et les infidélités aux principes sapent le combat pour son avènement. Dans Pour (vraiment) conclure la lutte, j’ai avancé la formule « démocratie à contre-emploi » pour expliciter l’usage instrumental et intermittent de son éthos par les entrepreneurs de pouvoir togolais. Dans ce pays, où tout le monde a de la démocratie plein la bouche, alors que peu agissent démocratiquement, faut-il rappeler que « Le démocrate n’existe pas, il n’y a que des actes démocratiques. La démocratie n’est pas de l’ordre du dire mais du faire. »? (Mouhamadou, 2018 : 126). Il nous faut surtout rompre avec la définition négative de la démocratie consistant à délivrer un brevet de « démocrate » à tout ce qui s’oppose au régime de Faure Gnassingbé. En ce qui concerne les échecs de la greffe démocratique au Togo : « c’est la carence de démocratisation des mouvements dits démocratiques qui retarde et compromet la démocratisation effective du Togo. Idéalement, il faudrait commencer par démocratiser les oppositions plutôt qu’instrumentaliser la démocratie pour espérer accéder au pouvoir. » Quant au pouvoir togolais, il a choisi de défaire la démocratie de l’intérieur : « Cela se traduit par une adhésion verbale doublée d’une utilisation instrumentale de la démocratie afin de s’immuniser contre ses aspérités. » (Mouhamadou, 2018 : 126). Ces manipulations sont rendues possibles parce que le mot démocratie n’a pas de sens univoque. Une « démocratie à bon escient » reste encore à inventer au Togo.

  Il en existe plusieurs déclinaisons : démocratie formelle ou réelle, représentative ou directe, etc. Pierre-Henri Tavoillot, qui affiche ostensiblement une préférence pour la démocratie représentative libérale, conclut : « Loin d’être vieilles et lasses, comme on le dit parfois, il semblerait qu’elles soient plutôt soumises au phénomène typiquement contemporain de l’adolescence interminable. Le démocrate d’aujourd’hui continue de rêver le gouvernement du peuple au lieu de « réaliser » ce que son exercice suppose. » (Tavoillot, 2011 : 300). Il est plutôt sceptique vis-à-vis des critiques visant à une incarnation parfaite et exacte du peuple.  Selon lui, il faudrait mesurer l’extrême difficulté de l’exercice du pouvoir, afin de faire face aux impératifs de la décision pour que « la décision fasse de la place à la délibération » et que « la délibération permette la décision » (Tavoillot, 2011 : 300).

   L’art du mot juste est le maître mot de l’avocat Éric SOSSAH.  C’est également celui du philosophe, Nietzsche assure dans Le crépuscule des idoles : « questionner à coup de marteau, et, qui sait, percevoir pour toute réponse ce fameux « son creux » qui indique des entrailles pleines de vents. » Pour ma part, j’ai retenu de ce livre magistral que la démocratie ne se confond pas à la figure d’une panacée conceptuelle mais appelle une rigueur du questionnement. J’en ai conçu une « intranquillité théorique », une inquiétude fertile et une « soif irrémédiable » (Césaire) consistant à fausser compagnie aux certitudes. La lecture est toujours un dépaysement. Cet impératif de la déconstruction démocratique sera prise en charge par un livre au titre provocateur : Contre les élections.

La « fatigue démocratique »

  En décembre 2016, j’ai reçu, dans ma case postale à Montréal un colis provenant de Lomé, un nouveau bouquin qu’Éric SOSSAH avait ramené exprès de Paris pour moi, Contre les élections (Babel, 2014) de l’historien belge David Van Reybrouck. L’enjeu de ce commerce triangulaire des idées est le maintien d’une amitié littéraire par-delà l’Atlantique. Bien qu’abordant l’objet démocratique de perspectives différentes, les réflexions du philosophe français Pierre-Henri Tavoillot et les travaux de l’historien belge se répondent, sans avoir à se référer directement l’un à l’autre. Le premier trouve que la démocratie peut être représentative, alors que le second pense les conditions de possibilité d’une démocratie sans épithète.

   Dans le prologue d’Une saison en enfer (avril-août 1873) Arthur Rimbaud écrivait : « Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. – Et je l’ai trouvée amère. – Et je l’ai injuriée. » À l’instar du poète, le réquisitoire de l’historien, mené doctement à charge dans un procès de désacralisation, fait perdre son auréole à notre séduisante démocratie moderne. David Van Reybrouck, a assis la Démocratie sur ses genoux, il l’a également trouvée amère, et l’a injuriée. Il niche dans le syndrome de «fatigue démocratique», une pluralité de phénomènes telle que la hausse de l’abstentionnisme, l’effondrement des adhésions partisanes, la défiance qui frappe les politiciens, le succès du populisme, voire la montée de l’antiparlementarisme… En donnant un écho au paradoxe de la démocratie – enthousiasme et suspicion- il défend qu’une double crise est au principe de la défiance contemporaine : légitimité et efficacité. Contrairement à Tavoillot qui rejette l’argument de la « fatigue démocratique », l’imputant à un déficit d’incarnation du peuple, le livre de David Van Reybrouck peut se résumer en une phrase : « Nous sommes en train de détruire notre démocratie en la limitant aux élections, et ce, alors que ces mêmes élections n’ont jamais été conçues comme un instrument démocratique » (Van Reybrouck, 2014 : 187). La critique vise à la fois la dénomination du régime des Modernes que le mode de désignation électorale des élus. L’historien belge s’interroge : Par quelle alchimie, une « aristocratie élective » se fait appeler aujourd’hui « démocratie représentative » ? À la suite des politologue français Bernard Manin et québécois Francis Dupuis-Déri, David Van Reybrouck remarque que nos démocraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que leurs fondateurs opposaient à la démocratie. Aussi précise-t-il que notre système politique n’est pas une démocratie mais un système représentatif. L’abbé Sieyès, qui fut l’un des principaux théoriciens de la Révolution française, écrivit en 1789 : « La France n’est pas et ne doit pas être une démocratie (…) Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Van Reybrouck, 2014: 106). Les principaux protagonistes des révolutions américaine et française, n’ont jamais promu un projet de républiques démocratiques. Ainsi, James Madison, le père de la Constitution américaine, percevait dans la démocratie un « spectacle plein de troubles et de dispute » généralement promis à une « mort aussi violente que sa vie avait été brève » (p.98). Et David Van Reybrouck de conclure que : « La Révolution française, pas plus que l’américaine, n’a chassé une aristocratie pour la remplacer par une démocratie ; elle a chassé une aristocratie héréditaire pour la remplacer par une aristocratie librement choisie. Une aristocratie élective, pour reprendre l’expression de Rousseau. Robespierre parlait même d’une aristocratie représentative. » (Van Reybrouck, 2014 : 108)

  D’une part, cette confusion entre « aristocratie élective » et « démocratie représentative », selon Benjamin Constant, dérive de la distinction de fond entre la liberté des Anciens et la liberté des Modernes. Les Anciens réclamaient une liberté leur permettant de se consacrer à la politique, alors qu’au contraire, pour les Modernes, la liberté doit permettre à l’individu de se replier dans la sphère privée. De là découle « la nécessité du système représentatif», selon Benjamin Constant. Ce qui s’est fait par une progressive démocratisation quantitative de l’élection (Bernard Manin) passant d’un suffrage capacitaire et/ou censitaire à un suffrage universel. Ainsi pour faire de nécessité vertu, on convoque commodément trois autres arguments pour justifier la représentation démocratique libérale : le nombre d’habitants et la taille des pays, l’impossibilité de garantir une participation active et permanente de tous les citoyens, et la nécessité de médiations pour garantir la liberté du peuple souverain. Pour les démocrates d’aujourd’hui, la démocratie directe est par essence liberticide. Tout au plus, ils consentent à inventer des instruments nouveaux pour introduire à doses homéopathiques un peu plus d’horizontalité, notamment le référendum d’initiative citoyenne ou le tirage au sort pour les jurys d’assise.

D’autre part, Van Reybrouck fait remarquer que le tirage au sort est le mode de désignation démocratique par excellence, alors que l’élection recèle un caractère foncièrement aristocratique. Convoquant la démocratie athénienne et les philosophes grecs, il travaille à briser la synonymie entre « élections » et « démocratie ». Par la « foi aveugle dans la voie des urnes » (Van Reybrouck, 2014 :52) promue par la communauté internationale en Afrique, par exemple, la « démocratie devient un kit Ikea que le destinataire peut bricoler sur place, au besoin avec l’aide du mode d’emploi joint à l’envoi » (Van Reybrouck, 2014 :53). Cette fâcheuse tendance à l’universalisation de l’élection comme unique étalon démocratique, poursuit-il, empêche l’affleurement d’institutions démocratiques et protodémocratiques locales (concertations villageoises, médiation traditionnelle, justice à l’ancienne). En deux mots, radicaliser la démocratie nuirait considérablement au despotisme.

  Aristote écrivait : « Le principe fondamental du régime démocratique, c’est la liberté […] Une des marques de la liberté, c’est d’être tour à tour gouverné et gouvernant ». Une vérité qui n’a pas pris une seule ride en vingt-cinq siècles. Plus près de nous, Jean-Jacques Rousseau remarquait que : « Le peuple anglais pense être libre. Il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. » (Du contrat social, 1762). Il ne serait pas superflu d’envisager la possibilité d’établir une démocratie directe – à ne pas confondre avec la démocratie liquide ou presse-bouton- à l’âge postmoderne, en y incorporant des éléments de notre régime représentatif actuel. Contre toute idéalisation rétrospective, la Grèce antique ne fut pas un paradis démocratique, les citoyens grecs pratiquaient l’esclavagisme à grande échelle et les femmes étaient privées de tout droit politique. À certains égards, la démocratie athénienne ne fonctionnait pas comme une démocratie directe, mais comme une « démocratie représentative non élective », dans la mesure où « la représentation populaire est constituée par un tirage au sort, nous devons parler d’une démocratie représentative aléatoire (du latin aléa, qui signifie « « ) » (Van Reybrouck, 2014 : 84)

  Contre les sirènes libérales, nous pouvons retrouver le sens d’une communauté politique démocratique fondée sur le règne du quelconque plutôt que sur la domination de quelques-uns. En se portant sur les épaules des géants, vers la Grèce antique -pour les euraméricains- ou l’Afrique ensevelie -pour nous autres Africains-, nous pourrions retrouver l’essence d’une démocratie sans épithète. Van Reybrouck se hâte de nous y presser avant la mort de nos démocraties modernes, car assure-t-il, « notre temps est compté »

   La « Terre de nos aïeux »?

   Comme nous le savons tous, « un linceul n’a pas de poche » -selon le titre d’un roman de Horace Mc Coy. Les morts n’emportent rien dans la tombe. L’évaporation des legs du passé est moins imputable à la volonté de dissimulation des pères qu’à l’ingratitude des enfants qui se détournent des savoirs ancestraux. Éric SOSSAH aime à rappeler à qui veux bien l’entendre que nous ne sommes pas que des héritiers : « Nos aïeux ont vécu leurs vies. Ils sont déjà morts. À présent, ce qui compte c’est ce que nous faisons au présent et la terre que nous laisserons à nos enfants ». Cette incitation énergique à rompre avec le culte du passé – Terre de nos aïeux est le titre de l’hymne national togolais- ne traduit pas une volonté de se déshériter du passé. Au contraire, elle est une invitation à entretenir la chaine de transmission entre les générations, à avoir le souci de la terre et de nos successeurs. Cette écologie de la transmission, j’ai essayé de la ressaisir sous le signifiant « à-venir » dans Pour (vraiment) conclure la lutte : « L’à-venir, ce présent encore dans la brume qui s’éclaire à l’aune de l’action, c’est l’autre nom de l’horizon d’attente. Sous réserve des imprévus, les possibles de demain sont les produits des choix présents. » (Mouhamadou, 2018 : 157). Depuis 2016, Me Éric SOSSAH travaille à influer sur ces possibles de demain en tant que chargé de Cours à l’École de formation des avocats à l’Université de Lomé. Depuis cette estrade, il dispense la soif de l’intelligence et inculque la « nostalgie de l’avenir » aux étudiants togolais – ce souffle du monde qui vient.

     Agir sur le présent, avec moins de « mélancolie du passé », mais avec plus de « nostalgie  de l’avenir », voilà un horizon programmatique pour le Togo et les Togolais : « Nous devons réussir non pas pour les murmures de nos ascendants ensevelis, mais pour les soupirs de nos descendants affranchis » (Mouhamadou, 2018 : 178-179). Cette phrase écrite à quatre mains -inspirée par la Terre de nos enfants et petits-enfants d’Éric SOSSAH- est la meilleure illustration de ce que Marcel Proust appelait la « consanguinité des esprits ».


► ► Prochain épisode de la série : Un nain sur des épaules de géants (5/5) Sylvanus OLYMPIO


Références bibliographiques


  • Pierre-Henri Tavoillot, (2011). Qui doit gouverner ? Une brève histoire de l’autorité, Paris, Grasset, pp. 314
  • David Van Reybrouck, (2014). Contre les élections, Babel, pp. 220
  • Benjamin Constant, (2010). De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, Mille et une nuits / La petite collection, pp. 9.
  • Friedrich Nietzsche, (1974). Crépuscule des idoles, Paris, Gallimard (coll. : Folio essais n°88), 1974, p. 9.
  • Radjoul MOUHAMADOU, (2018). Pour (vraiment) conclure la lutte, éditions AGO, p. 190
  • https://www.youtube.com/watch?v=BMNMfVconR8 

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