TOGO. Misères de l’intelligence: l’égojournaliste

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 En démocratie, le « quatrième pouvoir » est considéré comme le chaînon manquant non institué, mais indispensable au bon fonctionnement du triangle à trois sommets des pouvoirs théorisés par Montesquieu dans De l’esprit des lois (1748). Un quatrième pouvoir qui tient la place transversale de contre-pouvoir et la position centrale d’arbitre des élégances, pour le meilleur comme pour le pire. Depuis cette position de sentinelle, les médias tendent à exercer une domination structurelle sur l’exécutif qui moule sa communication dans leurs formats et se plie à leurs cadences. De façon générale, les journalistes prétendent refléter l’opinion publique, les organes de presse se posent en réceptacle des discours et en espace d’intermédiation entre la base et le sommet. Ils scrutent, auscultent et mesurent les fluctuations du pouls d’une société démocratique, à coups d’enquêtes d’opinion et d’articles d’analyse. Mais comme tout pouvoir est porté à l’abus, les médias exercent une domination symbolique qui nécessite que des garde-fous stricts leurs soient apposés. Utilisé avec plus ou moins de bienveillance, le pouvoir de nuisance médiatique permet de faire et de défaire des réputations voire des carrières. Les journalistes consacrent et démolissent, recommandent et dissuadent, prescrivent et déprécient, élèvent au pinacle et clouent au pilori les personnalités publiques, grâce au magistère qu’ils exercent sur l’audimat par le formatage des goûts et des opinions. Rudes opposants ou serviles courtisans, les journalistes participent plus ou moins volontairement de la domination des pouvoirs économiques, politiques et culturels. Ne serait-ce que parce que tout système de domination a besoin de contestataires de service, la critique peut devenir un puissant outil d’affermissement de l’ordre établi. Caisses de résonnance et points de résistance, les médias sont parfois les obligés des sphères politiques et économiques qui les tiennent par le portefeuille, par ces temps de crise de la presse. Pris dans un nœud inextricable de pressions contradictoires, les journalistes sont en proie à des effets de censures visibles ou invisibles, à des dérapages propagandistes voire du griotisme zélateur. En matière de garde-fous, on pense intuitivement que le journalisme est une profession extrêmement encadrée. Au Togo, par exemple, l’autorégulation médiatique des médias, au demeurant très timorée, est assurée par un Observatoire Togolais des Médias (OTM), et une Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC) fait office de gendarme de la déontologie. Eu égard à ces deux dispositifs, la corporation devrait être à l’abri des incartades vis-à-vis de la déontologie et autres fautes professionnelles, d’autant que la HAAC a la réputation d’être une « hache » servant à guillotiner les médias dérangeants les pouvoirs institués. Malheureusement, les journalistes togolais n’ont paradoxalement pas bonne presse. Pour conjurer ce mauvais jeu de mot, une critique neutre des médias, qui ne soit pas le fait des dispositifs susmentionnés, s’avère nécessaire, non seulement pour prescrire des corrections à la marge, mais pour questionner l’ordre médiatique, ses acteurs et les jeux d’influence dans lesquels ils se meuvent. Dans les grandes démocraties, de tels espaces neutres existent pour porter une contre-critique au contre-pouvoir médiatique. En France, de Sur la télévision (1997) du célèbre sociologue français Pierre Bourdieu, au documentaire Les Nouveaux chiens de garde (2012) inspiré du livre éponyme de Serge Halimi, en passant par Acrimed (Action critique des médias); une critique indépendante, radicale et intransigeante des médias tente de mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants. La démocratie, c’est avant tout, la délibération ! La critique des médias est un enjeu prioritaire d’hygiène démocratique au Togo pour dépolluer l’espace public de discours pseudojournalistiques qui jettent l’opprobre sur la profession et relèguent dans les ombres les vrais journalistes qui font bien leur travail.

  Dans ce premier numéro d’une série appelée à se poursuivre et à s’approfondir, je vais tenter de dévoiler la face cachée des « chroniques » publiées sur Le Journal de Firmin Têko-Agbo, blog éponyme du « journaliste-chroniqueur », hébergé par www.over-blog.com et sous-titré sobrement : « mon point de vue sur la géopolitique et la situation des droits de l’homme en Afrique et dans le Monde ». On peut y lire des curiosités comme « Géopolitique : Togo et Syrie, chouchous de la communauté internationale » ou encore des analyses sibyllines sur les turpitudes de Jean-Pierre Fabre, son obsession monomaniaque. Dans le ton des « chroniques », tout tourne autour de Jean-Pierre Fabre, tout ramène souvent à lui. Entre le journaliste et le chef de file de l’opposition, le désamour est de notoriété publique. Et les partisans de l’ANC lui rendent très bien la monnaie de cette exécration. Le point de non-retour a été dépassé à la fin août 2017, quand Firmin Têko-Agbo et d’autres journalistes ont été jetés en « pâture »[1] sur les réseaux sociaux par des supporters de l’opposition. Cette tentative de musèlement et d’intimidation produira l’effet inverse chez un Firmin Têko-Agbo qui n’aura de cesse de s’autoradicaliser. Le propos ici n’est pas de censurer le « chroniqueur national », mais d’analyser sa trajectoire éditoriale dans la crise politique ouverte en août 2017. Il s’agit, au contraire, de repérer les mutilations de sens et les falsifications de faits repérables dans ses chroniques. Afin de répondre à cette interrogation : de quoi Firmin Têko-Agbo est-il le symptôme ?

Il faut sauver le soldat Firmin

ob_c6a2d9_dsc-0442-620x330  Dans une apostrophe récente contre les fameuses « chroniques » sur la plateforme whatsapp « Togo Citoyen », administrée par Eli Goka-Adokanu, journaliste-animateur à Radio Métropolys, les partisans du célébrissime « journaliste-chroniqueur » m’ont reproché, d’une part, une jalousie déguisée contre son succès éditorial, et d’autre part, tenté de discréditer mes critiques en les rejetant dans la « littérature » la plus formaliste. J’observe ici que j’ai mis en berne ma carrière de journaliste et que les arguments qui m’ont été opposés ne portent pas sur le fond de mes critiques, mais constituaient une contre-attaque ridicule et formelle contre ma personne. Une façon habile de noyer le poisson de la critique de fond opposable aux « chroniques » incriminées. Par ailleurs, depuis quand soigner son verbe est dégradant et triturer la syntaxe est un signe de profondeur ?

Un mois après cette vive altercation, je vais essayer de reconduire et d’affiner le diagnostic que je posais alors. À l’époque, il m’était apparu clairement que le journaliste radotait, d’un article à l’autre, et que la façon dont il feuilletonnait son acrimonie envers Jean-Pierre Fabre devenait obscène. Un peu comme un « tueur qui revenait épisodiquement sur la scène de crime pour satisfaire un désir morbide », Firmin Têko-Agbo nous a fait rentrer dans une mallette pleine de billets offerts à Jean-Pierre Fabre par Alassane Ouattara, pour se coucher en 2015 au profit de Faure Gnassingbé. Ensuite, Jean Pierre Fabre se faisant rabrouer par le président ghanéen Nana Akufo-Ado dans le huis-clos du 27ème dialogue intertogolais sur les conditions de possibilité du « retour à la Constitution 1992 »[2] ; en passant par une escarmouche imaginaire entre Jean Pierre Fabre et Jean Kissi sur la nécessité de privilégier le dialogue aux épuisantes marches depuis août 2017. Sous cet angle, on pourrait rebaptiser les célèbres chroniques sur le mode des Aventures de Tintin en Les mésaventures de Fabre, ainsi on aurait: Fabre et la mallette de billets[3], Fabre complote avec Agboyibor[4], Fabre rencontre Nana Akufoh-Ado[5] etc.

Les mêmes affirmations péremptoires sont reconduites, quand sa plume s’égare dans l’analyse géopolitique. Tout de go, Firmin Têko-Agbo peut se permettre d’écrire « ces deux fils (Faure Gnassingbé et Bachar Al Assad) sont de grands chouchous pour la Communauté internationale »[6]. Une affirmation gratuite, fruit d’une analogie que rien de consistant ne permet d’étayer, au demeurant. En réalité, la méthode Firmin, c’est un double concentré de démonstration par l’absurde, de confusion des genres, d’amalgame de styles, de raccourcis ineptes et de colportage de ragots non vérifiés; par coups de force contre les faits et attentats contre le bon sens. Loin d’être « fou », comme le pensent certains, il mène une bataille idéologique des plus rationnelle. Tous ses papiers convergent vers une seule conclusion : l’opposition est condamnée à l’échec face à un Faure Gnassingbé indéboulonnable. En appoint à ses thèses, il convoque la géostratégie et ne recule devant aucune attaque ad hominem contre les leaders de la coalition des 14. Bref, il a un parti pris flagrant et ses analyses creusent une fosse commune où il ne finit jamais d’enterrer Jean-Pierre Fabre, Yawovi Agboyibo, Tikpi Atchadam[7] et compagnie. Et encore, et encore.

  À propos de géopolitique… Traiter de la « communauté internationale » en Syrie comme s’il s’agissait d’une entité monolithique relève d’une naïveté abyssale. Amalgamer la crise togolaise et la guerre civile syrienne est une vue de l’esprit. Tisser un signe d’équivalence entre les clans Assad et Gnassingbé est une farce. Les puissances (mondiales et régionales) actives sur le théâtre syrien sont nombreuses à poursuivre des agendas différents qui s’entrechoquent plus ou moins ouvertement. Il aurait été intéressant que le « chroniqueur national » précise de quelle « communauté internationale » parle-t-il ? La ou les communauté(s)internationale(s) ? La politique française n’est pas la même que les politiques américaines et turques en Syrie, alors même que ces trois pays sont alliés au sein de l’OTAN. Paris et Ankara ont longtemps œuvré à la chute du boucher de Damas avant de se raviser, alors que les États-Unis de Trump ont plus mis l’accent sur la lutte contre l’État islamique. Le jeu géostratégique de Moscou auprès de Damas, visant à se préserver un accès sur la Méditerranée, damne le pion aux intérêts occidentaux sur place. L’Iran chiite et ses phalanges libanaises du Hezbollah libanais tentent d’éclipser l’Arabie saoudite sunnite, en vue de maintenir la Syrie dans le croissant chiite arqué vers Téhéran. L’alliance apparemment objective entre Moscou et Téhéran n’est ni solide ni durable. La Turquie s’efforce de tuer un éventuel Kurdistan syrien dans l’œuf, alors que les combattants kurdes sont alliés aux États-Unis, à la France et au Royaume-Uni contre les djihadistes de l’État islamique. Le rapprochement entre Erdogan et Poutine obéit à cette obsession turque d’empêcher la création d’un Kurdistan indépendant à sa frontière sud. Israël, inquiet de l’influence grandissante de l’Iran à sa frontière nord, s’est lancée dans une campagne de bombardements contre des objectifs stratégiques sur le sol syrien. L’Arabie saoudite se rapproche de plus en plus de Tel-Aviv pour contrer l’ennemi héréditaire iranien. Certains observateurs ont même parlé de « plusieurs guerres en une ». L’analyse des macros et microdynamiques du conflit syrien intègre de telles couches de complexité incluant la fluidité des alliances qu’elle a inspirée au spécialiste de géopolitique Bertrand Badie la formule : « Au Moyen-Orient, les ennemis de nos amis ne sont pas forcément des amis ». Dans le brouillard de ces alliances fluides et ambiguës, parler d’une « communauté internationale » homogène soutenant Bachar Al Assad contre son peuple témoigne d’une méconnaissance crasse des structures profondes du conflit syrien. La vérité de notre monde contemporain, c’est sa multipolarité mise en tension entre la tentative d’affirmation de nouvelles puissances comme la Chine et/ou de réaffirmation de vieilles puissances comme la Russie. Face à la multiplication des acteurs intéressés et aux risques d’effet domino dans la région Moyen-orientale, les pays occidentaux se montrent plus attentistes, après avoir œuvré à la désintégration de l’Afghanistan et de l’Irak. D’autant qu’ils ont perdu toute légitimité à intervenir en Syrie, ne pouvant plus se parer d’un devoir d’ingérence humanitaire qui a précipité la Libye dans le chaos. Les Occidentaux, mis sur le banc de touche, tentent de revenir dans le jeu en se drapant sous la bannière de la lutte contre le terrorisme islamiste, afin de combattre les fantômes de leurs interventions antérieures. Aujourd’hui, la France et les États-Unis se tiennent à faire respecter une périlleuse « ligne rouge » que serait l’usage d’armes chimiques par Damas. La Russie peine à imposer sa pax poutina aux différents protagonistes du conflit. La délocalisation des rounds de discussions politiques de Genève à Astana n’a pas porté les fruits escomptés. La guerre en Syrie est devenue un casse-tête diplomatique et militaire insoluble.

  Quant à la géopolitique de la crise togolaise, elle ne s’épuise pas totalement dans la crise au Sahel, telle que le laisse croire notre « chroniqueur national ». Le Togo ne représente aucun intérêt géostratégique signifiant qui justifierait la complaisance des grandes puissances à l’égard des carences démocratiques de son régime politique. D’une part, la hantise de Paris, principale puissance occidentale ayant intérêt à agir au Togo, c’est l’effondrement des structures de l’État togolais. La prolifération des États faillis (Mali, Centrafrique) et des États fragiles (Niger, Burkina Faso post-Compaoré) explique mieux que la contribution du Togo à l’effort de guerre au Sahel, la peur d’une déstabilisation du régime togolais. Un collapsus qui pourrait dégénérer en guerre civile ou pire. Par ailleurs, le Togo ne fait pas partie du G5 Sahel, réunissant les acteurs clés de l’arc de crise africain, dont les membres sont le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Tchad. D’autre part, Paris tente de se départir du sparadrap de la Françafrique en s’abstenant d’opérer un changement de régime par le biais d’un coup d’État à Lomé. Françafrique or not Françafrique, that is the question ! Elle a préféré refiler le dossier togolais aux Africains qui réclament des « solutions africaines aux problèmes africains ».

  Si le critère de similarité entre la Syrie et le Togo repose sur le seul fait que Faure ait succédé à son père Eyadema Gnassingbé au pouvoir comme Bachar a pris la suite de Hafez Al Assad, c’est assez mince pour décréter que ces deux « fils de » sont les « chouchous de la communauté internationale ». Les choses sont beaucoup plus complexes.

À propos d’objectivité… Dans la perspective de la célébration de la Journée internationale de la liberté de la presse, le concours Les Lauriers du Journalisme d’Impact au Togo, pour récompenser le journalisme basé sur les faits, devrait connaître son apothéose le 3 mai 2018. « Journalisme basé sur les faits » ? Ce serait un pléonasme, si la presse togolaise n’avait pas la mauvaise réputation de s’affranchir allègrement des faits. Ce concours co-organisé par l’ambassade des USA, la France, l’Allemagne, la représentation diplomatique de l’UE et un jury professionnel, brandit un miroir inversé de l’image des pathologies de la presse togolaise. L’objectif visé, par les initiateurs du concours, c’est d’inciter « les journalistes à un saut vers la qualité professionnelle et le respect de toutes les normes qu’exige l’exercice du quatrième pouvoir. »[8] Par définition, le journalisme c’est l’établissement correct des faits. Même si la « chronique » est le genre le moins contraignant dans le journalisme, elle ne peut se soustraire totalement à toute objectivité. Parce que la liberté d’opiner ne doit pas devenir un permis de calomnier ou d’affabuler. La déontologie journalistique repose sur un travail de vérification des faits. Ainsi quand Firmin Têko-Agbo veut confondre Jean-Pierre Fabre dans l’affaire de la mallette reçue à Abidjan, le chroniqueur n’avance aucune preuve consistante, parce qu’il n’a réalisé aucune enquête sérieuse. Il reprend et donne de la publicité médiatique à des accusations proférées dès 2015 par Abass Kaboua, alors en froid avec le chef de file de l’opposition togolaise. Il n’apporte aucune plus-value à la rumeur, mais met au défi Jean-Pierre Fabre de prouver le contraire. Drôle de démonstration par l’absurde. L’accusé se retrouve sommé de prouver son innocence devant le tribunal médiatique. On assiste médusé à une inversion de la charge de la preuve qui incombe naturellement au journaliste (qui visiblement se prend pour un procureur). En l’occurrence, la décision de Jean-Pierre Fabre de ne pas attaquer en diffamation le chroniqueur a été brandie par ses détracteurs comme un aveu de culpabilité du leader de l’ANC. Voilà, comment on en vient à dévaler la pente d’un raisonnement complotiste et circulaire qui éclipse les apories méthodologiques du travail de notre « chroniqueur-journaliste ». Ainsi, Firmin Têko-Agbo peut se repaître dans la posture victimaire de l’éveilleur des consciences, persécuté pour avoir dévoilé une vérité cachée. Et prétendre tenir un discours réfractaire, alors même qu’il dispose de puissants relais dans les médias et de généreux parrains politiques.

  Eu égard à ce qui précède, un chroniqueur peut-il être considéré comme un journaliste ? N’y a-t-il pas une contradiction entre ces deux termes ? Malheureusement, quand il s’abrite derrière des chroniques assassines, Firmin Têko-Agbo ne fait pas œuvre de rigueur journalistique, il devient un « roman-journaliste » voire un agitateur d’idées ou un polémiste. Un journaliste digne de ce nom a du scrupule vis-à-vis des faits, c’est un travailleur de la preuve. Un roman-journaliste brouille la frontière entre fiction et réalité pour investir le champ des fake news et autres alternatives facts. Un agitateur d’idées pense et donne à penser sur les questions dans l’air du temps. La manie d’inventer des dialogues imaginaires est un indicateur d’un journalisme qui s’est égaré dans une littérature de mauvais genre. Sauf à être un candide invétéré, aucun lecteur sérieux ne peut donner du crédit aux propos que Firmin Têko-Agbo prête à Alassane Ouattara en 2015 contre Jean-Pierre Fabre, menaçant ce dernier de la Cour Pénale internationale (CPI). Comme quoi, la Cour pénale aurait étendu sa compétence au délit de parjure contre les mauvais perdants de compétitions électorales ? Pour sa gouverne, Laurent Gbagbo n’est pas poursuivi pour avoir refusé de reconnaître sa défaite aux élections présidentielles contestées de 2011 en Côte d’Ivoire, mais pour quatre chefs de crimes contre l’humanité à raison de meurtres, de viols et d’autres violences sexuelles, d’actes de persécution et d’autres actes inhumains. Son dernier article[9] sur les effets juridiques et politiques d’un retour intégral à la Constitution de 1992 est une extrapolation grotesque des thèses du pouvoir de Lomé II. Il fait du « retour à » la constitution de 1992 (avec effet immédiat) un raccourci pour « remettre à zéro les compteurs » en faveur de Faure Gnassingbé. Comme si un simple acte juridique pouvait effacer l’histoire politique récente d’un pays ? Cette vision autosuffisante du droit est un symptôme du délire légicentrique qui ronge la classe politique togolaise depuis 2002. Ainsi, selon notre plume retorse, les leaders de la coalition des 14 seraient des idiots utiles du régime et des fossoyeurs de leur propre cause? Raisonnement alambiqué.

Pour conclure… je vais tenter d’expliciter la catégorie sous laquelle, il faudrait à l’avenir ranger les « chroniques » de Firmin Têko-Agbo. Il s’agit de la catégorie d’égojournalisme. Qu’est-ce qu’un égojournaliste ? À mon sens, c’est un journaliste qui n’écrit depuis nulle part (nowhere), accessible de partout (everywhere) et responsable aucunement (not at all) de ses écrits. Il se cache indûment derrière la dépénalisation des délits de presse et la protection des sources pour se soustraire aux règles élémentaires de l’objectivité journalistique. L’intérêt pratique d’écrire de nulle part, c’est qu’on peut raconter n’importe quoi sur n’importe qui. Un égojournaliste est narcissiquement égotiste, il parle de lui quand bien même il écrit sur les autres. Il pratique, en quelque sorte, un journalisme du type « Me, Myself & I » (« moi, moi et moi »). Il écrit pour lui, de lui et se publie par lui-même. Il accable ses lecteurs de sa morgue, de ses morves et de ses idées fixes. Il se met en scène et pratique peu d’euphémismes, toujours dans l’outrance et l’agressivité. Un égojournaliste, dans le contexte togolais, panse avant de penser, c’est une mercenaire de la plume. Un journaliste sérieux s’abrite derrière le bouclier du conditionnel, le « chroniqueur national » ne donne que dans le présent de l’indicatif, même quand les idées qu’il avance sont sujettes à caution. Il s’abandonne aux dérives du roman-journalisme (un journalisme du hiatus, subjectif, approximatif et vindicatif) qui sème la confusion entre le vrai et le faux. Même si le « chroniqueur national » n’écrit d’aucun organe médiatique légalement constitué, ses textes sont repris ensuite sur des plateformes whatsapp et de news. Ses fameuses chroniques sont originairement éditées sur un blog personnel et ne passent par le filtre d’aucune modération éditoriale. Ainsi que le souligne la célèbre formule de Macluhan, le médium est devenu le message. Quand la parole ne passe plus par le support d’un médium, l’auteur devient le message. « D’où parle-t-il? » devient « qui est-il? ». Quelles sont les névroses et les obsessions de l’auteur ? Une analyse psychologique et sociologique de l’auteur s’impose pour situer de telles publications dans la topographie des sensibilités politiques établies. De façon canonique, on distingue un journalisme d’information d’un journalisme d’opinion. La nécessité de ce repérage est indispensable pour ne pas tomber dans le panneau de la fausse neutralité. L’information est descriptive alors que l’opinion est prescriptive. Cette précaution d’usage est résumée dans la règle des 5 W (What, Who, Where, When, Why) traduits en français par « Quoi ? Qui ? 0ù ? Quand ? Pourquoi ? » Tous les articles qui se présentent comme de presse doivent passer au crible de cette règle impérative du journalisme.

Le plus pénible c’est qu’on a souvent l’impression d’un règlement de comptes interminable de la part d’un « chroniqueur national », cédant aux sirènes d’une antipathie personnelle qu’il nourrit contre le leader de l’ANC, qui le lui très rend bien[10]. Cet affect contamine ses analyses et lui a empêché d’adapter sa grille explicative à la nouvelle donne politique intervenue en août 2017. Tout journaliste sérieux sait faire la distinction entre les facteurs structurels (nécessité d’un renouvellement de la classe politique togolaise) et les éléments conjoncturels (crise politico-juridique autour de la Constitution de 1992). Depuis les évènements de Sokodé, le Togo est clairement installé dans une conjoncture partie pour durer. Dans un tel contexte, il apparait anachronique de se livrer à une bataille idéologique d’arrière-garde, comme le fait Firmin Têko-Agbo, contre la vieille garde de l’opposition, alors que l’heure est à une bataille du peuple togolais pour l’alternance. À force de ne s’attaquer qu’aux vieilles idoles de l’opposition au profit d’une jeune garde qui peine à s’affirmer par elle-même, il a fini par se retrouver dans la position des défenseurs de l’ordre établi. Et pourtant, l’ascension de Tikpi Atchadam a fourni la preuve que les hiérarchies dans l’ordre politique togolais n’étaient pas figées. À moins que « l’avenir glorieux du Togo »[11], selon Firmin Têko-Agbo, n’est envisageable qu’autour de Faure Gnassingbé et d’un casting de personnalités comme Gerry Taama, Jean Yaovi Degli, André Kangni Afanou, Agbéyomé Kodjo, Pascal Agboyibor. Des personnalités embarquées à l’insu de leur plein gré dans un Togo futuriste où selon sa prophétie « Faure Gnassingbé veut […] passer à une nouvelle étape. Étape de grandes ambitions et de grandes réalisations où l’on aura qu’une seule devise. Travail et développement du Togo. »[12], pendant que les Togolais ne rêvent que d’alternance immédiate. Voilà la réalité de la conjoncture actuelle au Togo, un désir d’alternance ayant atteint un seuil critique. C’est étonnant qu’un journaliste consciencieux s’enferme dans ce hiatus profond entre ses écrits et la réalité vécue par l’opinion publique. Le journaliste est un capteur d’écho, qui distingue les signaux forts et les signaux faibles, dans le brouillard de son époque. Firmin Têko-Agbo devrait sortir souvent de sa bulle idéologique et aller affronter la morsure de la réalité. Sortir de son atelier d’écriture d’où il ensemence son imagination débordante pour ferrailler avec l’insolence des faits. Il arrive même parfois que les faits parlent d’eux-mêmes.

  À l’avenir, contre toute rechute dans l’égojournalisme ou le roman-journalisme, il est recommandé vivement à Firmin Têko-Ago d’apposer cette mise en garde, en guise d’entête de chacune de ses publications : « Cette chronique est une œuvre de pure fiction (une fake news). En conséquence, toute ressemblance, ou similitude avec des personnages et des faits existants ou ayant réellement existé, ne saurait être que coïncidence fortuite (alternative facts). » Pour éviter toute confusion, ce pacte implicite, inspiré du cinéma, permettra d’éviter toute abolition de la réalité dans l’imagination. Le journalisme c’est l’art de raconter le monde tel qu’il est et non comme on voudrait qu’il soit. Le réalisme en analyses politique et géopolitique, c’est l’art de ne pas se raconter de film.

Références:

[1] L’intégralité du communiqué conjoint de publié par l’OTM, le CONAPP, l’UJIT, URATEL et le SYNJIT, le 29 août 2017 est accessible sur ce lien : https://www.togotopinfos.com/2017/08/30/des-journalistes-togolais-jetes-en-pature-sur-les-reseaux-sociaux-ca-suffit/

[2] L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2018/02/a-qui-profiterait-reellement-le-retour-a-la-constitution-de-1992-et-si-c-etait-beaucoup-plus-a-faure-gnassingbe.html

[3]  L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2017/12/chronique-politique-de-firmin-teko-agbo-quand-alassane-ouattara-refuse-de-recevoir-jean-pierre-fabre.html

[4] L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2018/01/chronique-politique-de-firmin-teko-agbo.quand-agboyibor-et-fabre-courent-vers-la-ceni-la-nuit.d-autres-leaders-de-la-c14-s-etirent-d

[5] L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2018/02/a-qui-profiterait-reellement-le-retour-a-la-constitution-de-1992-et-si-c-etait-beaucoup-plus-a-faure-gnassingbe.html

[6] L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2017/11/chronique-politique-de-firmin-teko-agbo-geopolitique-togo-et-syrie-chouchous-de-la-communaute-internationale.html

[7] L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2018/01/chronique-politique-de-firmin-teko-agbo-tikpi-atchadam-avenir-politique-incertain.html

[8] Les règlements du concours sont consultables sur : http://www.lji-togo.com/reglements-du-concours.html

[9] L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2018/02/a-qui-profiterait-reellement-le-retour-a-la-constitution-de-1992-et-si-c-etait-beaucoup-plus-a-faure-gnassingbe.html

[10]L’intégralité de l’article est accessible sur :  http://afriquerevelation.net/jean-pierre-fabre-livre-le-journaliste-chroniqueur-politique-firmin-teko-agbo-aux-vautours/

[11] L’intégralité de l’article est accessible sur : http://firmintekoagbo.over-blog.com/2017/11/chronique-politique-de-firmin-teko-agbo-la-fin.html

[12] L’intégralité de l’article est accessible sur :  http://firmintekoagbo.over-blog.com/2017/11/chronique-politique-de-firmin-teko-agbo-la-fin.html

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Anonyme dit :

    Fatigant comme texte. Jai tres vite decroché. Suis pas allé à bout, malgré la densité de l’auteur et le tres bon style redactionnel. Trop de lignes pour poser le problème abordé. Trop de lignes pour amener le sujet également. Utilisez souvent la pyramide inversée. Pour ne pas perdre trop de temps aux lecteurs pour découvrir le fond du sujet

    1. Désolé que vous soyez resté au seuil du texte. J’ai expressément mis des couleurs et des sous-titres pour éviter de noyer les lecteurs dans un texte trop touffu. Vous pouviez rentrer dans la réflexion par toutes ces petites fenêtres aménagées pour les lecteurs. Ça se lit très facilement du bas vers le haut, du milieu vers le bas etc. J’ai volontairement choisi de ne pas pratiquer la pyramide inversée caractéristique de l’écriture journalistique, parce que mes textes ne visent plus cette étiquette. Par ailleurs, ce texte est l’esquisse d’une réflexion appelée à s’approfondir dans le registre de la contre-critique des médias au Togo. Je me devais de poser clairement les bases du projet. Cela étant dit, je vous encourage à reprendre votre souffle et à y replonger. Bonne lecture

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