TOGO. De Zola à Madi : Un « J’affirme » au ton accusatoire

  « Toute citation est citation à comparaître ». Je ne pouvais pas me soustraire à cette exigence benjaminienne de comparution intellectuelle, d’autant que l’auteur me fait l’honneur de me citer à plusieurs reprises dans son texte, à l’appui de ses arguments. Dans ce court ouvrage aussi incisif et que tonic, écrit d’une traite en cinq jours, il réédite une tradition initiée par un certain Emile Zola, auteur du célèbre « J’accuse ». J’y ai retrouvé la pugnacité et le souffle du premier des intellectuels dans cet essai d’intervention destiné à secouer le bocal politique togolais. Dans « J’affirme », visiblement inspiré de « J’accuse… ! », l’essayiste Mohamed Madi Djabakate arbore le costume de l’intellectuel engagé dans la cité. Le Zola togolais, sans l’anaphore mais non dépourvu d’emphase, met la focale sur les impasses politiques togolaises et fustige le piteux spectacle du personnel politique, tous bords confondus. L’autre parallèle avec le geste zolien, c’est le chronogramme. En cette année 2018, on commémore le cent vingtième anniversaire de la lettre ouverte d’Emile Zola au président Félix Faure, publiée le 13 janvier 1898 dans L’Aurore. Malgré la confondante homonymie entre Félix Faure et Faure Gnassingbé, « J’affirme » ne s’adresse pas qu’au chef de l’Etat togolais, dont le chiffre porte-bonheur du régime est le 13 de janvier, mais à toute « une classe politique apparemment dénuée d’empathie ». Cette dernière radioscopie du mal togolais plonge sans ménagement la plume dans la plaie, quitte à faire grincer des dents de part et d’autre.

« Je » est un « Nous »

  Le genre de l’essai politique est une forme d’écriture à risque. Il est moins exigeant intellectuellement qu’un traité ou une étude exhaustive, tout en imposant à l’auteur de fendre l’armure. Le vecteur de l’énonciation n’est pas le « nous » impersonnel, figure neutre derrière laquelle s’abritent les penseurs pour revendiquer une certaine objectivité scientifique, mais le « je » particulier de l’auteur. L’essayiste livre une subjectivité, une humeur ou opinion sur un sujet donné. Toutefois, l’expression diaphane qu’emprunte Mohamed Madi Djabakaté singularise son tour de pensée. À la première personne du singulier, un « je », peut se muer en vague, qui, par temps de marées hautes, dialogue avec elle-même, va et vient. L’écueil d’un sinueux tête-à-tête avec lui-même, l’auteur a réussi à l’éviter parce que son « je » charrie d’autres « je » dans son sillon. À force de s’ouvrir et de se nourrir de références théoriques, il a fini par acquérir l’épaisseur d’un « nous » dans lequel beaucoup s’y reflèteront. Un essai politique est très rarement une explication introspective avec soi-même. Sauf à tomber dans l’autoanalyse, l’autofiction voire l’ontopsychologie ; et à considérer que l’intime est éminemment politique.

De quel « je » Madi Djabakaté est-il le prête-nom ? Quel est le « je » du sujet qui s’affirme à travers sa plume ? D’abord, le passage de « je » affirme à « J’affirme » s’opère pas l’élision de la voyelle « e » au profit d’une apostrophe. L’élision de la voyelle est la métaphore de la phagocytose d’autres voix et lectures en son sein. Ensuite, la figure de style de l’apostrophe ici est destinée à la classe politique togolaise conviée à un examen de conscience. Mohamed Madi Djabakaté, scrutateur de l’actualité et clinicien de ses tourments, est à son quatrième ouvrage sur la planche des enjeux politiques contemporains. Cependant, conscient des limites de l’exercice, il ne prend qu’à témoin ses contemporains, redoutant la malveillance et la malcompréhension de certains médiateurs, afin de mieux s’adresser à la postérité. En témoigne cet avertissement placardé au seuil du texte : « Vous avez le droit de ne pas être d’accord avec le contenu de cette réflexion. Mais souffrez que je partage cela avec la postérité ». (p. 15)

Dès l’entame du livre, l’auteur tire la sonnette d’alarme : « le principe du multipartisme réclamé en 1991 est désormais en péril. (…) Avec d’un côté un pouvoir qui fait tout pour réduire l’opposition au silence et de l’autre côté une opposition qui se trompe non seulement pas de cible mais aussi ne montre pas en réalité une différence vis-à-vis du pouvoir qu’elle combat » (p.18)

Face à ce péril menaçant, l’écriture politique prend la forme d’un exercice de plaidoirie. Une assignation à comparaître devant la société présente et à venir à laquelle Madi Djabakaté ne se dérobe pas.

« L’Etat d’adoration » dans une « démocratie en treillis ».

  Dans le fond, l’auteur part du constat d’un enlisement politique, imputable à l’échec de la classe politique dans son ensemble. L’édifice politique togolais serait métastasé par une crise de légitimité tous azimuts avec « des institutions légales sans aucune légitimité » (p.50). Et pour cause, la surdité des hommes politiques à l’intérêt collectif des Togolais. À partir de ce diagnostic, Madi Djabakaté déploie une passionnante analyse auditive des hommes politiques togolais dont il résume les maux comme suit : « (…) je suis tenté de dire qu’ils ont entendu leur base mais ne l’ont pas écouté. Au pire ils se sont écoutés » (p. 20). Etendre sans écouter ses partisans voire s’écouter au lieu d’entendre la volonté populaire. Panne de sonotone ou défaillance auditive congénitale ? Il explique ainsi l’insensibilité de Faure Gnassingbé face à l’expression bruyante du ras-le-bol populaire depuis août 2017, ainsi que les échecs de Jean-Pierre Fabre qui a écouté plus son « subconscient » que le peuple, en se présentant à l’élection présidentielle de 2015. À la surdité des politiques s’ajoute le poison de l’ethnicisation de la politique dont il tente de repérer la généalogie dans la période coloniale.  Il consacre un saisissant développement sur « la prise en otage historique de Kara et par ricochet, du Nord » (p. 100-105) et fustige la dérive du pays vers une « démocratie en treillis ». (p. 75)

  En outre, l’auteur propose l’étiquette d’ « Etat d’adoration » pour qualifier le type particulier de l’Etat togolais : « à défaut de l’Etat Providence, à défaut de l’Etat Libéral on se contente de l’Etat d’Adoration. Tous les problèmes sont remis entre les mains du Seigneur ou les mânes des ancêtres. Il en va ainsi du développement, de l’alternance et même de la santé ». (p.51). Selon cette acception, l’Etat d’adoration togolais est une république où la réalisation des promesses de campagne et les accords politiques sont suspendus aux caprices des dieux. Bref, une hypothétique République incha Allah (si Dieu le veut bien).

Par-delà la « dispute constitutionnelle »

 Sur la virulente guerre de juristes autour de la question de l’immédiateté contre la non-rétroactivité, en cas de restauration des dispositions limitatives de la Constitution de 1992, Madi Djabakate choisit de ne pas prendre parti. Ce point d’équilibre impossible à trouver entre ces deux positions, Nouhou Djibo, Président National du Centre pour la Gouvernance Démocratique et la Prévention des Crises (CGDPC) et préfacier de l’ouvrage le résume en ces mots : « (…) retourner à la constitution de 1992 serait une preuve manifeste de paresse intellectuelle. Le dépassement de la version révisée de 2002 pour un alignement sur les textes de la CEDEAO serait une thèse bien fondée et probablement moins critiquée ». (p.7) La ligne de fuite pour s’extraire de l’enlisant débat entre les juristes togolais, Mohamed Madi Djabakaté la loge dans les échelons supranationaux que sont la CEDEAO et l’UA. Il observe que dans l’ordonnancement juridique du Togo, et selon l’article 140 de la constitution togolaise, « les traités ou accords régulièrement ratifiés ou approuvés ont, dès leur publication, une autorité supérieure à celle des lois, sous réserve, pour chaque accord ou traité, de son application par l’autre partie » (p. 83).  Ensuite, l’auteur se contente de rappeler le Togo à ses engagements internationaux, notamment ceux contractés aux termes du Protocole A/SP1/12/01 sur la Démocratie et la Bonne Gouvernance additionnel au Protocole Relatif au Mécanisme de Prévention, de Gestion, de Règlement des Conflits, de Maintien de la Paix et de la Sécurité signé à Lomé le 10 décembre 1999; et de la Décision prise dans le cadre de l’OUA, en juillet 1999, relative à la réaction de l’OUA face aux changements anticonstitutionnels de gouvernements. Selon le paradigme moniste auquel souscrit le Togo en matière de droit international, le pays devrait normalement se conformer sur le principe de la limitation du nombre de mandats présidentiels à deux. Redoutant le pire, il fait remarquer, que le pays n’est pas à l’abri d’un nouvel accès de « fièvre rouge » qui l’a ébranlé le 19 août 2017. Au Togo, 83% des citoyens sont en faveur de la limitation des mandats présidentiels à deux, selon un sondage Afrobaromètre de 2011-2013. Le désir d’alternance, assure-t-il, est puissamment enraciné, mais le pays est pris en otage par la « volonté d’un seul », au sens d’Etienne de La Boétie.

  En ce qui concerne la pérennisation de Faure Gnassingbé au pouvoir au-delà de 2020, l’auteur relève que sa « soif présidentielle sera étanchée en 2025 sans aucune possibilité de traitement palliatif » (p. 108) Au risque de ne pas se faire écouter du chef de l’Etat togolais, il appelle Faure Gnassingbé à prendre ses responsabilités devant l’Histoire.

 « Bouées de sauvetage »

  Pour le moment, observe Madi Djabakate, la révolution sous l’impulsion de la coalition des 14 partis politiques de l’opposition est improbable, mais en cas d’échec du dialogue politique intertogolais, le champ des possibles s’élargirait à l’infini. Il signale, fort astucieusement, que le caractère pacifique des manifestations de la rue togolaise signe le désir d’un dénouement paisible de la crise. Une allusion, à peine voilée, à la tentation révolutionnaire de Tikpi Atchadam qui aimante le spectre oppositionnel vers des positions de plus en plus radicales.

  S’il fallait résumer le livre en une seule proposition, c’est celle-là qui ravirait la palme de l’originalité : « On peut sur ce point prendre juste la peine d’introduire un alinéa précisant que l’article sur la limitation du mandat à deux ne peut faire l’objet d’une révision » (p. 107) En deux mots, il faudrait en plus de se battre pour le bout de phrase polémique (« en aucun cas »), songer à verrouiller à double tour la constitution comme c’est le cas au Niger. Cela passe par l’introduction d’une clause qui consacrerait l’inviolabilité de certaines dispositions essentielles du texte fondamental qui ne doit pas être interprêtée comme une bouée de sauvetage lancée au régime contesté.

Pour finir, l’essayiste renoue avec ses vieilles amours électorales en rappelant la nécessité d’assurer la sincérité des scrutins. Une proposition, déjà prescrite dans son précédant essai, consisterait à mettre sur place une CENI technique et permanente plutôt qu’un organe politisé et ad hoc. La nécessité d’un « passage à un Organe de Gestion des Elections (OGE) technique et permanent qui ne se contentera pas seulement de jouer à l’agent de liaison de la Cour Constitutionnelle. Il faudra désormais penser à envoyer les gens dans ces structures sur la base de leurs compétences techniques et de leur probité morale avec un mécanisme de désignation transparent. Pourquoi pas des auditions publiques devant un grand jury interdisciplinaire ? » (p.108)

  En somme, « J’affirme », porté par une prose cristalline, est un livre accessible et agréable à lire. Lisez-le comme un plaidoyer en faveur de l’alternance ou un témoignage pour l’Histoire. L’Histoire, ce « produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait inventé » qui enivre les peuples, selon la formule de Paul Valéry.

 

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