Un nain sur des épaules de géants (1/5) Pierre S. ADJÉTÉ

adjetePierre

« Nous sommes comme des nains sur des épaules de géants » écrivait Bernard de Chartes en 1120. C’est le plus bel hommage que l’on puisse rendre à l’héritage et à la transmission. La polarité nains/géants peut choquer un esprit moderne habitué aux fables du pédagogisme, à la symétrie entre élèves et maîtres. Il est vrai que toute pensée nouvelle se noue dans le dialogue avec des pairs et en s’appuyant sur l’héritage des pères/maîtres/géants. Pour ma part, je n’ai aucune difficulté à accepter ma condition de nain, comparativement aux géants qui m’inspirent et me nourrissent quotidiennement. L’humilité n’est pas une affèterie (chez moi), mais une méthode, un scrupule de l’intelligence. Seuls les naïfs ou les incultes croient avoir la science infuse. Ce que je sais c’est que je ne sais rien -disait Socrate… ou pas grand-chose. Et si parfois, je prends la grosse tête, je me plonge aussitôt dans la lecture de colosses comme Platon, Machiavel, Foucault, Gramsci, Bourdieu, Mudimbé, Mbembé, Diagne, Gayibor etc. En arpentant les cimes de leurs intelligences, ma furtive autosatisfaction se dégonfle. Mon orgueil se rapetisse et je retrouve la place qui est la mienne dans les abimes.  Ces grands devanciers ne sont pas là pour nous écraser du haut de leur stature, mais pour nous faire la courte échelle vers les trésors de savoirs accumulés depuis tant de siècles. Prolonger la geste en affrontant les enjeux de notre époque, tel que je m’y emploie ici et ailleurs, suppose préalablement de s’acquitter de ses dettes intellectuelles. Penser n’est jamais un exercice solitaire. On pense avec, on pense contre, on pense à la suite des autres. Dans l’ordre intellectuel, il faut des maîtres pour apprendre à se passer de maître. Et s’il advient, comme le précisait Bernard de Chartes que : « Nous voyons mieux et plus loin qu’eux [les géants], non que notre vue soit plus perçante ou notre taille plus élevée, mais parce que nous sommes portés et soulevés par leur stature gigantesque ».

    En 2009, alors étudiant en fac de Sociologie à l’Université de Lomé, je suis tombé, au cours d’un séminaire, sur un article au titre poétique et programmatique : Pour la fin des deux solitudes togolaises : Sortir le Togo du gouffre de l’histoire [1]. Sans le savoir, je venais de tomber sur le texte qui allait faire basculer ma vie intellectuelle et personnelle. L’auteur, Pierre ADJÉTÉ, intellectuel togolais résidant au Canada, était jusqu’alors un illustre inconnu au bataillon de mes auteurs favoris. Alors que je me débattais confusément avec des concepts abstraits (superstructure, classe, habitus, capital, champ, historicité etc.), je fus subjugué par cet article taillé dans la chair de l’expérience togolaise. Sortir le Togo du gouffre de l’histoire m’a sorti du gouffre intellectuel d’un enseignement un peu trop académique et -disons-le- soporifique.

Les deux solitudes togolaises

    Selon l’auteur, elles seraient un legs colonial perpétué par une « élite politique qui continue d’ignorer le triste et persistant malentendu qui toujours déchire le Togo sous toutes ses coutures et ses désirs d’avenir : la désunion togolaise incarnée par la césure Nord-Sud, connue de tout le monde, que chacune des parenthèses de gestion politique n’a su combler. » « Désunion », « césure Nord-Sud », « gouffre de l’histoire », les entailles sont précises et nettes. Sur le même sujet, j’avais auparavant lu Comi Toulabor, Kofi Folipko et bien d’autres. Mais, aucun n’avait atteint ce degré de clarté et de précision dans le diagnostic du mal togolais :

« Cette confrontation nord-sud ainsi cristallisée, les méfaits des uns et des autres, leur silence parfois et singulièrement l’incapacité collective de l’élite politique à nommer le mal de la division et de la méfiance au Togo -pour pouvoir mieux le combattre, cette démission collective et tous ses attributs constitutifs forment la trame de fond d’un paysage politique qui a de la difficulté à se libérer de ses amarres rétrogrades pour prendre les larges, et retrouver le destin normal de la cohésion sociale annonciatrice d’un développement partagé. »

   « Nommer le mal», disait-il. Mais qu’est-ce ? C’est démaquiller et dévisager la réalité sous tous ses traits outranciers. Pierre ADJÉTÉ mettait des mots précis sur les maux togolais dissimulés sous le fard ordinaire de la banalité.

« Le Togo entier continue à avoir mal à sa division nord-sud, gangrenée par une confrontation de deux élites sociales campées dans l’adversité : celle, conjointe et relativement soudée de l’administration publique et des forces armées, dominée par des nordistes d’un côté, de l’autre côté celle hétéroclite d’une classe d’intellectuels, de gens d’affaires et d’insatisfaits divers acculés à un exil intérieur silencieux, parfois tapageur mais souvent résigné ou à l’exil extérieur généralement bruyant, auto-gratifiant et prophétique d’une soudaine démocratie.

Aussi, cette infection sociale de désunion, réfractaire au dialogue et à la confiance, paralyse-t-elle la diaspora togolaise dans laquelle tous ceux qui s’en clament et s’y identifient sont généralement du sud –même si on ne peut leur en vouloir pour cela. »

« Nous sommes tous coupables !»

   Le théoricien des « deux solitudes togolaises » conclut son texte en appelant à un « grand virage » vers l’intégration sociopolitique républicaine. Il en appela au pardon et à l’amnistie, faisant de « l’Oubli du passé conflictuel, l’entame de l’avenir républicain » :

« il faut que l’élite togolaise appelle et favorise clairement un mouvement à l’adresse des citoyens, un mouvement vers le dépassement du clivage nord-sud, lequel retarde toujours le Togo. (…) J’entends déjà les adeptes de ce piège social sans fin qu’est la justicière et vengeresse Impunité, déchirer leurs habits en public pour nous faire croire que : Jamais le pardon ne saurait advenir au Togo sans aveux et repentances des coupables. Ces gens n’auront encore rien compris. À eux comme à d’autres, il nous faut leur répéter de nouveau : Nous sommes tous coupables ! À ce procès des consciences, de l’inaction et de l’Histoire, nous sommes tous coupables, et toutes les auditions publiques préparatoires nous le démontreront en n’accusant personne et en laissant le souffle de l’Histoire et l’écume du temps apaiser chaque douleur individuelle, édulcorer toutes nos souffrances collectives. »

   La puissance conceptuelle de la théorie des « deux solitudes togolaises » de Pierre ADJÉTÉ tient au fait qu’elle totalisait en quelques mots l’informe et l’informulé des fractures togolaises. Le sens de la formule portée par le souffle d’un style incandescent. Pierre ADJÉTÉ a ciselé ses phrases dans la chair de l’expérience vécue et nous a livrés un fort utile instrument de penser et une inépuisable source à requestionner. La musique de sa prose entra fortement en résonance avec ce qui n’était qu’intuition aléatoire. Placés, l’un et l’autre, de part et d’autre de la frontière qu’il venait de préciser; j’ai reçu ce texte comme une bouteille à la mer. Cette bouteille jetée à la mer depuis le Québec me parvint grâce à Yao ASSOGBA, professeur émérite de sociologie à l’Université de Québec en Outaouais. De cette main fraternelle tendue par Pierre ADJÉTÉ, je vis une pierre sur laquelle bâtir une nation plus unie. Depuis, je n’ai cessé de broder et de réinterroger la césure togolaise comme un opérateur d’intelligibilité. Neuf ans plus tard, j’en fis l’ossature de mon essai politique publié en 2018 : Pour (vraiment) conclure la lutte [2]. D’autres travaux ultérieures continueront d’interroger la généalogie et l’actualité de l’approche léguée par Pierre ADJÉTÉ pour penser et panser les fractures togolaises.

► ► Prochain épisode de la série : Un nain sur des épaules de géants (2/5) Yao ASSOGBA


[1] Pierre S. ADJÉTÉ, Pour la fin des deux solitudes togolaises : Sortir le Togo du gouffre de l’histoire, Québec, Canada, août 2009, p.5 (À lire sur http://www.adjete.com)

[2] Radjoul MOUHAMADOU, Pour (vraiment) conclure la lutte, éditions AGO, 2018, p. 190

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