TOGO. La coalition de l’opposition : un grand cadavre à la renverse ?

leaders-coalition-opposition-togo

  Âmes sensibles s’abstenir, j’en avise les lyncheurs aux claviers faciles et les dévots de la bêtise de l’intelligence. Ceux qui encensent les devins aveugles et condamnent les libres penseurs au bûcher. Bref, ceux qui rechignent à faire usage de leur intellect et qui répugnent à ce que d’autres s’en servent. Ce qui va suivre comporte des mots d’esprit qui vont égratigner leur sensiblerie dégoulinante de bons sentiments. Je prie d’avance les frileux, les timorés, les fades et les tièdes de ravaler leur moraline et de passer leur chemin. En revanche, que ceux qui ont envie de faire un pas de côté me lise jusqu’au bout, me discute et me dispute. La glorieuse incertitude de la bataille d’idées veut que quiconque écrit s’expose à être contredit.

Et maintenant ?

  Passée l’enthousiasme des premiers mois de la crise, beaucoup de Togolais sont à nouveau taraudés par le doute. La météo politique nationale s’est quelque peu dégradée. Les prévisions probabilistes ne sont pas très bonnes : naufrage électoral et intempéries postélectorales en vues. De quoi porter un coup au moral des troupes. Après avoir frôlé la chute, une reconsolidation poussive mais réelle du régime de Faure Gnassingbé est en cours. La coalition de l’opposition a gaspillé son avantage stratégique du dernier trimestre de 2017, en s’enlisant dans un dialogue ambigu mal négocié. Après l’ouragan contestataire, la rue semble s’être résignée face au raidissement du régime. Une amie journaliste dépitée a récemment épinglé les « molles ambitions » et les « faibles moyens » de l’opposition togolaise, pour s’expliquer ce qu’il faut bien nommer une débâcle. Un autre camarade, aux capteurs beaucoup plus fins, m’a alerté sur la possibilité d’un « second front », une seconde réplique avec pour épicentre la ville de Kanté. Le coup de grâce pour le régime viendra du Nord du pays, m’a-t-il assuré. Au troisième trimestre de l’année 2018, il ne reste plus que les populations exsangues de la Kéran pour résister à la morgue du régime togolais. Quand le rivage se perd dans la brume, chacun cherche une bouée de sauvetage à laquelle se raccrocher… Un an après la secousse de Sokodé, la boussole de la lutte indique toujours le Nord, mais les cœurs des Togolais oscillent entre résignation et optimisme.

 La machine électorale poursuit sa course implacable. Sur les médias sociaux, on se délecte des manipulations du fichier électoral (avec des photos de cartes d’électeurs émises en doublons voire en quadruplons, images d’enrôlement de mineurs, et s’amusent du statut professionnel de « mendiant » affublé à certains recensés) et se désole des dysfonctionnements minant le recensement conduit unilatéralement par le pouvoir togolais. Mis devant le fait accompli, les leaders de l’opposition coalisée pestent sur les médias, tempêtent dans l’hémicycle, mais se montrent impuissants à peser sur le processus. Après avoir un temps brandi la stratégie du boycott, ils ne veulent embarquer dans le ‘’train de Gilbert Bawara’’ qu’à la condition expresse que le wagon de l’UFC soit décroché du groupe de l’opposition parlementaire et raccordé à la locomotive de la majorité. Le statut de l’UFC (Union des forces de changement) de Gilchrist Olympio, parti politique moribond d’un opposant déchu, est devenu l’épine dans le pied d’une feuille de route dont la mise en œuvre est sensée désamorcer la crise politique. Pour désactiver le défibrillateur du vieux Fo Gil, on n’hésite pas à tirer sur l’ambulance. A la chasse comme à la chasse ! Quand on rate le gros gibier on se rabat sur le plus petit et le plus facile à abattre.

Et après ?

  Soyons clairs, il faut fustiger les entorses aux règles démocratiques et réaffirmer la nécessité d’une ligne de démarcation clairement définie entre pouvoir et opposition. Notons cependant que si la langue du législateur togolais est trop laxiste sur le bornage de la frontière, les aller-retours des contrebandiers de la politique ne lui ont pas beaucoup rendu service. Parallèlement, refaire une unité intragroupe sur le dos du patriarche de l’opposition, forcé d’écourter sa convalescence à Paris, est une manœuvre politique très risquée. Car il est temps de se poser les questions qui fâchent… Que va-t-il se passer quand la coalition aura obtenu l’éviction de l’UFC de la CENI ? Qu’adviendra-t-il, quand elle aura sagement pris les sièges en ‘’seconde classe’’ qu’on lui réserve dans le train électoral de Bawara ? Soyons, bons joueurs : quand elle aura contraint la CENI à reprendre à zéro les opérations de recensement, que se passera-t-il ? Après ? Et ensuite ?  Dans un sens comme dans l’autre, la doctrine de l’ubiquité ne marche pas en politique. Autant on ne peut pas être au pouvoir et dans l’opposition en même temps. Autant on ne peut pas non plus vouloir l’alternance et rester en dehors du train électoral, cela reviendrait à abandonner le pouvoir ad vitam aeternam à Faure Gnassingbé. Il faut dès à présent se poser à nouveaux frais les bonnes questions.

La focalisation sur le cas de l’UFC ou sur les ajustements institutionnels et législatifs ne servent qu’à procrastiner et masquer le désert stratégique qui n’a cessé de croitre au cœur de la coalition. Contre l’hérésie qui consiste à penser que le droit (à travers des réformes constitutionnelles et des amendements législatifs) tout seul peut gagner une élection, il faut opposer doctement la nécessité d’une planification stratégique qui intègre toutes les incertitudes. Et d’abord, interroger les finalités en sondant les moyens organisationnels mis en œuvre. Quand on se met à quatorze contre un seul et qu’on se montre incapable de bâtir une offre politique (programmatique et électorale) commune, au bout d’un an de synergie d’action, il faut commencer par se poser la seule question qui vaille : cette union n’était-elle pas une faiblesse ? Farce ou une force ? Faut-il défaire ou refaire la coalition de l’opposition ?

  L’union est toujours un combat contre son/ses adversaire(s) et contre soi-même. C’est en gagnant son combat contre ses contradictions internes qu’on construit sa victoire contre son/ses adversaire(s). A l’intérieur de la coalition des quatorze, la bataille fait rage sur deux fronts parallèles : (1) la guéguerre interpartisane; (2) la concurrence intrapartisane. La guéguerre interpartisane se livre pour le leadership entre l’ANC de Jean Pierre Fabre et le PNP de Tikpi Atchadam. Cette lutte fratricide, qui est un secret de polichinelle, découpe un champ de bataille sur lequel les autres partenaires de coalition peinent à exister. Elle serait superflue si elle ne mobilisait pas trop d’énergies et ne nous détournait pas de l’adversaire réel. La concurrence intrapartisane, relevant de la comédie humaine du pouvoir, se mène au sein de chacun des quatorze partis autour d’ambitions personnelles et du respect ou non d’une discipline de parti/de coalition. Si la coalition des quatorze est en déroute, il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de le concéder, c’est parce que le principe de son unité était la quantité et non la qualité, le rejet et non le projet. A la remorque d’une aventure électorale qui se fait sans elle et contre elle, la coalition des quatorze est devenue prévisible et inefficace, en perdant toute force d’initiative. Et pour cause, l’union circonstancielle de l’opposition, sans contours ni contenus, fondée sur des égos impossibles, des divergences explosives et des alliances conjoncturelles n’a secrété aucun projet consistant. Au contraire, elle a armé des rancœurs, désarmé des consciences et trahi sa cause. En fait, toute coalition suppose une union de parties fondée sur une communauté d’intérêt. Mais ce qui fait le succès d’une union de parties, c’est sa capacité à se fondre en communauté de valeurs et d’idées. Des adversaires en communs rassemblent, mais ce sont des stratégies communes qui font gagner des batailles électorales. L’absence d’allant et d’inspiration grève toute perspective de conquête du pouvoir au Togo.

  En espérant se refaire sur une base positive, cette coalition est comme « un grand cadavre à la renverse où les vers se sont mis », pour citer Jean Paul Sartre, dont il faudrait signer le certificat de décès pour hâter l’avènement d’une nouvelle force/forme d’opposition qui prenne réellement la mesure de l’enjeu. Il faudrait défaire l’union négative (de rejet) pour la refaire sur des bases politiques, stratégiques et programmatiques intelligibles. La conquête du pouvoir par les urnes commande d’engager une dynamique de front commun électoral et la construction d’un projet de gouvernement collectif.  Cela passe par la neutralisation des petits calculs partisans au profit de la défense effective de l’intérêt général. La coalition des quatorze, sous sa forme actuelle, est morte… mais elle ne le sait pas encore. Elle doit renaitre. Elle est peut-être en train de renaître sous un visage différent, des modes d’action alternatifs, et dans une grammaire politique nouvelle.

 

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s