Un nain sur des épaules de géants (2/5) Yao ASSOGBA

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 Dans ce deuxième épisode de la série consacrée aux géants qui m’inspirent et sur les épaules desquels je m’appuie pour me hisser au-dessus de mes modestes moyens. Je vais vous raconter l’itinéraire aussi exceptionnel que confidentiel de Yao Ayekotan ASSOGBA, un fils de cultivateur Ifè d’Atakpamé devenu professeur émérite de l’Université du Québec en Outaouais (UQO). J’ai croisé l’itinéraire de cette étoile filante en 2009, à ce fameux séminaire où il m’a fait découvrir Pierre S. ADJÉTÉ. Nos chemins n’ont fait que se télescoper, par le plus heureux des hasards. Je garde encore de vagues réminiscences de cette journée. Sans le savoir, je venais de faire une rencontre capitale dans ma vie intellectuelle. Il y avait plusieurs centaines d’étudiants dans l’amphithéâtre bondé de l’Université de Lomé, mais il me fit une impression impérissable. Un sentiment que la lecture ultérieure de ses écrits ne fera que conforter…

   Nous nous sommes revus en octobre dernier à Québec, il venait de publier une autobiographie [1] retraçant sa brillante carrière académique et son parcours d’intellectuel engagé dans les luttes politique et sociale, aussi bien au Québec qu’au Togo. Une leçon de vie. Le livre raconte les origines de sa famille, ses études au Togo, sa découverte des longs hivers canadiens, ses difficultés d’étudiant; puis l’ascension professionnelle, les grades et les honneurs, les drames familiaux ainsi que la résilience – à travers la Fondation Lani, du nom de son fils qui s’est ôté la vie en novembre 2000 à l’âge de 18 ans. Des collines d’Atakpamé aux collines de la Gatineau est une immersion dans la fabrique d’un destin de prof placé sous le signe de la prédestination et orchestré secrètement par l’oracle de la divinité Ifa. Pilier de la diaspora togolaise au Canada – dont il a présidé les premières organisations-, Yao ASSOGBA a vécu et enseigné comme professeur-chercheur en travail social pendant 27 ans (1986-2013) à Gatineau. Titulaire d’un doctorat en Sociologie, chercheur chevronné et prolifique, il a côtoyé et collaboré avec les plus grands noms de sa discipline (notamment les sociologues Guy Rocher, Jean-Marc Ela et Raymond Boudon). Ses travaux académiques consacrés à l’individualisme méthodologique [3] et la proximité personnelle développée avec Raymond Boudon lui ont valu l’étiquette de « boudonien » ou « disciple de Boudon ».

Boudon contre Bourdieu

  En fin d’année 2018, alors de passage à l’Université Laval à Québec, où l’avait menée sa bourse de l’ACDI en septembre 1970, et où il fit ses études universitaires, pour la promotion de son autobiographie, nous eûmes une passionnante dispute de disciples. Lui, le sociologue boudonien prédestiné à l’enseignement par l’oracle de la divinité Ifa, contre le modeste épigone bourdieusien que je suis resté depuis mes études à Lomé. Sourire farceur au coin, il me lança sous le ton d’une boutade et sans coup férir : « tu sais, le modèle explicatif de Bourdieu présente beaucoup de limites ». Il faisait ainsi référence à son article sur Le paradigme des effets pervers et l’inégalité des chances en éducation [2], qui l’inscrivit dans l’affiliation de Raymond Boudon, situant la thèse de l’héritage culturel développée pour expliquer les échecs scolaires par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans le grand livre Les héritiers, dans le « paradigme déterministe hyperculturaliste ». Piqué au vif, je lui ai retoqué tout de go que le modèle explicatif de Raymond Boudon pouvait être symétriquement qualifié d’« hyperrationnaliste ». En réalité, « je pense que Bourdieu et Boudon méritent d’être lus parce que chacun des deux professe une part de vérité. Par-delà les querelles de chapelles, les deux théories ne sont pas mutuellement exclusives. Elles sont également opératoires et parfois même complémentaires, voire susceptibles d’une synthèse éclectique » ai-je conclu. Cette petite querelle n’entama en rien l’admiration profonde que je nourris pour lui depuis notre première rencontre. Il n’y avait pas de quoi gâcher ce retour aux sources à Québec, aux accents de fin de cycle, de bouclage de la boucle, pour le désormais professeur retraité.

   Quelques extraits choisis de l’article publié en 1984 et consacré à l’application du paradigme boudonien à l’étude des aspirations scolaires au cours secondaire. Le sociologue canado-togolais y réserva un traitement de faveur aux explications de type bourdieusien :

« Le paradigme déterministe de type « hyperfonctionnaliste » base son explication sur la théorie des rôles, c’est-à-dire qu’il considère les actes des individus comme l’expression d’un rôle social par rapport auquel l’acteur est déterminé et pour ainsi dire ne peut dévier. L’orientation ou les aspirations scolaires d’un jeune seraient, par exemple, une conséquence du rôle global que ses origines sociales lui imposeraient. » [Assogba, 1984a :51]

 En revanche, il fonda son postulat sur le modèle explicatif de l’acteur rationnel :

« Le paradigme des « effets pervers » [sur lequel se fonde ce postulat] veut que le sociologue qui étudie un phénomène social donné, fasse de ce dernier un résultat du ou des calcul(s) relatif(s) qu’effectuent les agents concernés. (…) Ainsi, par exemple, lorsque les élèves d’origine sociale modeste se trouvent devant une « décision » scolaire (choix entre la continuation ou l’arrêt de leurs études), « ils ont en moyenne tendance, par rapport à leurs camarades d’origine sociale élevée, à surestimer les coûts et à sous-estimer les avantages du supplément d’instruction qui leur est proposée ». [Assogba, 1986a :209-210]

 Ce travail de Yao ASSOGBA et d’autres textes ultérieurs nous font entrer au cœur de la vive controverse intellectuelle ayant opposé deux pontes de la sociologie française, à savoir Pierre Bourdieu théoricien du « structuralisme génétique » et Raymond Boudon adepte de l’individualisme méthodologique. Les arguments sont travaillés avec finesse et s’appuient sur des données empiriques, témoignant d’une exigence conceptuelle et méthodologique.

Un sociologue engagé

  La figure de l’intellectuel engagé peut sembler passée de mode, à l’ère des « gilets jaunes », des réseaux sociaux et du nombrilisme généralisé. Toutefois, l’agitation fébrile des foules atomisées et les effets de meute sur internet ne valent pas ce que la réflexion critique peut apporter de surplus d’intelligibilité à l’activisme de terrain et au débat public. Penseur à l’affût des soubresauts de son époque, passeur entre les cultures togolaise et québécoise, et vivant à Gatineau – ville située à la frontière de l’Ontario et du Québec-, Yao ASSOGBA fut un infatigable sociologue des connexions et des traversées.

  Dans son pays d’accueil, son utilité sociale d’intellectuel engagé, a été savamment construite au plus près du terrain, à l’instar de ses ancêtres cultivateurs Ifè qui savaient si bien bichonner leurs terres agricoles des Plateaux togolais. Au Québec, il est reconnu pour avoir eu un rôle clé dans la création du campus Félix-Leclerc du Cégep de l’Outaouais, ainsi que dans la mise sur pied à Gatineau de l’organisme Carrefour Jeunesse Emploi -le premier de la province du Québec. À la suite du drame familial de 2000, le suicide à l’âge de 20 ans de son fils Lani diagnostiqué bipolaire, il créé avec sa femme une fondation dédiée qui accompagne de jeunes en état de détresse psychologique. À ce jour, la Fondation Lani a aidé plus de 800 jeunes.

   En ce qui concerne son pays d’origine, il fut un pionner des associations communautaires faisant le pont entre la diaspora togolaise au Canada et le Togo. Successivement premier président de la Communauté togolaise au Canada (CTC) et premier secrétaire permanent de la DIASTODE – Diaspora togolaise pour la démocratie- à sa création en 1995, il ne cessa de connecter les deux rives de l’Atlantique noir. Au tournant des années 90, ces organisations communautaires furent des fers de lance du combat démocratique des Togolais contre la dictature, offrant gîte et couverts aux opposants de passage au Canada, et multipliant plaidoyers, conférences et soutiens divers. Ces expériences ont en partie alimenté son article de 2009 intitulé LES DIASPORAS AFRICAINES, SUBSTITUTS A L’ÉTAT SOCIAL OU AGENTS DE DÉVELOPPEMENT?  publié par le Centre de recherche sur le développement territorial (CRDT-UQO) de l’Université du Québec en Outaouais.

   L’engagement de Yao ASSOGBA transparait également dans son écriture théorique. Il est resté toute sa vie durant cet enfant Ifè du Togo pour lequel l’Afrique n’a cessé d’inspirer les réflexions et d’irriguer le combat pour la démocratie, le développement et la renaissance continentale. Entre plusieurs allers-retours et collaborations, il fit du continent son champ d’étude, de recherche et de pratique. Ce souci de l’Afrique, il l’a transcrit dès 2004 dans ses écrits SORTIR L’AFRIQUE DU GOUFFRE DE L’HISTOIRE. Le défi éthique du développement et de la renaissance de l’Afrique noire; ensuite, dans la récente analyse sur deux décennies de L’AFRIQUE AU FIL DE LA DÉMOCRATISATION, DU DÉVELOPPEMENT ET DE LA MONDIALISATION (avec une préface de Pierre S. Adjété) publiée en 2012. Tous ces travaux sont aujourd’hui rangés dans le catalogue des classiques des sciences sociales au Québec.

Une utopie réaliste

  À la fin de la première décennie des années 2000, le professeur au département de travail social et des sciences sociales de l’UQO se propose de refonder l’éthique du développement en repensant les indicateurs qui servent à mesurer la pauvreté dans le monde. En s’inscrivant dans le sillon du premier des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) – visant à éliminer l’extrême pauvreté et la faim dans le monde-, il soutient que : « l’approche monétaire adoptée par la Banque mondiale et le PNUD est réductrice et camoufle certains aspects du problème social qu’est la pauvreté dans le monde. Le seuil de pauvreté fixé à un dollar par jour ne reflète pas la réalité des conditions de vie des populations des pays en développement, qui, avec un revenu de deux, trois, voire cinq dollars par jour, ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins essentiels en alimentation, habillement, logement, santé et éducation. » [4] Il précise dans une tribune publiée dans Le devoir que : « Même l’indicateur de la pauvreté humaine (IPH) conçu par le PNUD, qui prend en considération les variables comme la longévité, le manque d’éducation de base et le non-accès aux ressources publiques et privées, est en contradiction avec les réalités non seulement des pays en développement, mais également des nouveaux pays industrialisés. » Pour corriger ces biais, Yao ASSOGBA propose l’utopie du développement humain minimum garanti (DHMG) pour pallier les apories de l’Indice de développement humain (IDH).  En termes pratiques, le DHMG devrait garantir, selon l’initiateur du concept, à toute personne les biens essentiels économiques (BEE), les biens essentiels politiques (BEP), les biens essentiels culturels (BEC) et les biens essentiels psychosociaux (BEPS). Il entendait prévoir également la définition d’un niveau plancher au-dessous duquel ne devrait pas se situer le plus sous-développé du plus sous-développé des pays du monde. Porté par un souffle philosophique voire prophétique, il résume le défi éthique que le XXIe siècle devra relever : « quels sont les besoins essentiels vitaux qui doivent être satisfaits dans tous les domaines qui structurent l’existence humaine et lui servent de champ d’épanouissement ? »

     Définitivement, Yao Paul ASSOGBA, ce géant au cœur gros, a mené une existence exemplairement éthique. Même si le DHMG n’a pas (encore) réussi à détrôner l’IPH, l’œuvre, les tourments et les combats, encore méconnus mais d’une incroyable fécondité, de cet intellectuel total ne doivent plus être confinés dans des bibliothèques poussiéreuses. Il a commencé sa carrière en disciple de Raymond Boudon pour l’achever en maître à penser. Auréolée d’une inoxydable aura, sa pensée fait écho à nombre de nos enjeux contemporains. Rendre la pensée d’ASSOGBA disponible au présent et accessible à tous, c’est ce qu’avec les moyens limités de ma prose je me suis employé à faire dans cet article.


► ► Prochain épisode de la série : Un nain sur des épaules de géants (3/5) Comi TOULABOR


RÉFÉRENCES


[1] ASSOGBA, Yao (2018). LES COLLINES D’ATAKPAMÉ AUX COLLINES DE LA GATINEAU. Le parcours d’un enfant ifè, Les éditions Mariejean, 301 pp.

[2] ASSOGBA, Yao (1984a). LE PARADIGME DES EFFETS PERVERS ET L’INEGALITE DES CHANCES EN EDUCATION. Une application à l’étude des aspirations scolaires au cours secondaire, Québec, Université Laval, Laboratoire de recherche en administration et politique scolaire (LABRAPS).

[3] ASSOGBA, Yao (1999). LA SOCIOLOGIE DE RAYMOND BOUDON. Essai de synthèse et applications de l’individualisme méthodologique. Québec/Paris, Les Presses de l’Université Laval (P.U.L) et L’Harmattan, 321 pp. Collection: sociologie contemporaine.

[4] ASSOGBA, Yao, « Déclaration du Millénaire et lutte à la pauvreté : où en est-on? » Le Devoir 20 juillet 2007. https://www.ledevoir.com/opinion/idees/150860/declaration-du-millenaire-et-lutte-a-la-pauvrete-ou-en-est-on (consulté le 20 février 2019)

 


Autobiographie publiée en 2018

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