TOGO. Mal-pensé, impensé et impasses de l’alternance

JPF & ATS

  Qui a peur de l’alternance au Togo ? La réponse à cette interrogation d’une vacuité apparente est loin d’être univoque. Bien que le substantif se soit cristallisé dans un contexte bien particulier et qu’il ait longtemps revêtu un sens précis, aujourd’hui l’univocité de la réponse est moins absolue que la candeur du questionnement. Le terme, d’invocation consensuelle, a couvé un contenu différentiel en fonction des contextes et des évolutions temporelles. Historiquement, cette ressource ordinaire du vocabulaire démocratique a fait irruption dans les mots du politique au Togo avec les restaurations du multipartisme[1] et des élections concurrentielles au début des années 1990. Depuis, l’alternance a reçu des charges symboliques différentes et parfois contradictoires, sans jamais cesser de constituer une solution problématique pour une opposition togolaise qui en a fait une finalité plutôt que le moyen de lancer un véritable projet d’émancipation collective. Pendant ce temps, installé dans un État de non-droit interminable depuis le 13 janvier 1967[2], le Togo s’y est enlisé le 31 décembre 2002[3]. Malgré les métamorphoses successives du régime, l’opposition togolaise a toujours eu beaucoup d’embarras à adapter son viatique langagier aux bouleversements et aux surgissements. Elle n’a eu de cesse de recycler ce précieux mantra du discours politique, brocardé sur toutes les pancartes, psalmodié sur toutes les barricades et censé tenir à distance les vieux démons du parti unique. L’analyse archéologique du mot révèle que son emploi a conservé un sens clairement défini pendant les premières années de l’ouverture démocratique, servant de leitmotiv et de caisse de résonance, aux nouvelles forces démocratiques en lutte pour le renversement de la dictature militaire du général Eyadema. Jusqu’en février 2005, le crédo de l’alternance visait explicitement un remplacement du système RPT[4] par une autre tendance politique différente, de préférence d’opposition radicale. Depuis lors, le terme s’est défait, refait et contrefait jusqu’à l’évanescence du sens originel. La dictature du général Eyadema ayant muté en dynastie des Gnassingbé, l’ordre du jour semble avoir changé. L’alternance ne semble viser désormais qu’à mettre fin à la perpétuation de la lignée des Gnassingbé. On a glissé d’une alternance systémique (regime change) à une alternance antipersonnelle (target turnover). Cette inflexion sémantique indique un changement d’échelle temporelle, un abaissement de la barre et un infléchissement dans les représentations, les articulations de la lutte et les buts de l’opposition togolaise. Il ne s’agit plus de changer le système politique du tout au tout mais de briser la chaîne de la transmission biologique du pouvoir. À l’espoir d’une vraie alternative politique radicale au système en place s’insinue son succédané politicien d’une fausse alternance. Alors même que la focalisation passionnelle de toutes les stratégies autour de la personne de Faure Gnassingbé, matérialisée par la bataille autour des réformes constitutionnelles[5], pourrait contradictoirement s’accommoder d’un turnover intrasystémique qui conserverait intact la domination du système politico-militaire sur le pays. Cette restriction du sens de l’alternance politique vide le concept de sa substantifique moelle parce qu’elle fait l’impasse sur le fait que le système RPT-UNIR puisse survivre à la dynastie des Gnassingbé. Une telle erreur de calcul assure à l’opposition togolaise le confort de ne pas se préparer à se confronter à l’exercice du pouvoir et évite au système régnant de le perdre.

   Pour réaffirmer l’exigence d’un dépassement-changement du régime actuel, il faudrait renoncer à cette fausse alternance, qui n’est plus une, pour promouvoir une alternative véritable. Pour cela, il faut sortir des effets de posture et d’opacité rhétorique, des discours caricaturaux et des fausses évidences. La lutte contre la dynastie des Gnassingbé est indissociable avec le combat contre l’hégémonie du système RPT-UNIR et sa reproduction. Car si le renversement du système en place a pour corollaire l’éviction de Faure Gnassingbé du pouvoir, l’inverse est moins plausible. Il faut d’abord tuer l’ours avant de se saisir de sa peau pour la vendre. Alternance ou alternative ? Elles constituent deux faux jumeaux dont la proximité sémantique en fait un oxymore plus qu’un pléonasme. L’une n’étant pas forcément soluble dans l’autre.

Les pièges d’une fausse alternance

   La dernière élection présidentielle angolaise[6] fournit un exemple chimiquement pur de simulacre d’alternance, au sommet de l’Etat africain qui se trouve être le deuxième plus gros producteur de pétrole du continent. Le sortant José Eduardo Santos[7], faute de pouvoir se maintenir ou d’imposer son fils s’est offert une marionnette, qu’il espère pouvoir manipuler à sa guise. L’élection controversée de Joao Lourenço, nommé trois ans plus tôt ministre de la défense, avec près de 64% des voix sonne comme un nouveau coup dur pour l’opposition angolaise. Avec ce micmac, le MPLA[8] conserve donc le pouvoir et José Eduardo Santos peut se glisser dans l’ombre pour virtuellement tirer les ficelles.  Inventant ainsi l’art de quitter le pouvoir pour mieux y rester. Pour éviter que le prochain président ne s’émancipe du projet, à lui imposer, de « rénovation dans la continuité » ou en vienne à attenter aux intérêts du clan Dos Santos, le futur ex-homme fort de l’Angola s’est octroyé une assurance tout risque : une loi votée à la veille de l’élection gèle toute nomination des dirigeants de l’armée[9], des services de renseignements et de la police pendant huit ans. En Angola, ainsi que dans nombre de pays africains, l’armée, les renseignements et la police sont le cœur du pouvoir. Autant dire qu’en nommant ses hommes de confiance à la tête de ces organes, il dépossède le prochain président de leviers régaliens importants. Durant les cinq ans de son mandat, le futur chef des Forces armées populaires de libération d’Angola (FAPLA) sera l’otage de la Grande muette et à la merci des grandes oreilles. Il n’y a pas de doute que cette régression démocratique fera des émules sur un continent où les dirigeants rivalisent d’ingéniosité pour se maintenir au pouvoir.

    L’exemple angolais pourrait bien faire école au Togo, un pays où l’opposition politique semble avoir renoncé à gouverner le pays pour consacrer toute son énergie à la chasse à un seul homme : Faure Gnassingbé. Autrement, comment expliquer que depuis 2006, elle investisse tous ses efforts dans la revendication pour la limitation du nombre de mandat à deux, de préférence avec « effet immédiat » ? Comment expliquer que le combat pour l’alternance se soit progressivement translaté sur le terrain législatif, et non plus dans les urnes, pour devenir synonyme de non cumul de mandat dans le temps contre le seul Faure Gnassingbé ? La limitation dans le temps du cumul des mandats est devenue le monodiscours et la seule stratégie avouables de l’opposition, chimère au nom de laquelle elle délaisse le travail politique réel pour courir après un mirage qui ne cesse de s’éloigner à chaque fois qu’on s’en rapproche. N’y a-t-il pas d’autres moyens que constitutionnels pour écarter l’actuel président du pouvoir ? Cette impasse stratégique, peu de gens osent la penser et même la regarder en face. Les leaders de l’opposition y répondent par l’argument des dés pipés : fichier électoral bidouillé, fraude électorale systématique, noyautage de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) et de la Cour Constitutionnelle. Jusque-là, elle a partiellement raison…mais on peut néanmoins opposer à cet argument imparable la récente défaite historique[10] de Yahya Jammeh[11] à l’élection présidentielle du 1er décembre 2016 en Gambie. À l’instar du Togo, la Constitution de ce petit pays enclavé dans le Sénégal ne prévoyait pas de dispositions limitatives du nombre de mandats présidentiels dans le temps et l’élection s’y est déroulé suivant le mode scrutin majoritaire à un tour. Adama Barrow[12], candidat unique de l’opposition, désigné à l’issue d’une primaire organisée par l’opposition deux mois avant la présidentielle, a réalisé l’impensable en battant Yahya Jammeh à son propre jeu. Impossible n’est pas gambien. Un minimum d’organisation et un peu de stratégie électorale concertée ont suffi à battre le dictateur le plus fantasque du continent. Le nouveau président de la nouvelle Gambie entend à l’avenir doter le pays d’un nouveau texte constitutionnel. On comprend dès lors qu’une opposition togolaise abonnée aux conflits de leadership préfère dénoncer les règles du jeu plutôt que de pointer son incapacité à s’organiser pour battre le régime actuel. Il faudrait allonger sur un divan tous ces leaders afin de traiter une bonne fois pour toute les troubles d’égos surdimensionnés de ces grands males alpha. En attendant la cure psychanalytique, l’avènement d’une véritable alternance comme en Gambie rendue hautement improbable par l’incurie de sa classe politique, le Togo pourrait déboucher sur une fausse alternance à l’angolaise. Scénario d’autant plus plausible que celui d’une autodissolution du régime en place réclamée bruyamment depuis bientôt un mois dans la rue. Paradoxalement, un scénario à l’angolaise ne devrait pas déplaire à certains de nos vaillants procureurs qui n’ont retenu comme seul grief contre le régime de Lomé que le délit de patronyme de Faure Gnassingbé et son habilité à ruser pour se maintenir. Comme le montre l’exemple gambien, à défaut de pouvoir passer par les institutions existantes pour les modifier, on a toujours la possibilité de conquérir le pouvoir pour refaire de nouvelles institutions. Malheureusement, les Togolais sont mus par des vents contraires.

 À la faveur de la récente conjoncture ouverte par les évènements du 19 aout 2017[13], l’opposition togolaise a retrouvé ses accents révolutionnaires de la décennie 90. On est passé d’une anorexie stratégique à la surenchère démagogique crasse, simplifiant l’enjeu en « Faure doit faire les réformes sinon il doit partir »[14] ou en « il doit partir en faisant les réformes ». Formuler autrement, cela équivaut pour lui, à signer son arrêt de mort politique volontaire, à se faire harakiri sous la pression populaire qu’entend exercer les forces d’opposition. Comme il fallait s’en douter, ce dernier ne s’est pas exécuté. En guise de contre-tsunami populaire, il a fait descendre ses partisans dans les rues de Lomé le 29 août 2017[15] ; et contre le soulèvement des masses, il oppose les gaz lacrymogènes et les matraques de ses « forces de défense intérieure ». Au sommet de la détresse, les deux camps se sont livrés des batailles d’images de foules. Un peu comme pour l’investiture de Trump comparée à celle d’Obama, pour savoir qui était susceptible de mobiliser le plus de supporters. L’affluence record des manifestations des 6 et 7 septembre a définitivement clos le débat. L’opposition y a réclamé un million de manifestants, cent mille selon Amnesty international, pour la seule journée du 6 septembre. Quand la politique devient une battle du genre « Intervilles », pourquoi ne pas aligner tous les responsables politiques sur les berges de la lagune de Bè afin de déterminer qui pisse plus haut et plus loin que les autres ? Sachant que le ridicule ne tue pas, la bêtise sauvera peut-être le Togo.

   Plus sérieusement, le pays traverse un moment politique singulier ouvert le 31 décembre 2002. Ce moment, que nous qualifions pour les besoins de la démonstration de légicentrique, est caractérisé par une confusion stratégique et l’enfermement de la lutte pour l’alternance dans une voie d’impasse. À partir de 2005, la sortie de l’héritier de sa chrysalide et sa métamorphose en dictateur de pacotille ont eu pour conséquence une simplification du débat public et des finalités de la lutte. Le légicentrisme méthodologique a progressivement entrainé une inversion de priorité plaçant désormais l’alternance antipersonnelle au-dessus de l’alternance systémique. Une stratégie plus mobilisatrice et plus à même de susciter l’indignation mais beaucoup moins rentable politiquement. Pour l’illustrer, avançons l’hypothèse de politique-fiction au terme de laquelle des artifices juridiques ou des pressions populaires fortes parvenaient à écarter Faure Gnassingbé d’une candidature à sa succession en 2020. Cet évènement pourrait avoir l’effet d’un coup d’épée dans l’eau parce que la constitution, même celle originelle de 1992, ne pourra pas nous garantir que son successeur sera issu des rangs de l’opposition radicale ou nous prémunir contre une éventuelle révolution de palais. Par ailleurs, un petit exercice de mémoire nous rappelle que Faure Gnassingbé n’est qu’un concessionnaire au pouvoir, le système militaro-politique togolais lui ayant concédé un monopole d’accès au pouvoir sur les autres entrepreneurs politiques. Au soir du 5 février 2005, l’armée togolaise n’avait-elle pas de son seul chef « décidé de confier le pouvoir à Faure Gnassingbé »[16] au mépris de la Constitution toilettée en 2002? Cette formule prononcée alors à la Télévision Togolaise (TVT) par le chef d’Etat-major, le général Zakari Nandja, a révélé aux yeux de tous la vraie source du pouvoir politique dans le pays. Il ne faut pas s’y tromper, l’armée est le réel contrôleur des accès aux ressources de pouvoir et le surveillant de sa distribution au Togo. Depuis le 13 janvier 1963, elle n’a eu de cesse d’instrumentaliser le marché politique au profit de ses intérêts corporatistes et de celles de la famille Gnassingbé. Au regard de cette intime intrication entre l’armée et la famille régente du pouvoir politique au détriment du peuple togolais souverain, toute entreprise visant l’alternance réelle ne peut faire l’économie de cette interrogation: où est le pouvoir ? Avant de vouloir, à la suite de Montesquieu, que le « pouvoir arrête le pouvoir », il faut savoir l’identifier, le localiser et le délimiter. Quelle est sa topographie, sa sociologie, sa nature et son efficace ? Habite-t-il un non-lieu, un lieu-vide ou un hyper-lieu ? Observons que l’État togolais n’est assurément pas un monolithe mais un conglomérat d’élites politiques, militaires et économiques exerçant le monopole de la violence physique légitime et se partageant avantages et privilèges. Le chef de l’État qui cumule le portefeuille de ministre de la défense est le véritable chef de l’armée. Ce super commander-in-chief et son armée ne font qu’un. Dit autrement, Faure Gnassingbé a le même ADN que l’armée togolaise. Ainsi sous les couteux costumes quatre pièces de celui-ci, le pouvoir togolais porte le treillis vert des Forces Armées Togolaises (FAT) façonnées selon la patte de son général de père. Fort de cette colonne vertébrale militaire, il fait marcher la gouvernance par les lois au pas du gouvernement de la force. De façon imagée et pour paraphraser la formule cartésienne, toute l’architecture organisationnelle de l’appareil d’État togolais est comme un arbre dont les racines sont les Forces Armées Togolaises, le tronc est la famille Gnassingbé et les branches sont tous les autres organes d’appoint, qui se réduisent à trois principales que sont l’administration, une certaine société civile et les milieux économiques. L’expérience de la succession dynastique organisée manu militari en 2005 a prouvé que le tronc du régime est capable de se reproduire par bouturage. Morphologiquement, le pouvoir politique togolais est de nature fluide, ondoyant et insaisissable. Il est à la fois amorphe et polymorphe, ubuesque et doué d’ubiquité, diffus et concentré. Pendant que ses deux hémisphères cérébraux occupent les palais de la République et les ministères, ses phalanges militaires logent à la caserne. Quand le gouvernement épuise ses arguments, il emprunte des munitions à l’Etat-major. Aussi l’exécutif manipule à sa guise le judiciaire et le législatif. Lomé, la capitale, est en réalité une ville garnison et le reste du pays est ceinturé de camps militaires. Le pouvoir des Gnassingbé repose sur un noyau dur familial autour duquel gravite une kyrielle d’opportunistes et de courtisans. En périphérie du premier cercle ethnique s’agglutinent d’autres cercles concentriques de fidèles plus ou moins proches selon des critères de proximité géographique ou d’intérêts bien compris. Bref, ce régime apparemment civile porte un gilet pare-balles et arbore une arme en bandoulière. Littéralement, il a une main de fer dans un gant de velours avec la crosse particulièrement facile face aux foules en colère… Plasticité interne, résilience à toute épreuve et résistance maximale aux chocs extérieurs. Tant que son armée ne rompra pas les rangs, Faure Gnassingbé demeurera indéboulonnable.

   Face à ce complexe militaro-politique, opposer un légicentrisme méthodologique, comme le fait l’opposition depuis trop longtemps revient à brandir une arme blanche dans une bataille de char. En ne se battant que sur le seul terrain législatif, l’opposition togolaise se trompe non seulement d’arme mais aussi de champ de bataille et d’adversaire. Même si elle parvenait à s’offrir la tête de Faure Gnassingbé, elle risque de laisser le système politico-militaire intact. Cette victoire à la Pyrrhus laisserait toute latitude au système RPT-UNIR de se recycler et de revêtir de nouveaux habits. Sans Faure Gnassingbé, il n’aurait plus qu’à changer de cheval de course sans changer d’écurie. En définitive, le légicentrisme méthodologique ne fait que fournir des munitions au système pour qu’il change afin que rien ne change.

Construire une vraie alternative 

  L’exigence d’un flashback constitutionnel portée par Tikpi Atchadam est le prototype même d’une stratégie à courte vue, d’un problème qui se donne abusivement pour une solution. Même si elle est à visée naïvement dégagiste et purement électoraliste, elle pèche à plusieurs niveaux. Derrière son apparente simplicité et son efficacité comme slogan mobilisateur, elle passe sous silence un épais halo de complexité dont l’économie est très couteuse. Premièrement, la Constitution de 1992 a été le fruit d’un accord historique noué autour d’une remise à zéro des compteurs. Elle a secrété une jurisprudence qui a alors permis à Gnassingbé Eyadema de se représenter aux présidentielles de 1993 après 26 ans de règne.  En se fondant sur cette jurisprudence de 1992 et sur le principe de non-rétroactivité (« La loi ne dispose que pour l’avenir, elle n’a point d’effet rétroactif »), Faure Gnassingbé, qui ne sera qu’à 15 ans de pouvoir en 2020, pourrait se prévaloir légalement de deux autres mandats supplémentaires dans le cadre de ce retour à… Pris dans ce sens, le saut en arrière s’inscrit en porte-à-faux par rapport aux revendications de rétroactivité sur lesquelles ont achoppé toutes les tentatives de révision constitutionnelle depuis 2014. Deuxièmement, certains défenseurs du retour à la Constitution source de 1992 invoquent notamment son article 59 qui dispose que « le Président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de cinq ans renouvelables une seule fois » en insistant sur l’alinéa qui précise que « en aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats ». Cette interprétation du texte semble plus en accord avec les tenants d’une révision d’application immédiate et rétroactive excluant de facto Faure Gnassingbé. Sauf qu’en matière d’application de la loi dans le temps, on tombe à nouveau sous le coup du principe de non-rétroactivité qui ne prévoit d’effets, à partir de la promulgation d’une loi, que dans le futur et pas dans le passé (la loi ne disposant pour le passé qu’à certaines conditions). Troisièmement, la réduction de l’enjeu des réformes aux acquêts d’un simple retour à la Constitution de 1992 et au droit de vote de la diaspora[17] met sous le boisseau des questions essentielles. Quid des réformes institutionnelles, du statut du Premier ministre et du réajustement du régime politique ? Quid des questions relatives au fichier électoral, au gerrymandering[18], à la nature et à la composition de la CENI[19] ou de la Cour Constitutionnelle ? Alors que tous les acteurs politiques avaient convenu dans l’APG de 2006 de la nécessité d’une ingénierie constitutionnelle et institutionnelle qui permette une fois pour toute de sortir du moment légicentrique, elle y replonge tête-bêche sous l’effet de Tikpi Atchadam. Clairement, la voie tracée par ce dernier, qui consiste à surfer sur le mécontentement populaire, entraine toute l’opposition togolaise à faire du hors-piste au risque de finir sous une avalanche. Le retour au texte fondamental de 1992 n’est, pour lui, qu’un moyen pour atteindre son but ultime : de provoquer une révolution par césarienne. En effet, il reste dans le flou artistique sur les effets que produiront le bond en arrière constitutionnel, congédie les nécessaires réformes institutionnelles et préfère alimenter les braises d’un soulèvement populaire. En clair, Atchadam en mettant le peuple dans la rue ne risque-t-il pas d’abandonner l’alternance au trottoir ?

  La machine à remonter le temps historique de Tikpi Atchadam, apparemment simple et peu couteuse en contorsion intellectuelle, se révèle un incroyable casse-tête juridique, qui, en dernière analyse, obscurcit plus que ne clarifie l’enjeu de l’alternance. Elle tombe par ailleurs sous les rets d’une double impossibilité opérationnelle : (1) la majorité UNIR à l’Assemblée nationale au-dessus de laquelle ne peut passer aucune révision constitutionnelle et (2) l’armée togolaise contre laquelle bute toute tentative de révolution populaire. Sur un champ de bataille ça s’appelle s’enliser dans une guerre de tranchées et sur un terrain de la négociation une impasse. Stratégiquement, l’opposition est à la rue et avance sur un chemin qui pourrait se révéler un cul-de-sac. Depuis quelques semaines, elle a consciencieusement choisi de jouer à quitte ou double l’avenir de l’alternance politique au Togo. Elle théâtralise publiquement son unité retrouvée en s’enterrant sous la ligne Maginot. Pour achever de figer la ligne de front et pour éviter de se faire doubler sur sa gauche, Jean Pierre Fabre a fait monter les enchères dès le 6 septembre en appelant le chef de l’Etat à démissionner: « Les subterfuges, les ruses qui consistent à dire qu’il dépose un avant-projet de loi de révision constitutionnelle, c’est terminé, c’est dépassé. »[20]. Pour le chef de file de l’opposition togolaise, l’heure n’est plus à la négociation de l’avant-projet de révision constitutionnelle mais à la discussion des conditions du « départ » de Faure Gnassingbé du pouvoir. Dans cette logique, l’occupation éphémère de Deckon le soir du 7 septembre pourrait être le prélude d’un futur assaut populaire sur le Palais de la nouvelle présidence. Face à cette lecture dure qu’on pourrait qualifier de ligne Atchadam-Fabre, les modérés ont du mal à se faire entendre. Le 8 septembre à 08:50, alors que Lomé était en ébullition, le patron du quotidien d’opposition L’Alternative, Ferdinand Ayité, a posté sur sa page Facebook une photo peu flatteuse de Yawovi Agboyibo affublée d’un commentaire équivoque : « Peuple togolais surveillez ce monsieur. Il vient de faire une déclaration gravissime sur RFI »[21]. Qu’est-ce que le leader du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR) avait-il dit de si scabreux pour s’attirer les foudres de l’inquisiteur-en-chef de la presse d’opposition ? Tout simplement, il avait appelé à des discussions beaucoup plus vastes que celles proposées par le gouvernement : « Quand je vois les propositions qui sont faites et qui concernent le mode de scrutin, la limitation de mandat, c’est très insuffisant, fait valoir l’opposant. On a besoin d’échanges approfondis pour revoir l’organisation institutionnelle du Togo, ça me parait inévitable. »[22] Pour ce qui concerne un éventuel départ de Faure Gnassingbé, Yawovi Agboyibo, estimait à la même date que : « ce problème doit être posé et abordé dans un cadre associé. Ce serait agir dans la précipitation que de l’isoler comme tel et de devoir trouver une solution séparée. ». La ligne esquissée par Yawovi Agboyibo et quelques autres réalistes aura du mal à s’imposer face à un duo Atchadam-Fabre grisé par l’ivresse lyrique et le romantisme révolutionnaire. Le Parti National Panafricain (PNP) de Tikpi Atchadam est devenu le pôle magnétique de l’opposition togolaise parce qu’il bénéficie de la prime de nouveauté et surtout d’une présomption d’intégrité et d’intransigeance. Il fait basculer avec lui le champ politique dans un bras de fer qui confine au dialogue de sourds qui a marqué la « décennie des troubles ». Bien que son offre politique n’ait intrinsèquement rien de neuf ni de radicalement original, elle séduit d’autant qu’il prône un retour à l’ordre juridique et politique qui régnait dans la décennie 90. Un ordre politique marqué par de grands mouvements populaires, des grèves générales et la confrontation verbale violente permanente. Un ordre politique pointé de façon sarcastique par Gilbert Bawara dans sa formule : « Nos concitoyens sont amoureux du mouvement »[23]. Plus que d’un pays entrant en mouvement, c’est une guérilla politique qui s’annonce à l’horizon. Pour le dire avec les mots de Jean Pierre Fabre, « il est temps d’en découdre » ou « de conclure la lutte ». L’impasse politique et la soif inassouvie d’alternance au cours de la dernière décennie sont les ferments qui ravivent le désir de radicalité longtemps mis sous éteignoir. Il faut ajouter que l’intense relation épistolaire à sens-unique, les infructueuses et suspicieuses visites intempestives de Jean Pierre Fabre au Palais du prince de Lomé II l’ont convaincu de la nécessité de hausser le ton, dès lors qu’un leader plus pugnace a fait son apparition dans le paysage. Au Togo, la figure de l’opposant politique modèle a été construite autour d’un idéal de radicalité non-biodégradable et d’une hostilité à toute négociation, compromission ou consensus. Dans ce ordre de choses, la popularité d’un opposant politique se mesure à sa virulence verbale et par rapport à la distance qui le sépare du régime. Face à la forte polarité conservatrice au pouvoir, le besoin d’une borne négative contestataire de même amplitude court le champ politique. L’irruption d’un nouvel entrepreneur de radicalité politique a eu pour effet d’opérer un basculement du champ politique et le repli dans des positions extrêmement tranchées. Dans l’histoire politique du Togo, une politisation de la radicalité a de tout temps flirté avec une radicalisation du combat politique, pour paraphraser une célèbre formule. La vie politique y a toujours suivi un mouvement pendulaire oscillant entre recours à l’isoloir et tentation révolutionnaire.

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   Voilà donc le tableau : révolution improbable, alternance introuvable. Le programme ? Il se résume dans cette phrase de Francis Scott Fitzgerald : « Il faudrait comprendre que les choses sont sans espoir et être pourtant décidé à les changer ». Comment vaincre l’impossible ? Comment faire mentir les Cassandre de tous poils ? En commençant par étalonner les objectifs et par échelonner les actions à engager. Plus globalement, il s’agit de construire méthodiquement une alternative complète au système en place. Dans cette perspective stratégique, il faudra éviter les charmes du retour à l’ordre politique sclérosant des années 90 et les sortilèges du délit de patronyme de Faure (alternance antipersonnelle) pour se concentrer sur l’essentiel (alternance systémique). L’essentiel consistera à raisonner à un triple horizon temporel et à entreprendre une action à plusieurs échelles:

 (1) Dans le très court terme, c’est-à-dire dans les prochains jours, il est impérieux de reverrouiller la constitution togolaise en accélérant le projet de réformes constitutionnelles (limitation du nombre de mandat et mode de scrutin). Ensuite, il faudra embrailler de façon offensive dans le dialogue et la mise en œuvre du reliquat des réformes institutionnelles et constitutionnelles (le statut du Premier ministre, CENI, découpage et fichier électoraux etc.).

(2) À moyen terme, il faudra se préparer à conquérir la majorité à l’Assemblée nationale aux législatives et à investir la Primature en 2018. En conservant son unité et sa cohérence, l’opposition devrait pouvoir convertir plus facilement l’insurrection populaire en insurrection électorale.

(3) À terme, faire de la Primature (donc de la cohabitation) un marchepied pour remporter une alternance pacifique et démocratique dans les urnes en 2020.

  En 2018, le Parlement et la Primature. Et en 2020, la Présidence. Il faut pour cela, d’un seul et même geste, maintenir « l’unicité d’action » et préserver l’esprit des 6-7 septembre 2017. Ce jour-là, le peuple togolais, de Lomé à Cinkassé, s’est tenu debout comme un seul homme pour dire halte à la monarchisation du pays. Que veut le peuple ? Que lui doit l’opposition togolaise ? Au lieu de se mobiliser pour un retour au passé, qu’elle se mobilise pour dessiner un avenir commun aux Togolais. Un avenir qui passe par l’accouchement par des voies pacifiques d’une alternative radicale qui permette de conquérir le pouvoir dans les meilleurs délais. Les Togolais méritent mieux que la stérile obsession légicentrique, la misère stratégique et les scènes de course poursuite dans les rues. On ne sort pas d’une dictature vieille de cinquante ans comme on sort d’une alternance au sein d’un régime démocratique. L’opposition togolaise doit impérativement préparer un « reset » du système togolais … en démilitarisant progressivement la politique. Construire une alternative plutôt qu’une alternance, c’est créer les conditions de mise en capacité collective pour un gouvernement transitoire inclusif du pays. Plus concrètement, on peut imaginer une liste commune aux élections législatives de 2018 pour éviter l’émiettement des voix et maintenir l’unité de l’ensemble. On peut ensuite imaginer un programme commun de cohabitation à partir de 2018 et la création d’une banque de mesures et de réformes qui servira de boîte à idées au futur Premier ministre de cohabitation ainsi qu’au prochain candidat élu de l’opposition aux présidentielles de 2020. La très probable restauration du scrutin majoritaire uninominal à deux tours rend caduque une proposition d’élections primaires ouvertes devant départager les prétendants à la magistrature suprême au sein de l’opposition rassemblée mais elle ne devrait pas empêcher des accords de désistement mutuel. En conclusion, il va falloir jouer collectif et placer l’intérêt général au-dessus du calcul individuel. Le sursaut et l’honneur des Togolais consisteront à déposséder progressivement Faure Gnassingbé du pouvoir plutôt que de plonger le pays dans la guerre civile.

 

[1] Suspendue au début des années 1960, le multipartisme a été restauré le 12 avril 1991 à la suite du soulèvement du 5 octobre 1990 qui a conduit à la Conférence nationales souveraine (CNS)

[2] Date du coup d’Etat militaire qui a porté au pouvoir Eyadema Gnassingbé qui a régné sur le Togo jusqu’au 5 février 2005, date de sa mort. Faure Gnassingbé, l’un de ses fils et actuel président togolais, lui a succédé à l’issue d’un coup d’Etat militaire suivi d’un holdup électoral.

[3] Date de révision de la Constitution de la IVe République par la loi n°2002-029

[4] Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) ancien parti unique sous le général Eyadema remplacé le 14 avril 2012 par UNIR (Union pour la république), actuel parti de la Majorité présidentielle.

[5] Contenues dans l’Accord Politique Global (APG) signé à Ouagadougou le 20 août 2006

[6] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/08/28/angola-lourenco-un-president-dans-l-ombre-de-dos-santos_5177469_3212.html

[7] José Eduardo dos Santos, né à Sambizanga, Luanda, le 28 août 1942, est un homme d’État angolais, président de la République d’Angola depuis 1979, président du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA).

[8] Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA)

[9] Forces armées populaires de libération d’Angola (FAPLA)

[10] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/12/02/gambie-defaite-historique-du-president-autocrate-yahya-jammeh_5042311_3212.html

[11] Porté au pouvoir par un coup d’Etat en 1994, Yahya Jammeh, élu pour la première fois en 1996 puis réélu tous les cinq ans depuis, briguait un cinquième mandat à la tête de la Gambie.

[12] Adama Barrow, né le 16 février 1965 à Mankamang Kunda, est un dirigeant d’entreprise et homme d’État gambien, membre du Parti démocratique unifié. Il est élu président de la République de Gambie le 1ᵉʳ décembre 2016.

[13] Manifestation simultanée du Parti national panafricain (PNP) dans cinq villes du Togo, dont la violente répression par les forces de sécurité a coûté la vie à deux manifestants.

[14] http://news.icilome.com/?idnews=838074&t=la-cdpa-appelle-a-l-union-des-forces-democratiques-pour-faire-partir-le-regime

 « il faudra que ce régime parte s’ils ne sont pas prêts à accepter ces revendications somme toute légitimes » extrait interview accordée à TV5 Monde (http://information.tv5monde.com/afrique/exclusivite-tv5monde-tikpi-atchadam-s-exprime-sur-la-contestation-au-togo-187932)

[15] http://www.jeuneafrique.com/469542/politique/togo-le-parti-presidentiel-dans-les-rues-de-lome-en-reponse-aux-recentes-manifestations-de-lopposition/

[16] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2005/04/22/au-togo-apres-la-mort-de-gnassingbe-eyadema-l-armee-porte-l-un-de-ses-fils-au-pouvoir_641779_3212.html

[17] Revendications portée notamment par le PNP de Tikpi Atchadam

[18] Le gerrymandering est un terme politique nord-américain pour désigner le découpage des circonscriptions électorales ayant pour objectif de donner l’avantage à un parti, un candidat, ou un groupe donné

[19] Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI)

[20] http://www.rfi.fr/afrique/20170908-togo-calme-relatif-lome-pendant-opposition-cherche-une-position-commune

[21] https://www.facebook.com/photo.php?fbid=1444000452381151&set=a.896297877151414.1073741841.100003136293964&type=3&theater

[22] http://www.rfi.fr/afrique/20170908-togo-calme-relatif-lome-pendant-opposition-cherche-une-position-commune

[23] http://www.republicoftogo.com/Toutes-les-rubriques/Politique/Gilbert-Bawara-Nos-concitoyens-sont-amoureux-du-mouvement

 

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