TOGO. Post-scriptum: Contre le procès d’intention et la paresse de pensée

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  Soixante-douze heures après la publication de ma lettre ouverte adressée à toute la classe politique togolaise, je continue de recevoir des messages d’encouragement, des demandes d’éclaircissement et d’être la cible de vives critiques. Je me réjouis des encouragements, accueille avec enthousiasme les demandes d’éclaircissements et avec bienveillance les critiques de bonne foi. Mise au point.

ENCOURAGEMENTS. Avant d’exercer mon droit de réponse, je me réjouis que la liste des signataires de la lettre se soit allongée du nom d’une personnalité dont l’engagement public et la probité morale ne souffrent aucune contestation. Attaché à l’idée d’une troisième voie pour desserrer l’étau de la double polarisation antagoniste, André Kangni AFANOU est un juriste engagé dans la défense des droits de l’homme au Togo. Cette voie étroite que nous essayons à quelques-uns de tracer est la seule à pouvoir nous sortir des impasses partisanes et idéologiques actuelles. À ce jour, l’idée continue d’infuser et les sollicitations de personnalités convaincues de la pertinence du plaidoyer pour une consolidation démocratique ne cessent de se multiplier. Je saisis l’occasion pour remercier les dix premiers signataires : le célèbre écrivain Sami TCHAK, la femme de lettres Tchotcho Christiane EKUE, l’homme d’engagements Paul AMEGAKPO, la plume acérée Tony FEDA, les intellectuels spécifiques Mohamed Madi DJABAKATE et Edem DOTCHE, les journalistes de conviction Ambroise Komi DAGNON et Marcel AKONARO, les très discrets Adolphe N. NAHM-LID et Jérôme Kerezoue AKLESSO. Je n’oublie évidemment pas toutes celles et tous ceux qui incarnent avec éclat la décence commune qui a aspiré ladite lettre ouverte.

ÉCLAIRCISSEMENTS. Des critiques bienveillants ont épinglé les surdités du texte sur des sujets brûlants (notamment sur une éventuelle non-candidature de Faure Gnassingbé en 2020) qui ne sont en fait que des omissions volontaires. La proposition d’un gouvernement de consolidation démocratique telle je l’ai déployée répond à une problématique spécifique : quel serait le cadre politique idéal pour mutualiser les efforts et concrétiser les volontés de réformes dans la perspective des recommandations de la Cédéao ? La lettre ouverte répondait donc à cette question et seulement à celle-là. Je n’ai jamais insinué que le gouvernement de consolidation serait une panacée contre tous les maux du Togo. Le sort de l’actuel chef de l’État et son renoncement à sa succession en 2020 relèvent d’une autre problématique dont les variables sont dépendantes d’une combinatoire de plusieurs paramètres (éthique, politique, juridique, personnel, national, sous-régional, etc.). Contrairement à certains, j’ai du mal à saisir la corrélation automatique entre l’alternance et le désistement de Faure Gnassingbé en 2020. Il me semble qu’une défaite électorale de son camp en 2020 permettrait de faire d’une pierre deux coups. Par ailleurs, le filon des lettres ouvertes adressées directement à l’actuel chef de l’État togolais a été abondamment exploité depuis la fin d’année 2017. Pour le moment, son mutisme ressemble à s’y méprendre à une fin de non-recevoir. Je ne voulais donc pas en rajouter, alors que d’autres (Kofi YAMGNANE, Marcel AKONARO, Gnimdewa ATAKPAMA, Paul MENSAH etc.) ont si brillamment trouvé des tons, des mots et des angles différents pour composer des textes remarquables tissés d’arguments toujours d’actualité. Ma démarche est toute autre. N’étant pas du genre à afficher une radicalité sans prise sur le réel, je pense, peut-être naïvement, que cette question ne peut être soldée que dans le cadre d’un accord prudentiel. Un accord qui trouve le juste équilibre entre respect de la souveraineté nationale et un accompagnement des institutions supranationales (régionales, sous-régionales, internationales etc.) en faveur d’un approfondissement démocratique au Togo. N’en déplaise à la doxa ambiante, j’essaie d’envisager et de dévisager les points de vue du pouvoir pour informer ma grille d’analyse de la situation. Un exercice auquel j’invite les « révolutionnaires du clavier » adeptes des joies naïves du plaisir solitaire de la politique de l’indignation. Il n’y a qu’un pas entre marcher sur une seule jambe (ne penser que comme soi-même et ne penser qu’avec ceux qui pensent comme soi-même) et confondre ses rêves et la réalité.

DÉNIGREMENTS. Comme il fallait s’y attendre, des lecteurs malveillants, à travers des répliques acerbes, ont cru voir dans le plaidoyer en faveur d’un consensus politique en vue de consolider la démocratie au Togo un « prétexte flou » pour légitimer le pouvoir actuel voire « une belle demoiselle aux mœurs légères » ; alors que d’autres « policiers politiques  » ont exigé que je dévoile mon « pedigree » à la douane de la pensée unique. N’ayant pas versé suffisamment dans l’indignation, le pathos et l’invective contre l’actuel chef de l’État, je suis soupçonné d’alliance objective avec le pouvoir et sans autre forme de procès livré au « bûcher médiatique » et au « lynchage public ».  Il faut croire que dans leur proverbial aveuglément volontaire, ceux-ci m’ont mal lu (ou pas du tout lu).  Je suis au regret de rappeler à ces « révolutionnaires de salon » et à ces « moralistes à deux sous » que tout projet politique qui ne s’embarrasse pas de regarder les choses telles qu’elles sont se condamne au désastre pratique. Le désastre, dans notre situation politique, consiste à se vautrer dans la paresse de pensée et à se rassurer à moindres frais avec des solutions de facilité ou ayant fait la preuve de leur inefficacité. La politique du bis repetita et celle de l’arrogance de l’inintelligence nouent une alliance objective avec l’ordre établi. À quoi rime le recyclage sans fin des solutions qui ont lamentablement échoué par le passé? Que vaut une prescription politique allergique à toute critique et qui ne prend pas la peine d’expliciter ses conditions de possibilité ?  En quoi demander à la Cédéao d’imposer un gouvernement de transition qui remplace l’actuel chef de l’État par un « chef de transition », sans prendre la peine d’expliquer les principes juridiques et politiques qui sous-tendent une telle décision, serait plus raisonnable que de proposer un gouvernement inclusif de consolidation démocratique ? En l’espèce, l’absurdité le dispute à un déni de la réalité qui ne peut s’expliquer que par une inquiétante méconnaissance des textes qui régissent l’organisation ou une inculture politique crasse.

DÉNOUEMENT. Pour remédier à ce somnambulisme politique, j’ai tenté d’affiner le diagnostic de la nature du régime togolais et de mettre à jour les instruments de sortie de crise. Les deux sont d’autant plus liés qu’un mauvais diagnostic fausse toujours le traitement à préconiser. D’une part, une dictature n’est pas une démocrature. Et d’autre part, la consolidation n’est pas l’antithèse de la transition mais son complément. L’extrême prématurité de la démocrature togolaise, née de l’interruption violente de l’expérience transitionnelle le 3 décembre 1991, est la conséquence d’une transition démocratique avortée avant son terme. L’interruption volontaire d’un processus de transition voire les régressions et les réversibilités démocratiques donnent naissance à ce genre de régimes hybrides. Conséquemment, pour relancer le processus togolais gelé après l’Attaque de la Primature, il faut compléter, améliorer et corriger les malformations congénitales du régime togolais par une cure de consolidation démocratique. Cela passe minimalement par des réformes institutionnelles et constitutionnelles qui assurent la séparation effective et garantissent l’indépendance réelle des trois pouvoirs.

  En lâchant la proie pour l’ombre, c’est-à-dire en se trompant de cible et sur la nature de la cible, les sentinelles aveugles de la pensée unique portent leurs coups d’épée dans l’eau. De plus, le pouvoir en place est suffisamment immunisé contre ces contestataires de service qui ne font que combattre dans le vide un adversaire imaginaire. On ne combat pas une démocrature comme si on menait une lutte contre une dictature. Et pour cause, onze mois après le début de la crise togolaise, la Cédéao n’a jamais envisagé de sanctionner, de suspendre ni même de hausser le ton contre la gestion de la crise par l’État togolais. On a alors du mal à comprendre la candeur de ceux qui pensent que l’organisation sous-régionale va décider le 31 juillet 2018 de débrancher le chef de l’État togolais et d’imposer un véritable gouvernement de transition. A-t-elle la volonté voire les moyens politique et militaire d’une telle volteface ? Le courage de la vérité m’oblige à répondre par la négative. L’idéologie consiste à tordre la réalité pour qu’elle épouse les contours de nos obsessions, nos désirs et de nos cécités. Le réalisme, c’est l’art de ne pas se raconter d’histoire. Une politique efficace commence là où on cesse de se raconter des histoires.

  À la posture contestataire de ces rebelles autoproclamés qui caricaturent mes propos afin de démasquer mon « imposture » et de dénoncer la toxicité de mes idées, je réponds sereinement que le manichéisme n’est pas une grille d’analyse politique et que le procès d’intention n’est pas une méthode de lecture critique des textes. Ne pas se tromper de diagnostic et par voie de conséquence d’adversaire devrait être le degré le plus élevé de scrupule politique au Togo. Il en va de l’efficacité de la lutte pour l’alternance comme de son aboutissement heureux.

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