Gbagbo, Kabila et le panafricanisme opportuniste

Joseph Kabila (à gauche) et Laurent Gbagbo (à droite)

 

   Un fléau ravage la critique panafricaniste en Afrique. Dans son attitude, il arbore la colère outrée d’une souveraineté outragée et d’une fierté panafricaine blessée. Dans son expression, il parle la vieille langue de l’anti-impérialisme mais finit par entonner en chœur l’air contemporain du conspirationnisme. Tout en se proclamant en faveur de la démocratie et des libertés, il prend le parti (sans oser se l’avouer) du régime de Joseph Kabila en RDC ou dénonce (sans la recontextualiser) l’éviction manu militari de Laurent Gbagbo en Côte d’ivoire. Cette petite musique oppressante et hystérique tend à saturer le débat public continental en escamotant la vérité historique pour ériger l’ethnocentrisme compassionnel en norme. La renonciation à défendre la force du vrai, face aux charmes du vraisemblable, paie un lourd tribut au culte du bouc émissaire : la France en l’occurrence. La perfide France tient le rôle que le Diable tient dans l’idéologie religieuse chrétienne. La religion nouvelle qui se répand sur le continent est volontiers virulemment critique vis-à-vis de l’immixtion française dans les affaires africaines tout en affichant un soutien complaisant et compassionnel à ceux qui sont perçus comme ses victimes. Dans la lutte contre l’Axe du Mal, beaucoup disent : ce sont peut-être des salauds ? « Oui, mais ce sont, nos salauds à nous », finissent-ils par trancher. À quoi répond cet étrange paradoxe ?

Un pot-pourri

 L’internet africain, ce grand bazar à portée de clic, est devenu le temple du culte mortifère de l’invraisemblable, de la rumeur et des complots. Des sites complotistes produisent et des relais médiatiques (médias sociaux, trolls et activistes) diffusent à jet continu des informations non sourcées et souvent infondées. Les écosystèmes médiatiques africains, où se forgent les opinions publiques, restent désespérément vierges de toute critique des médias et du fact checking. La différence entre description et prescription informationnelle, la frontière entre information factuelle et fausse nouvelle, est parfois beaucoup trop subtile pour être perçue par celles et ceux qui ont du mal à dissocier africa24tv et africa24.info. Les articles du premier sont signés par une rédaction composée de journalistes qui ont pignon sur rue, ceux du second site internet sont commis par un mystérieux administrateur (Admin).  Sans le moindre recul critique, les usagers africains, souvent happés par des bulles de filtre paranoïdes ou abandonnés à eux-mêmes dans la jungle du web, vivent non pas dans une ère post-vérité, mais une ère hors-vérité de grande confusion entre vérité, fiction et mensonge. Faute d’un mode d’emploi adapté pour naviguer dans l’océan global de l’information, beaucoup optent systématiquement pour la ligne de moindre résistance : c’est-à-dire le conformisme conspirationniste. Ce penchant traduit une réaction allergique développée au sortir de l’âge du formatage des esprits par la vérité-unique des médias d’États qui furent d’intenses propagateurs de fake news avant l’heure. Dans un tel contexte de rejet de la vérité-unique, on accorde plus de crédit à l’officieux qu’à l’officiel. les théories du complot et révélations invraisemblables sont plus susceptibles d’être tenues pour vraies qu’une vérité émanant des médias officiels nationaux ou étrangers, et ceci parce cela. Les médias étrangers sont suspects de manipulation impérialiste, évidemment ! Même RFI? Surtout RFI! Cette disposition au conspirationnisme, les politiciens et la critique panafricaniste dévoyée savent l’instrumentaliser à l’occasion des crises politiques. Jouant sur ces ressorts, les apôtres de l’église conspirationniste du réveil populaire font, depuis le début de l’année 2019, l’apologie de Jospeh Kabila et prône la béatification de Laurent Gbagbo, au nom, évidemment, de la glorieuse lutte contre l’impérialisme français. Nenni, de la « vérité des urnes » en RDC ! Nenni, des victimes en Côte d’ivoire ! Quand la France s’en mêle, elle est forcément guidée par des intentions funestes qu’il faut combattre à n’importe quel prix. À en juger par les commentaires dithyrambiques, nombre de panafricanistes 2.0 ne rechigneraient pas à accorder leur bénédiction à Joseph Kabila pour le prix Mo Ibrahim pour le leadership d’excellence en Afrique et hisser Laurent Gbagbo à la dignité du martyr de Thomas Sankara. Quand on truque les instruments de mesure, le relativisme devient le seul étalon. Les principes intangibles deviennent des paillassons, quand une passion triste se saisit d’esprits en cabale. Ce qui est une trahison flagrante des idéaux panafricanistes pour lesquels ses fossoyeurs prétendent lutter.

Le panafricanisme opportuniste

   L’annonce de l’acquittement de Laurent Gbagbo n’est pas une décision juste, c’est juste une décision de justice. En fait, ce n’est même pas une information juste, c’est juste une information qu’il convient d’analyser froidement. Elle met en question l’efficacité, l’instrumentalisation et la pérennité de la CPI (Cour pénale internationale). Avant tout propos, elle invite à avoir une pensée pour les victimes ivoiriennes mortes dans les crises qui ont secoué le pays et de regretter, avec affliction, que justice n’ait pas encore été rendue et qu’elle reste à faire. Avant de se réjouir de la libération d’un protagoniste desdites crises, il faudrait avant tout penser aux victimes et au naufrage de la justice pénale internationale. L’échec de la justice des vainqueurs ne doit pas se solder par une amnistie générale ou une renonciation au principe même de toute justice contre les puissants. Il faut prendre garde aux indignations sélectives. Des panafricanistes conséquents devraient défendre les veuves et les orphelins de Côte d’ivoire, avant de prendre le parti de Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé. En effet, si Laurent Gbagbo est absolument indigne du martyr sankarien, le biopic de sa vie politique pourrait néanmoins rafler le Prix Thomas Sankara au FESPACO. Politicien très habile, il a su surfer sur la vague d’un panafricanisme opportuniste pour construire un capital de sympathie sur le continent et se refaire une santé à la fin de son règne. En 2011, il ne fit l’économie d’aucune critique à l’égard de l’ingérence politique, monétaire et sécuritaire de l’ex-métropole. Le chant du cygne de son régime, au son d’un retour tardif aux sources panafricanistes, a touché les points sensibles du public africain. Cela vaut-il absolution totale de tout crime dans les crises ivoiriennes ? Il faut croire que « OUI », dans l’opinion dominante sur le continent. 

Depuis décembre 2016, Jospeh Kabila usurpait le pouvoir d’État en RDC en refusant d’organiser des élections devant lui désigner un successeur. Quand deux ans plus tard, il décide de se plier aux pressions extérieures, ce n’est pas sans écarter des adversaires, choisir les challengers et finir par désigner le vainqueur du scrutin présidentiel. L’histoire aurait dû retenir la trame factuelle d’un président-usurpateur, si l’intervention du Quai d’Orsay n’avait paralysé l’esprit de discernement des souverainistes/panafricanistes de tous poils. « On peut violer l’histoire, pourvu qu’on lui fasse de beaux enfants » disait Alexandre Dumas. On peut néanmoins se soustraire à cette réévaluation avantageuse a posteriori du régime Kabila, étant donné que les enfants nés de ce viol incestueux entre le panafricanisme compassionnel et l’autoritarisme africain sont marqués par les traits de la bêtise. Le fréquent usage opportuniste du panafricanisme, par des chefs d’État en bout de course, prouve que l’idéologie tend à devenir le cache-misère d’un ethnocentrisme larmoyant et à se confondre avec une critique absolutoire sur le continent. Elle s’appuie également sur un relativisme des valeurs qui absout les crimes des hommes politiques – comme Gbagbo ou Kabila- en ne ciblant plus que d’inaccessibles boucs émissaires abstraits – la France et ses avatars.

Rituel du bouc émissaire

 À quoi bon un bouc émissaire ayant la taille d’un pays comme la France ou la forme d’une pieuvre comme la Françafrique ? Le bouc émissaire, vecteur d’une critique expiatoire, a une vertu sociale importante en Afrique. Au sens de René Girard, son sacrifice sert à réconcilier la communauté avec elle-même. Ce rite social n’a que faire de la justice et du chagrin des parents de victimes des conflits antérieurs à la désignation de l’ennemi commun. Le transfert sur la France impérialiste de la violence qui ravage la Cité africaine vise à inverser le « tous contre tous » en « tous contre un ». La critique de la Françafrique -c’est-à-dire sa mise à mort symbolique- en Côte d’ivoire et en RDC est un introuvable « bouc émissaire » pour retourner la violence indifférenciée qui menace de l’intérieur ces pays, un coupable-idéal extérieur dont le sacrifice est censé rétablir la concorde. En désignant, la France comme l’Axe du mal, l’objectif est de souder la communauté derrière un ennemi certes inaccessible mais commun et suffisamment abstrait pour ne pas être détruit. Ainsi, la critique devient absolutoire pour les vrais bourreaux, expiatoire pour la communauté et dilatoire pour le bouc émissaire (qu’on reconvoquera à la prochaine crise). Tout le monde semble y gagner, à part les victimes et la vérité historique. L’ethnocentrisme compassionnel et la critique expiatoire creusent le tombeau du panafricanisme…      

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