TOGO. Où en est la révolution ? [2/2] : La crise de la cinquantaine

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 « Quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse mais cinquante ans, c’est la jeunesse de la vieillesse » écrivit le grand Victor Hugo. Faure Gnassingbé, qui a quasiment l’âge de son régime, doit être en train de vivre ce que les psychiatres appellent communément une crise de la cinquantaine. Le seuil des cinquante ans est généralement un moment critique autant dans la vie d’un homme que dans celui d’un régime. Depuis deux mois, le fringant président togolais, toujours tiré à quatre épingles, doit être rongé par une double « angoisse de la sénescence » (« peur du vieillissement » selon Freud). Une peur castratrice qui se résume de façon cristalline dans le slogan, « Cinquante ans, ça suffit ! », arboré sur les pancartes des contestataires de son pouvoir. Sur le plan symbolique, il est particulièrement fécond d’analyser le lien entre le tournant des cinquante ans, la concomitance des changements physio-biologiques de l’andropause qui affectent l’homme et la dégénérescence tissulaire qui ronge son pouvoir. La peur de la castration physique et les affres de l’ablation politique doivent lui infliger de profondes blessures narcissiques. D’une part, parce que l’avènement de la « ménopause politique » de son régime laisse présager son éventuel dépérissement. D’autre part, parce que toute les tentatives de remobilisation libidinale, de la part de ce chaud lapin de la politique, sont restées sans effet. La politique étant aussi une affaire de séduction, même les régimes forts et détestables ont besoin de se faire aimer. Le pouvoir, pour Faure Gnassingbé, éternel bourreau des cœurs solitaires, a toujours été un instrument érogène : une arme de séduction massive pour ce bon vivant, amateur de jolies femmes. Aujourd’hui, la rupture du charme réel qu’il a exercé sur les Togolais menace clairement l’équilibre pulsionnel de son régime de basculer dans la pulsion de mort. Le chef de l’État togolais ne magnétise et n’effraie plus grand monde au Togo. Sur le plan physiologique, on observe que l’usure du corps symbolique du régime se reflète sur l’usure du corps physique du président. L’âge venant, le pouvoir de Faure Gnassingbé, dont la chevelure vire progressivement poivre et sel, fait grise mine. L’écume du grand soir qui éclabousse son autorité signera-t-elle la ruine de la dynastie des Gnassingbé ?

La rivière et le dentifrice

  L’esprit de la révolution jaillit de la révolte des esprits. Cette dernière enclenche le redressement des têtes et la mise en mouvement des corps. Les 6 et 7 septembre 2017, nous avons assisté au réveil d’un peuple plongé depuis douze ans dans un coma politique artificiel. Un peuple sommé par l’électrochoc du 19 août dernier de se redresser et de se tenir debout. Une fois de plus, le peuple du Togo est debout et marche vers son destin. Les foules de manifestants dans les quatre coins du pays, comme une pâte sortie d’un tube dentifrice ne retourneront plus se morfondre dans le cachot du silence et de la prostration. Et pourquoi ? Parce que le seuil d’intolérance a été franchi, le régime togolais a péché par orgueil en tirant trop longtemps sur la corde. La coalescence des frustrations et la cautérisation des fractures congénitales du pays offrent à l’opposition une fenêtre d’opportunité historique. L’enjeu c’est de transformer l’essai et d’éviter que le désir ardent de libération ne se fracasse contre les matraques et les boucliers des forces antiémeutes. Il appartient aux opposants d’utiliser à bon escient cette matière première politique pour inverser définitivement la donne. La colère du peuple est un gisement qui se renouvèle très lentement. Elle s’épuisera si on ne la canalise pas dans la bonne direction sur les vrais objectifs atteignables. Il faut donc éviter que l’aspiration au changement ne s’asphyxie dans un nuage de gaz lacrymogènes pour des querelles d’itinéraire. En effet, la métaphore du tube dentifrice est applicable à la révolte des esprits mais reste totalement inopérante pour les batailles rangées dans la rue. Comme pour une rivière en décrue, les émeutiers sans armes soumis à la brutalité policière et aux exactions des miliciens finiront par flancher, les flots de protestataires finiront par se retirer dans leur lit. Avec l’entrée en jeu de « groupes d’autodéfense » proches du régime, qui sèment la terreur dans les quartiers de Lomé depuis le 17 octobre, le Togo danse sur un volcan. Un éclat du passé nous revient en pleine figure révélant le potentiel insoupçonné de violence que le régime pourrait déployer pour se maintenir. Dans la décennie 90, au cours du premier équilibre de la terreur, le régime, laissant libre court à son basic instinct de survie, a recouru à des milices, des « escadrons de la mort » et à des militaires soient disant « incontrôlés » pour renverser la situation à son avantage. La date du 18 octobre 2017 marque, à ce titre, un tournant dans la gestion de la barbarie à laquelle Faure Gnassingbé entend se livrer pour se maintenir. Le spectre d’une guerre civile plane désormais sur le pays et rien que d’y penser, ça donne froid dans le dos.

  Bref, la Révolution c’est une rivière en crue d’été mais la révolte des esprits c’est du dentifrice. Eu égard aux périls qui menacent, si la révolution fabro-atchadamienne n’a rien d’autre à offrir à la population que ce maintien de l’ordre à cout humain élevé, il faudrait plutôt dialoguer et accélérer le calendrier électoral afin d’offrir un débouché électoral à la contestation actuelle. Il ne faut pas avoir peur des mots. Une Révolution est un « coup d’État » réussi, sous les auspices du peuple, contre l’ordre constitutionnel et social établi. La seule force dotée des capacités suffisantes pour opérer ce renversement de l’ordre institutionnel actuel s’emploie à étrangler la contestation populaire dans des rues transformées en champs de tir.

Faure, en phase terminale

   La révolte des esprits a déjà eu lieu… La Révolution, elle, sera un processus de longue haleine. Elle est parfois un évènement, un surgissement voire une rupture brusque…mais pas toujours. Privée d’effet surprise, une révolution au Togo ne sera pas subreptice mais tranquille, gagnant progressivement les mentalités et s’imposant comme une évidence. La vraie révolution se passe dans les têtes. Quoiqu’il en soit, le « reset » politique togolais est irréversiblement lancé. Les germes de la chute du régime ont été semés. À chaque nouvelle mobilisation de l’opposition, un profond frisson tressaille dans l’âme de chaque Togolais. Le murmure de nos ascendants ensevelis et les soupirs de nos descendants affranchis poussent chacun à vouloir ce qu’il y a de mieux pour le pays. Cette vague souterraine qui travaille le corps collectif national s’alimente de l’idéal d’un Togo nouveau débarrassé du boulet de la dictature. Dans cet avenir, il n’y a aucune place pour Faure Gnassingbé. Le roi est nu… même s’il tient une crosse dans la main. Il va tomber des nues électorales parce qu’il a épuisé tous ses arguments, pour peu que l’opposition décide de l’y affronter. La contestation actuelle l’a délesté de son faux nez. Il n’a plus rien à vendre aux Togolais dont la majorité se détourne de ses marches tarifées. L’actuel homme fort de Lomé est durablement disqualifié pour gouverner le pays. Durant les douze dernières années son régime s’est appuyé sur deux béquilles qui se sont subitement dérobées sous ses pieds :

  [1] Le storytelling :

L’idéologie officielle de son régime, cousue de fil blanc, a dressé de lui le portrait d’un réconciliateur de la nation menacée de basculer dans le chaos en 2005 et l’a paré des oripeaux d’un président réformateur et d’un bâtisseur d’infrastructures. Trois mythologies qui se sont détricotées face à la réalité du ras-le-bol général. Les fictions politiques et le régime discursif sur lesquels étaient tissés sa légitimité sont partis en lambeaux autour du refus de la réforme du nombre de mandat présidentiel. Le « plus jamais le sang du Togolais ne coulera pour des raisons politiques » (speech act de l’Engagement d’Atakpamé) n’étant plus à l’ordre du jour, ses militaires et miliciens tuent et terrorisent encore des Togolais malgré le serment sur l’honneur et les sermons de la CVJR (Commission Vérité Justice et Réconciliation). En s’installant dans un mutisme violent, il a coupé le dernier fil qui le liait encore à son peuple. Quant à ses éléphants blancs, ils n’ont pas tenu leurs promesses d’emplois sur le court terme ; et les Togolais se rendent compte que ces projets pharaoniques n’étaient en réalité que des usines à gaz.

  [2] Le clivage et la polarisation ethnorégionaliste :

L’entrée en éruption du monde Kotokoli et l’embrasement du pays Tchokossi en août et septembre 2017 font exploser les cartes traditionnelles de la géopolitique régionale telles qu’elles ont toujours fonctionnées au Togo. La déflagration actuelle relègue deux mythes aux poubelles de l’histoire : (a) le mythe de l’intangibilité des frontières ethniques et (b) le mythe de l’homogénéité des deux ensembles ethnorégionalistes. L’explosion du bloc régional nordique met au jour son hétérogénéité ainsi que les champs de tensions politiques qui le parcourent.  Au passage, elle éclipse les frontières entre togolais du Nord et du Sud, libérant un champ d’opération pour solder cet impensé (post)colonial. Un sentiment national est en cours d’érection sur les ruines du mur de la méfiance mutuelle entretenue depuis trop longtemps. Chose inespérée, le vent de contestation qui souffle sur le pays est transethnique et transrégional. Malgré les tentatives de re-fragmentation du mouvement, il démontre une forte capacité de résistance aux manœuvres du pouvoir. Les fractures ont été mises entre parenthèses, provisoirement congédiées, en attendant de recevoir un traitement approprié. Les digues interethniques et le diaphragme géographique qui séparaient les deux « solitudes togolaises » fuient par les brèches. Nous assistons à une désarticulation des solidarités mécaniques et une ré-articulation des pulsions grégaires complètement inédites. La mauvaise nouvelle pour Faure Gnassingbé c’est que ce brouillage des cartes compromet les chances de succès de toute entreprise de réinstrumentalisation du clivage matriciel Nord contre Sud pour remporter des adhésions électorales.

   Avec Tikpi Atchadam, c’est une frange importante du Nord qui tend fraternellement la main au Sud pour abattre le régime des Gnassingbé. Sortis de leur torpeur, les Togolais ont cessé de se résigner. Ils se plaignent, ils reprennent les discours officiels avec méfiance et défiance. Ils les contestent, les disputent et les diffament.  Ils sont sortis de la prostration et se sont mis en mouvement. Ils rêvent désormais d’action, de confrontation et de faire sortir définitivement le sortant. Plus rien ne sera plus comme avant, ils ont bu à la coupe de la liberté.

WhatsApp Image 2017-09-25 at 22.27.24 (4)… Le jour vient

  Le crépuscule, ce mot ambivalent, désigne à la fois deux moments opposés de la journée, soit la pénombre qui précède la tombée de la nuit ou le lever du jour. Voilà où en est le régime dont il faut hâter l’obsolescence. La pente de la contestation sera très raide mais la vue au sommet mérite qu’on y sacrifie quelques calories pour l’ascension. L’explosion spontanée du mouvement de contestation, en cette année précise, en dehors de toute crise postélectorale, traduit une levée de boucliers suffisamment inédite. Le pouvoir actuel, vieux jeune grabataire de cinquante ans, traverse une crise existentielle, profonde et probablement fatale. Quant à Faure Gnassingbé, il a perdu la vigueur de sa jeunesse ainsi que son vernis démocratique si chèrement acquis. Le monde autour de lui s’effondre. À l’instar des kamikazes, il voudra faire de la mort inévitable de son régime une arme contre les aspirations légitimes de son peuple. Avec une poignée d’officiers supérieurs « radicalisés », ils sont en train de pousser le pays au bord du précipice. De son côté, l’opposition doit se garder de faire le jeu de la violence afin de ne pas offrir l’opportunité à ceux-ci de mortifier davantage les marcheurs et de plonger le Togo dans une longue nuit peuplée de cadavres et de corps suppliciés. Après Mango et Sokodé, quelle autre ville sera soumise à une exécution militaire ? Il faut éviter d’accoucher de l’horreur en voulant mettre au monde la liberté. « La nuit est longue mais le jour vient » comme dirait Sylvanus Olympio. La nuit, c’est le manteau des forces négatives. Les forces démocratiques se battent en plein jour, à mains nues, avec les seuls arguments de la raison. Le crépuscule actuel porte la promesse d’un jour nouveau pour le Togo. Il n’y aura peut-être pas de grand soir mais une rosée matinale de liberté. Il faut, pour y arriver, éviter les raccourcis dangereux et les sens interdits. La structure du régime togolais est radicalement différente de celui de Blaise Compaoré, emporté par une insurrection populaire en octobre 2014.  L’armée est fondamentalement noyautée par un carré de fidèles qui ont pour noms Felix Kadanga, Yark Damehame, Dolama Malana, Yotroféi Massina, Kpatcha Sogoyou. Des officiers qui ont lié leur sort à celui du régime. Ces sécurocrates sont prêts à jouer la stratégie du chaos pour garder la main mise sur le pays. Sauf intervention extérieure comme en Libye, les chances de changement de régime à la seule force de protestataires (civils et non armés) sont infimes. La rue au Togo est un parcours d’obstacles jonché des steeples comme l’armée, les miliciens et bientôt des « éléments incontrôlés ». Les démonstrations pacifiques ont fourni la preuve de leur redoutable efficacité comme égalisateur de puissance. L’affrontement ne peut déboucher que sur un déséquilibre de la terreur. À ce propos, les prochains appels à manifester de l’opposition serviront de jauges pour mesurer l’impact d’une déperdition ou d’une cristallisation de la colère populaire suite aux violentes repressions de la semaine écoulée.

Le changement du régime togolais passera ailleurs, par d’autres moyens que la guerre civile. Ailleurs où ? Un ailleurs où les marches renoueront avec la civilité démocratique couplée avec des négociations franches  pour sortir par des voies apaisées  et constructives de l’impasse actuelle.

 

[ … suite et pas fin ]

 

3 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Дама и кавалер способны запускать
    бесплатные игры.

  2. Game History is not available when PLAYING FOR FUN.

  3. Josef dit :

    67.33. War is played with 6 or 8 decks of cards.

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