TOGO. Des politiques sous « carburant populiste » ?

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   Le nouvel essai court et percutant de Mohamed Madi Djabakaté , Le proposant, paru ces jours-ci, traite du « désenchantement politique » au Togo. Un désenchantement qu’il impute à la persistance d’un « statu quo » entretenu par la « dérive populiste » des principaux acteurs politiques qui transforment les dialogues en débats, ainsi qu’à l’inféodation de la société civile aux mêmes acteurs politiques. Le livre se donne également à lire comme un plaidoyer pro domo en faveur de l’autonomie du savoir et de l’utilité sociale des intellectuels, à savoir les spécialistes de science politique, lesquels doivent aux citoyens des « outils indispensables à la compréhension d’enjeux politiques et sociétaux » (p. 22). Que retenir de cet ouvrage écrit sans fard, campant le portrait d’une classe politique togolaise dopée aux stéroïdes populistes tenant en coupe réglée sa société civile ?  Compte rendu de lecture et critique.

Un populisme sans nuances

    Le champ politique togolais offrirait, selon M. Madi Djabakaté, du fait du vide idéologique et de l’indifférenciation partidaire, un terreau fertile au populisme. Toutefois, il ne se risque pas à une redéfinition conceptuelle de la notion. Dès les premières pages, il assène : « le populisme des hommes politiques n’est rien d’autre que la construction de larges coalitions non idéologiques qui s’appuient sur l’appel unificateur au peuple » (p. 26) N’étant donc pas une idéologie politique, le populisme peut être grosso modo entendu comme un style ou une rhétorique visant à unifier le peuple, à le prémunir contre tout principe de limitation et tout adversaire, notamment les élites. En s’appuyant sur un large éventail d’exemples, l’auteur montre que le phénomène est mondial et semble caractérisé notre âge démocratique. La rhétorique populiste en Afrique, poursuit-il, emplit un espace infertile sur lequel les « idéologies du tiers-monde » ont du mal à s’enraciner durablement. Pour qualifier ces idéologies fleurissant selon les exigences du moment, mais qu’on jette sans regret quand les circonstances changent, M. Madi Djabakaté convoque la métaphore des « parapluies ouverts » de Kenneth Minogue. Le politologue togolais repère ensuite quelques traits transpartisans du populisme au Togo, à travers les prises de position des différents acteurs politiques pris dans la crise qui couve dans le pays depuis le 19 août 2017. En ce qui concerne l’opposition togolaise, elle soufflerait, insiste-t-il, sur un « antiélitisme visant à faire de l’autre camp la menace du bien vivre ensemble » (p. 27), ferait du « chantage des émotions populaires alors que le nœud du problème réside dans la sincérité des opérations électorales » (p. 27) et marcherait au « carburant populiste » (p. 30) que lui insuffle Tikpi Atchadam à la veille de chaque marche. Parallèlement, il souligne que le chantage au peuple, n’est pas l’apanage de la seule coalition de l’opposition, le pouvoir également y recourrait par le biais des « manipulations cyniques de la rhétorique péroniste, incarnée par les ministres Yark et Bawara » (p.27) et les « chantages des chefs de service qui demandent toujours qu’ils [agents de la Fonction publique] démontrent leur soutien au « grand parti unir ». » (p. 36)

  Au surplus, l’auteur analyse une autre forme de chantage : l’imputation de populisme ou le « populisme péjoratif ». Aussi écrit-il, « le pouvoir togolais cultive cette approche péjorative du populisme pour peindre l’action de son opposition et mobiliser les siens. Sauf qu’en procédant ainsi, elle-même dégage une odeur forte de populisme péjoratif. » (p.35)

Cédéao, dialogue et élections

Madi Djabakaté relève que la Cédéao a commis une erreur de diagnostic en laissant croire que la crise togolaise pouvait trouver une issue électorale. S’engouffrant dans la brèche, les législatives maintenues par le gouvernement n’avaient « aucun enjeu » quand on reconnait « qu’aucune des deux législatures (2007 et 2013) sous l’ère Faure Gnassingbé n’a été en mesure de faire les réformes tant espérées » (p. 59). Etant donné que chacune des parties lorgnait sur une éventuelle majorité à l’issue de ces élections, le fait majoritaire l’aurait probablement emporté sur l’impératif du consensus. A ce sujet, l’essayiste prédit que l’entêtement du gouvernement à poursuivre dans la voie unilatérale ne fera qu’étaler la crise dans le temps. Pour lui, une opposition institutionnelle taillée sur mesure ne l’immunisera pas contre une nouvelle réplique et n’empêchera pas les partis extraparlementaires de souffler sur la braise de la crise déclenchée en aout 2017. En ce qui concerne la facilitation diversement appréciée de la Cédéao, d’un bout à l’autre de l’échiquier politique togolais, M. Madi Djabakaté ne tarit pas de critiques :

« N’en déplaise aux acteurs immédiats de la crise, il faut une médiation et non une facilitation si l’on ne veut pas voir la gangrène de la crise se propager sur l’étendue du rectangle et aboutir au point de non-retour. » (p. 61)

« En réalité, dialoguer pour une sortie de crise en l’absence de Tikpi Atchadam peut être assimilé à l’approche d’un médecin qui diagnostique le garde malade en lieu et place du malade. » (p. 67)

Pour parer l’échec de la facilitation, M. Madi Djabakaté préconise une médiation en bonne et due forme. En outre, il formule quelques propositions à l’endroit de la Cédéao et des parties au dialogue :

« au-delà du dialogue, il suffit de lire la plateforme revendicative du PNP pour réaliser que l’objet du conflit est la soif de pouvoir de Faure Gnassingbé qu’il est difficile d’étancher sans des réformes ciblées. Et c’est autour de ça que le dialogue doit être conduit. » (p.69)

« (…) le médiateur ne doit pas perdre de vue qu’il est tierce partie au conflit et se rappeler que le conflit n’est pas le sien mais celui des parties. Le droit de propriété du conflit n’est pas cessible. » (p. 70)

 Couper le cordon ombilical

   Quand il s’agit de dénoncer les travers de la société civile togolaise, sa plume ne tremble pas: « [la société civile] telle que conçue dans notre rectangle nationale entretient le flou et la confusion » (p. 77) Il poursuit : « le malaise togolais est d’autant plus profond que c’est de la société civile qu’émane l’opposition togolaise. » Selon l’auteur, ce lien congénital expliquerait la difficulté à couper le cordon ombilical. En effet, au tournant de la décennie 90, le Front des Associations pour le Renouveau (FAR), galaxie d’associations comme son nom l’indique, a été le fer de lance du printemps démocratique togolais d’alors. Et si des partis politiques à proprement parler ont émergé de cette nébuleuse initiale, de façon oscillatoire la frontière entre société civile et partis politiques se brouillent. D’une part l’opposition, à travers regroupements et coalitions, y puise une force de réserve pour parer les blocages ou donner de la résonnance à ses combats. D’autre part, le pouvoir symétriquement s’efforce à se constituer et entretenir son propre cheptel d’organisations de la société civile. Sous fond de lutte de places, le jeu institutionnel, au sein notamment de la CENI, se métamorphose en guerre par proxy, c’est-à-dire par société civile interposée. La persistance de ce petit manège s’explique par la crise de confiance entre les acteurs, mais également par leur refus de recourir à une expertise neutre pour piloter certaines institutions d’appui à la démocratie.

   L’essai de Mohamed Madi Djabakaté a le mérite de défendre des thèses fortes prenant de front l’actualité politique togolaise et les acteurs qui la font. Il faut lire Le proposant non comme une attaque ad hominem mais comme une analyse systémique des blocage togolais. Le livre s’achève sur une idée essentielle : « c’est avant tout un problème de système et non de personne. » (p. 104). Malgré son titre alléchant, l’essai n’est pas un catalogue de propositions pour réenchanter la politique togolaise. En posant plus de questions qu’en apportant des solutions, il fait office d’invitation à réfléchir, à rouvrir le débat sur ce que la rhétorique populiste fait à l’idée du peuple et à l’efficience politique. Poursuivons donc la réflexion.

 


CRITIQUE

  Mes réserves vont se limiter à trois petits points éminemment techniques.

1. Sous le soleil noir du populisme, tous les chats ne sont pas gris. Le premier point de fragilité du raisonnement de M. Madi Djabakaté tient à l’opportunité d’une imputation de populisme aux deux bords de la polarité politique togolaise. Pour le dire trivialement, est-il analytiquement pertinent et politiquement efficace de mettre pouvoir et oppositions dans le même sac populiste ? N’aurait-il pas été préférable de distinguer entre un populisme d’opposition et un populisme de gouvernement ? Secundo, M. Madi Djabakaté ne tire pas argument du fait que la C14 se revendique plutôt du « populaire » (La lutte populaire est invincible !) et que c’est le pouvoir qui lui accole l’étiquette populiste. En plus, la fracture peuple/élite n’est pas flagrante ni usité dans la rhétorique politique de l’opposition. Cette dernière, au contraire, fustige un régime militarisé (une « junte » ou une « mafio-junte ») et s’est longtemps identifiée à l’intelligentsia du pays. Dit simplement, l’opposition est plutôt formée d’élites intellectuelles contre un pouvoir perçu comme tenu d’une main de fer par une élite militaire tribalisée. Tertio, s’étant laissé séduire par l’idée d’un populisme au singulier, comme d’un bloc cohérent et monolithique, l’auteur ne nuance pas son diagnostic ni ne travaille suffisamment à débrouiller l’indifférenciation entre oppositions et pouvoir au Togo. Ce terrain laissé en friche, on peut l’espérer, sera poursuivi dans de prochains travaux.

   Il y a visiblement autant de populismes qu’il y a de continents, de pays, de partis et d’hommes politiques. Le péronisme n’est pas le boulangisme, le trumpisme n’est pas l’erdoganisme. Au demeurant, à quoi bon recourir à une notion aussi plastique et protéiforme ? Si tout le monde est populiste, en quel temps vivons-nous ? En ces temps qualifiés de « moment populiste », le populisme se donne comme trans-idéologique voire supra-idéologique et s’adapte même aux systèmes réputés a-idéologiques. Ce populisme mainstream est le dernier symptôme de la crise de la représentation démocratique.

  En somme, il faudrait situer la ligne de partage entre les populistes qui revendiquent l’étiquette (Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche, Albin Michel, 2018), et ceux qui la rejettent ou avancent masqués. En occident, il est désormais révolu le temps où il servait à disqualifier les mouvements de la droite nationaliste et xénophobe. La déclinaison stratégique incline désormais ceux qui, de tous les bornes du spectre politique, prônent le renversement du stigmate à assumer une « politique du peuple » (d’essence ethnique ou nationale) contre une « politique des élites » (autoritaire, paternaliste, technocratique, anti-démocratique). Bref, le populisme est une force occulte inéliminable, une sorte de double maléfique du populaire, qui vampirise tous les pays où prévaut un système démocratique à plus ou moins forte dose.

2. L’anarchie est un ordre.  A son corps défendant, M. Madi Djabakaté use péjorativement du populisme comme d’un stigmate pour fustiger les partis togolais rassemblés en « larges coalitions non idéologiques ». En plus, l’argument d’un jeu politique prospérant sur un socle politique a-idéologique ne résiste pas à la réalité historique. Dans Le mal togolais, Fulbert Sassou Atisso après/avec tant d’autres a démontré que le système partisan togolais reposait sur un socle idéologique, plus ou moins épuisé, hérité de la période pré-indépendances. « Un face-à-face non rompu » écrivait-il. A cette époque, un clivage politique plus ou moins clair définissait des mouvements « Nationalistes » pro-indépendance immédiate contre des partis « Progressistes » pro-français et indépendance graduelle. Ce clivage matriciel peut s’actualiser au présent dans la démarcation entre pouvoir et oppositions. Derrière l’apparente anarchie, il y a bien un ordre politique au Togo. L’ANC et l’UFC peuvent être rattachés au bloc nationaliste (CUT et JUVENTO) et le RPT/UNIR (aujourd’hui encore soutenu par l’Élysée) est un avatar issu de la fusion des pro-français (PTP et UCPN). Pour complexifier ce tableau binaire, il faut intercaler un troisième pôle (un Centre) et ouvrir le spectre à des franges périphériques plus ou moins proches d’un de ces trois pôles. En récapitulatif, trois pôles magnétiques, travaillés par les idées nationalistes et panafricanistes, d’inégales forces d’attraction structurent le champ partisan togolais. Le premier est campé par le parti monopolistique pro-français qui ne « perd » jamais d’élection (RPT devenu UNIR) ni le soutien de Paris. Le deuxième pôle est occupé par l’opposition dite « radicale » (souvent dominé par un parti nationaliste (UFC puis ANC) ou en coalitions/alliances occasionnelles). Le troisième pôle est celui des « Modérés » ou des « Centristes » qui peinent à exister dans un jeu bipartisan de fait. Il faut observer ici que depuis le 19 aout 2017, les partis anciennement constitutifs (CAR, MCD, PDP etc.) de ce « Centre coulissant » ont basculé dans le pôle radical. Ce qui a permis à d’autres partis (NET, MRC, MPDD, PDP etc) d’accaparer cet espace politique. La politique doit également avoir horreur du vide. Pour le dire vulgairement, « quand quelqu’un laisse, quelqu’un prend » (dixit Abass Kaboua)

3. A propos du cordon ombilical. L’instrumentalisation des OSC dans une guerre par procuration entre pouvoir et oppositions a été relevée par bien d’autres analystes. Le diagnostic de Mohamed Madi Djabakaté est donc juste. Seulement les conclusions qu’il en tire ravivent la querelle entre les tenants de la « contextualisation » et les adeptes du « mimétisme » de l’éthos démocratique qu’il a traitée brièvement dans sa conclusion. En effet, l’affliction face à ce qui ne « marche pas bien » (jugement dépréciatif voire péjoratif) au Togo empêche si souvent d’apprécier « comment ça marche ». « Ça », quoi ? La chose politique. Prosaïquement, le jugement normatif fait obstacle à l’analyse de la chose dans sa positivité pure. Pour comprendre les « logiques propres » au jeu politique togolais, il ne faut pas s’attacher exclusivement à décrire l’échec de l’importation de l’ordre étatique (Bertrand Badie) mais à comprendre les processus de réappropriations de la greffe de l’Etat (Jean François Bayart). Par-delà l’interaction entre société civile et partis politique, trop souvent décriée, l’analyse politique normative se borne à traquer les « écarts » par rapport à une norme supposé idéale, au lieu de scruter le ‘’fonctionnement en acte’’ du système et d’adopter une approche compréhensive de ses acteurs. Ainsi, au Togo, l’eschatologie révolutionnaire, qui domine la stratégie politique des oppositions, aimante une société civile qui parie également sur une refondation du cadre politique post-Gnassingbé. Ces coopérations occasionnelles entre OSC et partis d’opposition, ne visant nullement la confusion, sont éminemment stratégiques et courtermistes. De plus, le positionnement des OSC est basé sur le diagnostic que la neutralité n’est plus possible dans un cadre politique en crise terminale. De fait, les partenariats stratégiques entre OSC et partis politiques d’opposition, au sein de coalitions ou collectifs, malgré leur inefficacité pratique, obéissent à des raisons d’agir objectivables. Quand le but du rapprochement est atteint ou perdu, les composantes de ces alliances circonstancielles (CST notamment) retournent à leurs positionnements initiaux.

  Il faut articuler deux niveaux d’analyse pour comprendre le jeu complexe des OSC et des partis politiques de l’opposition. Les coalescences obéissent à des logiques conjoncturelles, alors que la tendance structurelle est à la distanciation entre les deux types d’entités politiques.

  Pour finir, il faut interroger l’approche de M. Madi Djabakaté consistant à invoquer un « désenchantement politique ». Sur ce point, une lecture de long terme semble suggérer l’inverse. En effet, le réveil populaire de 2017 qui a mobilisé des millions de Togolais dans les rues du pays correspond à un épisode d’effervescence politique après des années d’apathie. Bien que le mouvement connaisse, depuis le dialogue et les élections du 20 décembre 2018, une baisse de régime, les Togolais placent plus que jamais leurs espérances dans la politique. La confiance règne encore entre les Togolais et les leaders de l’opposition coalisée ; même s’il subsiste une forte défiance envers les institutions. La crise politique a permis la politisation de nouvelles générations de Togolais gagnées par un frisson révolutionnaire. Il faudrait, à proprement parler, évoquer un moment de « flottement » dans une séquence de réenchantement politique.

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