TOGO. Osez une opposition stratégique!

STRATi

Quel avenir pour l’opposition togolaise ? Sur Republicoftogo, media organique du régime s’il en est, un article évoque sur un ton jubilatoire un « champ de ruines ». Une façon policée de dire que « Y a rien en face » du système RPT-UNIR qu’une opposition décapitée, inaudible et moribonde. Vingt-cinq années de défaites successives ont décimé les leaders charismatiques et dispersé les troupes, ne subsistent que de minuscules poches de résistance. L’opposition togolaise est politiquement mise en sourdine et électoralement mise en minorité. Les offensives sur le front de l’alternance se sont toutes encastrées dans une impasse. Jusqu’auboutistes, des forces résiduelles s’organisent en guérilla juridique permanente avec de maigres résultats. Dans cette confrontation asymétrique, il ne leur reste que des coups d’éclats sporadiques qui ne font pas bouger les lignes. Des rescapés plus lucides accusent, eux, le coup. Yaovi Agboyibor, revenu des catacombes, a récemment fait le constat désabusé sur Kanal Fm de l’« impuissance » collective de l’opposition face au régime sur l’épineux dossier des réformes. L’opposition togolaise, jusqu’ici maintenue en vie artificiellement, est-elle en état de mort clinique réversible ou en mort cérébrale ? Faut-il la débrancher ou va-t-elle renaitre de ses cendres en se réinventant, en changeant les visages et les usages ? Le chantier de la reconstruction s’annonce titanesque. Diagnostic et remédiations.

Être ou ne pas être « opposant »

C’est un fait, l’opposition togolaise est en crise. Cette crise latente a éclaté au grand jour en 2010 avec la décomposition lente mais irrésistible des deux grands partis d’opposition et un brouillage des lignes politiques. Le paysage politique s’est fragmenté, l’UFC et le CAR ont été fracturés en deux pour accoucher respectivement de l’ANC et du FDR. Et pourtant nous sommes loin d’avoir touché le fond. De quoi cette crise aigüe est-elle le symptôme ? Au sens gramscien, la crise réside dans le fait que « l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés ». Un moment propice à toutes sortes de résistances et de contradictions. Symptôme de résistance : le retour d’Agboyibo à la tête du CAR. Indice de contradiction : l’UFC qui a un pied au gouvernement et qui se réclame de l’opposition. Dans cette confusion généralisée, la tentation d’un homme providentiel, qui deus ex machina décanterait la situation, conduit parfois à prendre des vessies pour des lanternes. Alors s’engouffrent dans la brèche des personnalités comme Koffi Yamgane, Alberto Olympio ou Tikpi Atchadam qui font illusion un temps et puis s’évaporent… Quant à Jean-Pierre Fabre et Dodji Apévon, ils s’efforcent de meubler le vide laissé vacant par le suicide politique des deux figures tutélaires de l’opposition historique : Gilchrist Olympio et Yaovi Agboyibo. Autre signe de la fin d’un temps, les « revenants » et les « déchus », ces espèces de contrebandiers de la politique qui profitent de la porosité des frontières entre pouvoir et opposition. Au dernier étage de la fusée, on trouve ces « transhumants », ces expatriés et rapatriés du pouvoir. Des figures comme Agbéyomé Kodjo, Pascal Bodjona voire Dahuku Péré qui sont dans une opposition à géométrie variable. Ce dernier a réussi l’exploit, bien que chef d’un parti supposément d’opposition, de se présenter sous les couleurs de la majorité présidentielle aux législatives de 2013. Il faut croire que le blanchiment d’étiquette politique marche aussi bien dans les deux sens. Avant de claquer la porte de la Primature le 29 juin 2002, Agbéyomé Kodjo a milité avec Dahuku Péré pour une réforme de l’intérieur du RPT contre les faucons du régime d’Eyadéma dès 1992.  Sous cet éclairage, le retour de Péré au bercail et le rapprochement d’Agbéyomé avec le régime tombent sous le sens. Faure Gnassingbé a réalisé la réforme du RPT que nos deux réformateurs, trop en avance sur leur temps, avaient tenté vainement deux décennies plus tôt. Quant à Pascal Bodjona, archétype du jeune faucon, il assure conserver sa carte de membre du RPT dont il n’a toujours pas digéré l’absorption par UNIR. La bonne nouvelle de la période, c’est qu’à certaines conditions, la crise peut être une opportunité pour la grande clarification.

 La crise de l’opposition togolaise est au principe de deux sous-crises majeures : dilution des repères et surtout dilatation du vocabulaire. Les substantifs « opposition » et « opposant » ont subi une telle altération dans l’usage que leurs sens sont devenus vaporeux. Cette distorsion du sens des mots déboussole les lignes de démarcation et embrouille les électeurs. Si les « serpents à deux têtes » (pour paraphraser Pitang Tchalla), les ministres déchus, les soleils révolus, les intermittents et les serials opposants sont tous, au même titre, de l’opposition, que veut dire s’opposer politiquement ? En réalité, il existe des « oppositions » dans leur infini pluralité. Le pluriel sied plus à la situation togolaise que l’univocité claironnée sur tous les toits. Par ailleurs, il a toujours existé deux sensibilités « authentiques » dans l’opposition togolaise (les Allogènes venus de France et les Indigènes; les Radicaux et les Modérés) auxquelles il faut adjoindre la cohorte des Revenants qui ont été, à un moment ou un autre, en relation avec le RPT.

Si l’adjectif qualificatif « opposant » est la proie d’une telle inflation sémantique, c’est parce que son diamètre est flottant et son rayon est si élastique qu’ils élargissent sa circonférence à des êtres et des objets politiques non identifiés. To be or not to be, that is the question… D’où la nécessité de réhabiliter de nouvelles épithètes pour grossir les traits différenciants et théâtraliser les différences.  Pour réconcilier le signifiant et le signifié, il faut travailler à priver certaines personnalités de l’étiquette « opposant », afin de lui redonner toutes ses lettres de noblesse. Les ambiguïtés et l’indifférenciation généralisée desservent l’opposition chimiquement pure en la décrédibilisant alors que monte l’effluve du « tous pourris » dans l’opinion. Mal nommer les choses, disait Camus, c’est à ajouter au désordre du monde. Si rien n’a de rapport à rien, rien ne veut rien dire. Il ne faudra donc pas s’étonner de voir Faure Gnassingbé se présenter comme le candidat de l’ « alternance véritable » en 2020 après que ce dernier se soit présenté comme le candidat du « changement » en 2015.

  Comprendre l’actualité et la nécessité de l’opposition togolaise c’est reconstituer son engendrement et informer la possibilité de ses mutations actuelles et à venir. Cette objectivation de l’« opposition » passe nécessairement par une salutaire clarification de son sens pour écarter les « faussaires d’opposition », et à défaut de la tirer au clair à renoncer à cette étiquette corrompue par tant de mésusages.

 De l’art de s’opposer en démocratie

En démocratie, la compétition politique pour la conquête du pouvoir se déroule dans le cadre d’un « affrontement civilisé » (Norbert Elias) entre deux camps. Les règles de cet affrontement sont extrêmement codifiées (Loi électorale, Constitution etc..) pour permettre aux protagonistes de s’affronter sans s’entretuer. Dans ce type de régime, le pouvoir se conquiert dans les urnes, par des arguments ; et non avec les armes, par la force. Dans ces conditions, on passe de la guerre en dentelles à l’affrontement à fleurets mouchetés. On glisse du registre de l’ennemi à celui d’adversaire, car on tue l’ennemi mais on vainc l’adversaire. La politique, c’est une forme de guerre light. La paraphrase inversée de la formule du grand stratège prussien Clausevitz par Michel Foucault illustre bien l’ascendance commune et la différence de degré entre guerre et politique: « la politique est la guerre continuée par d’autres moyens ». En l’espèce, le moyen de la délibération rationnelle. En démocratie, le langage se substitue à l’épée et sert à flatter, à séduire et à persuader l’électorat d’élire ou de congédier tel ou tel personnalité, parti ou bloc de partis. D’où la nécessité de défendre la justesse des mots et de porter des mots justes. Sous ce paradigme délibératif, le forces en compétition se dichotomisent en deux camps antagonistes : ceux qui détiennent le pouvoir (le gouvernement) et ceux qui aspirent à le conquérir (l’opposition). Cette césure binaire ou bipolaire du champ politique est un invariant dans tout système de pouvoir qui contient par essence un dedans et un dehors (in & out). À l’appoint de cette confrontation les deux camps mobilisent des ressources humaines, des capitaux financier, physique voire symbolique lors d’élections concurrentielles.

    Il existe deux définitions complémentaires mais irréductibles de l’opposition politique dans un régime de type démocratique. L’une négative, comme « ce qui n’est pas au pouvoir ». Cette conception est extensible aux forces politiques exclues de l’exercice du pouvoir et qui se posent « contre » le gouvernement en place. Cette posture insiste plus sur la fonction critique et le rôle de contre-pouvoir. L’autre positive, comme « ce qui se pose en recours » aux forces qui exercent le pouvoir. Ici le curseur est mis sur la fonction alternative et substitutive. En Grande Bretagne, le shadow cabinet illustre bien cette volonté de mise en capacité de gouvernance de l’opposition à travers un cabinet alternatif composé de ministres fantômes à temps plein.

À ces deux définitions se superposent deux tempéraments d’opposition : l’une systématique et l’autre stratégique. L’un n’excluant nécessairement pas l’autre. En revanche, la bonne manière de s’opposer c’est d’être systématique sans devenir péremptoire et d’être suffisamment stratégique sans ignorer la dimension acrimonieuse de la politique. Toutefois, l’opposition à un gouvernement en place doit se faire selon des modalités non-violentes par de la critique et des réserves exprimés dans la sphère publique. Même si en démocratie, la politique reste un art de la guerre. Nier la dimension conflictuelle de la politique, c’est tomber dans l’illusion la plus béate. D’ailleurs, le lexique de la politique emprunte beaucoup à la sémantique de la guerre : bataille électorale, campagne électorale, arène politique, conquête du pouvoir, stratégie politique etc.

Néanmoins, le danger d’une opposition purement systématique c’est qu’elle reste prisonnière d’une lecture agonistique de la politique, c’est-à-dire de la politique comme un affrontement perpétuel de camps irrémissiblement ennemis. Le conflit est inhérent à la politique mais quand on diabolise un adversaire en prenant la pente glissante de l’inimitié, le risque c’est de martialiser les rapports politiques. Sous cette modalité, il devient donc difficile de discuter en toute confiance et de parvenir à des « consensus éclairés » et des « compromis négociés » sur des sujets d’intérêt général. Par l’engrenage d’une dynamique relationnelle perverse, l’opposition purement systématique (traduire opposition radicale dans le lexique politique togolais) dérive sur une surenchère dans la radicalité et la défiance. L’éthique d’une telle négociation condamne les acteurs politiques à privilégier le scénario du pire en toute situation, en prêtant à l’adversaire des intentions perfides. Quand on s’installe ainsi dans la spirale du soupçon et de la confusion entre l’action et l’essence de l’autre, on devient la proie de prophéties auto-réalisatrices. Simplement, parce que l’adversaire est soumis aux affres du même dilemme. L’inertie sur la question des réformes au Togo peut s’expliquer également par ce biais psychologique qui taraude les parties en négociation.

Il ne faut jamais perdre de vue que le consensus en politique est toujours une synthèse entre une thèse et une antithèse. Par-delà les convictions indépassables, un horizon de convergence des visions doit rester une possibilité ouverte. Les parties en négociation doivent jouir d’une même légitimité pour défendre leurs positions. Avoir raison tout seul, c’est avoir tort. L’autre n’incarne pas le Mal et nous le Bien. Le dépassement de cette impasse dialectique passe par le coulage de l’esprit de compétition dans le moule de la confiance mutuelle. Malheureusement, comme le dit le proverbe : “fais confiance à Dieu, mais ferme ta voiture à clé.”

   Par contraste, la posture stratégique épouse les plis d’une opposition intelligente et pragmatique. Renouer avec le souci de l’efficacité, c’est prôner une opposition à tête froide contre une opposition à sang chaud, une confrontation cérébrale contre une confrontation tripale. Les affects, étoffes même de la politique, quand ils sont désarticulés de toute réflexivité peuvent devenir une arme de destruction massive contre l’efficacité en politique. L’opposition stratégique, c’est une méthodologie. C’est celle qui consiste à réenchanter la politique, réinjecter des idées et à réinsuffler de la démocratie dans ses appareils politiques qui s’apparentent trop souvent à des entreprises mises en coupe réglée par un entrepreneur de pouvoir. Cette formule de Napoléon Ier pourrait bien être la devise de ce style d’opposition: « à la longue, le sabre est toujours vaincu par l’esprit ». Par définition, la force et la raison sont les deux données essentielles de la syntaxe politique. Aujourd’hui, le régime de Faure Gnassingbé domine le jeu parce qu’il en détient les deux leviers, à savoir force et ruse. Pour citer Machiavel, notre Prince possède la force du lion et la ruse du renard. En effet, il a la main sur l’Armée et monétise le savoir en s’offrant à grand frais les services de l’intelligentsia togolaise. Pour s’accorder avec son objectif d’alternance pacifique, l’opposition déficitaire au rapport de force doit épouser le parti de la raison. Quand on n’a pas la force, on ne doit pas faire économie de l’intelligence politique. Elle doit, de toute urgence, s’engager dans la bataille des idées et des propositions. Il lui faut réinvestir sur le fond plutôt que sur la forme, et mobiliser ses intellectuels organiques pour repenser son devenir. En panne sèche d’inspiration, elle doit refaire le plein de carburant idéologique et forger un horizon mobilisateur pour le peuple. Mauvaises fortunes, ses intellos ont pris un coup de vieux. Godwin Tété ou Comi Toulabor, c’est à la fois has been et maigre pour un vivier qui ne se renouvelle que peu.

Refonder une démocratie plus participative et des partis politiques plus interactifs paraissent à ce jour des chantiers d’avenir beaucoup plus stimulant que la promesse d’un retour à l’hyperprésidentialiste Constitution de 1992. Paradoxalement, la Constitution de 1992 est celle-là même qui étend à l’infini le pouvoir du Président et consacre sa suprématie sur les autres pouvoirs qui sont sensés être sa symétrie et son équilibre. Ironie de l’histoire, le décalque de la très monarchique constitution française de 1958 va comme un gant à la dynastie des Gnassingbé. En 1992, l’opposition a creusé elle-même le tombeau de sa marginalisation par le copier-coller d’institutions qui sont disposées de sorte à permettre à un homme seul avec une majorité parlementaire aux ordres de gouverner sans entrave.

Le monde a changé, l’opposition se doit de changer son logiciel. À certains égards, elle doit cesser ce combat d’arrière-garde qui consiste à défendre des institutions du siècle dernier pour porter une lutte d’avant-garde autour d’une véritable révolution démocratique et sociétale. La limitation du nombre de mandat à deux, c’est le service minimum mais pas la panacée dans notre impasse politique actuelle. L’avenir appartiendra aux audacieux qui se lèveront tôt. Il faut dès lors imaginer et porter la prochaine génération d’institutions politiques taillées dans le moule de notre culture plutôt que de défendre des succédanés qui étaient best before la révolution numérique et la transition écologique.

Binarisme partisan et idées politiques au Togo

 En parallèle de la bipolarité fondamentale du système politique entre pouvoir/opposition, un autre versant bipartisan idéologiquement moins formalisé mais spécifique à son histoire a toujours structuré le paysage politique togolais. Les matrices idéologiques constitutives de cette polarité partisane ont pris forme dans les années 1945-1960, recouvrant la période que le politologue togolais Comi Toulabor appelle la « démocratie coloniale ». À la préhistoire de notre vie politique, deux blocs de partis se sont formés et articulés autour de l’enjeu de la décolonisation. D’un côté, le bord des modérés ou progressistes des pro-français favorables à une décolonisation graduelle, composé par le PTP (Parti Togolais du Progrès) de Nicolas Grunitzky et l’UCPN (Union des Chefs et Population du Nord) d’Antoine Meatchi. De l’autre, le bloc des anticolonialistes ou nationalistes du CUT (Comité de l’Unité Togolaise) de Sylvanus Olympio et la JUVENTO, défenseurs de l’indépendance immédiate. La coloration locale donnée aux notions « progressistes » et « nationalistes » ne recoupe pas le clivage gauche/droite traditionnellement associé à ces écoles de pensée en Occident. Le progressisme de Nicolas Grunitzky et le nationalisme de Sylvanus Olympio ne se distinguaient que sur la vitesse et l’amplitude de la décolonisation. Ainsi, le progressisme en contexte togolais désigne un patriotisme de collaboration avec la France alors que le nationalisme renvoie à un souverainisme intégral. De fait, le nationalisme de S. Olympio pourrait se définir comme un souverainisme politique, culturel et économique. D’où la réclamation de l’indépendance totale et la volonté subséquente du père de l’indépendance togolaise de reconquérir dès les années 1962-1963 la souveraineté monétaire du pays.

Sous « les soleils des indépendances » 1960-1990, selon la formule d’Ahmadou Kourouma, toutes ces constructions politiques perdent de leur évidence, d’une part, parce qu’elles sont frappées d’obsolescence par l’accession du pays à la souveraineté internationale prononcée le 27 avril 1960. La disparition de l’ennemi extérieur s’accompagne très vite d’une chasse aux sorcières des ‘’Ablodé sodja’’ contre les suppôts de la France dans le Togo indépendant.  D’autre part, par la répression des leaders pro-français, par les nationalistes, accusés de collusion avec l’ennemi impérialiste et de machinations diverses contre le nouveau régime sème les germes du coup d’Etat de 1963. Le parti unique du général Eyadema viendra abolir ce premier système bipartisan dans le creuset national du RPT (Rassemblement du Peuple Togolais) de 1967 à 1990. Derrière la mise au pas du pays par un discours œcuménique, le régime d’Eyadema reposait en fait sur le triomphe idéologique et politique des progressistes anciennement pro-français de l’UCPN et d’une partie du PTP. Suite au coup d’État de 1967, par un retour mécanique de bâton, les nationalistes commencent leur traversée du désert.

Au cours de la décennie 90, sous la bourrasque née de la Chute du mur de Berlin, une nouvelle polarité se redessine autour d’une adhésion ou du rejet de la nouvelle donne démocratique insufflée par Paris. Les forces conservatrices et rétrogrades du RPT s’opposent à une coalition pro-démocratie (FOD, COD I et II) formée par une mosaïque de partis d’opposition et d’organisation de la société civile. Par-delà la diversité des idéologies, le nationalisme conquiert dès les années 1992, avec la création de l’UFC (Union des Forces de Changement), le pôle dominant de l’opposition. Réactivé par Gilchrist, fils de Sylvanus Olympio, le nationalisme ne sera que revigoré suite à la fusillade de la Primature, la non-intervention des troupes française en décembre 1991 avait alors tué la transition démocratique dans l’œuf. Ce néo-nationalisme reprendra la rhétorique antifrançaise et se réclamera de la mémoire de Sylvanus Olympio dont il n’a eu de cesse d’accuser la France de l’avoir fait assassiné par Eyadema Gnassingbé.

  Aujourd’hui, les héritiers du nationalisme se répartissent sur un spectre politique large qui va de l’UFC de Gilchrist Olympio à l’ANC de Jean-Pierre Fabre en passant par le PNP de Tikpi Atchadam qui s’en revendique ouvertement. Pour ce qui concerne, les légataires du progressisme, mêmes s’ils ne s’en revendiquent plus, ils sont repérables autant dans UNIR et ses partis satellites que dans une certaine opposition dite modérée. Implicitement, la vie politique continue d’être aimantée par ces deux pôles idéologiques hérités de la décolonisation.

 Outre ces affiliations historiques, la plupart des partis politiques togolais sont jumelés aux grands courants idéologiques occidentaux moins pour les idées que pour les soutiens politique et financier qu’ils en tirent: le CAR d’Agboyibo est ainsi proche de la CDU qui est un parti allemand de centre-droit ; le PSR, la CDPA et l’ANC sont proches de l’Internationale Socialiste située à gauche de l’échiquier politique français ; le RPT puis UNIR ont toujours été dans les petits papiers de la droite française.

  En remontant le fil historique de l’opposition togolaise pour éclairer son présent, on peut observer que derrière des étiquettes et des épithètes floues, les partis politiques togolais manquent de corpus d’idées consistants. Comme on l’a vu, les clivages politiques sont hétérodéterminés et se structurent plus autour de postures que d’affirmations nettement explicites. Durant la période coloniale, ils étaient déterminés par rapport à l’attitude à adopter vis-à-vis du colon français, ensuite pour ou contre la démocratie après le discours de François Mitterrand le 20 juin 1990 à La Baule. Aujourd’hui encore le critère différenciant passe autour non pas de visions du monde ou de systèmes valeurs et représentations mais d’un atavisme national anticolonialiste contre les résidus progressistes, subsidiairement alimenté par le sentiment que Paris tire toujours les ficelles derrière le rideau. Qu’est qu’un nationaliste dans le Togo d’aujourd’hui comme d’hier? Un anticolonialiste qui pense se battre sur deux fronts : à l’intérieur contre un pouvoir fantoche soutenu de l’extérieur par une puissance impériale. Cet argument d’arrière-boutique le condamne à chasser des fantômes et à prendre des moulins à vent pour des géants.

   Le principal écran à l’efflorescence de clivages idéologiques clairs reste la lutte contre le système RPT/UNIR qui contraint les opposants à la stratégie unitaire à la simplification des enjeux: l’alternance. La stratégie de l’alternance repose sur un calcul politique simple : TOUS CONTRE UN ! Le contexte politique condamne l’opposition à privilégier ce qui rassemble plutôt que les nuances philosophiques qui pourraient cliver. L’étiquette « opposition » pousse à l’indifférenciation car elle noie les différences sous un volonté d’action coordonnée pas toujours pleinement effective. En réalité, les contrastes de vision se vengent quand il faut désigner un candidat unique de l’opposition. Ils réapparaissent sous les traits d’incompatibilités d’humeurs et d’égo quand il faut serrer les rangs. L’apparente unité moléculaire se décompose alors en poussière de d’atomes révélant des oppositions au sein de l’opposition.

La politique sous camisole juridique

  Une lecture étriquée de la politique, réduisant son sens et sa finalité à sa dimension exclusivement juridique a triomphé au Togo depuis le début des années 2000. Cette unidimensionalisation de la politique est née du toilettage constitutionnel de 2002 et s’est amplifiée avec la conclusion de l’Accord Politique Global de 2006. L’idée absurde que l’alternance politique va couler de source si les réformes constitutionnelle et institutionnelle étaient menée s’est peu à peu imposée comme paradigme dominant de la stratégie pour l’alternance.

 Ce putsch du juridisme sur la politique togolaise fait écho à celui des juristes sur la classe politique de l’opposition. En effet, le CAR aime à se définir comme un parti des intellectuels, dominé par des avocats (Maitres Agboyibo, Apévon, Egbor etc.), et le Collectif Sauvons le Togo a longtemps reposé sur les épaules d’alchimistes du droit comme les professeurs Atta Ajavon Zeus et Wolou Komi ainsi que les avocats Afangbédji et Kpandé- Adzaré. À la remorque de cette armée de juristes s’aligne une troupe de gestionnaires et d’économistes (d’Agbéyome Kodjo à J-P. Fabre). Tous ces apparatchiks sacrifient au fétichisme du droit quand ils ne se transforment pas en pères la morale ou en ayatollah de la politique. Durant l’épisode post-présidentielle de 2010, malgré la vigilance du Collectif pour le Vérité des Urnes (CVU), Jean Pierre Fabre avait été déclaré battu à plate couture. Il accusa le vainqueur de fraude qu’il a alors justifiée par la perquisition du Sésal où tous les procès-verbaux de l’opposition avaient été saisis. Impossible ensuite de prouver sa victoire car aucune copie de sauvegarde des fichiers compilés n’avait été faite. Oups! Un raisonnement circulaire qui prend de plein fouet la pente glissante de la pétition de principe qui a consisté à soutenir que l’UFC avait gagné l’élection parce que les procès-verbaux ont été saisis et non parce qu’ils donnaient son candidat vainqueur. Ces illusions logiques vont s’accompagner de délires encore plus irrationnels.

 Agbéyomé Kodjo et quelques autres leaders du FRAC vont dans la foulée appeler à délaisser la contestation par des voies légales pour ouvrir un double front :  à la plage et dans les églises. En appoint des marches du samedi dans les rues et sur la plage de Lomé, le « combat spirituelle » deviendra l’asile de l’intelligence collective nécessaire à l’alternance politique. Le point d’orgue de cette séquence a été la répression d’une veillée au siège de l’ANC le 24 mars 2010 dont la violente avait suscité un tollé dans l’opinion. La contre-offensive spirituelle s’institutionnalisa et pris la forme de veillées de prière tous les mercredis où les « militants de la liberté exhortaient Dieu de délivrer le Peuple togolais ». Tout un programme ! La religion redevenait l’opium de ces politiques en mal de stratégie. Au bout de la combustion d’un cierge ne naît pas le miracle mais le soupir d’un résigné. La religion dépolitise le combat politique en désarmant les affects de révolte. Confier son combat à Dieu apporte un réconfort instantané mais ne garantit pas la réalisation immédiate de celui-ci. Et comme il fallait s’en douter, Dieu ne vint pas au secours des Togolais et cinq ans plus tard Faure Gnassingbé sera réélu pour un troisième mandat. Les voies du seigneur ne sont-elles pas impénétrables ?

Le droit, la religion et la morale forment les trois sommets du triangle de vaudeville qui adultère la stratégie politique de l’opposition au Togo. Tout étudiant de philosophie politique, de science politique voire de sociologie sait que la politique moderne s’est construite comme une activité rationnelle émancipée des considérations morales et religieuses. L’autonomisation complète du politique est la condition impérieuse de l’État moderne. Les prières nocturnes n’ont rien à faire en matière de stratégie et de tactique électorales. L’opposition togolaise devrait éteindre les cierges et cesser de lire des manuels de Droit constitutionnel comparé pour revenir aux fondamentaux de la politique, c’est-à-dire à la realpolitik. Bref, troquer Montesquieu contre Machiavel. Le droit glose sur « ce qui devrait être » alors que la realpolitik compose avec « ce qui est ». L’un est dans l’idéal, le juste et beau ; l’autre est dans la concrétude absolue de l’efficacité et de la réussite. Pour caricaturer, l’idéalisation de la politique à travers la perspective juridique amène certains politiques à penser qu’il suffit de limiter le nombre de mandat à deux pour que le taux de chômage endémique chute instantanément. Évidemment, cette vision trop restrictive de la politique entrave le déploiement d’une véritable stratégie électorale et entraine un désinvestissement dans la superstructure intellectuelle ainsi que dans la technostructure communicationnelle. Il faudrait réhabiliter une lecture pluraliste de la politique à travers les prismes de l’histoire, de la géographie humaine, de l’économie, de la démographie, de la géopolitique, de la sociologie etc. Au Togo, l’urgence absolue réside dans la construction d’un vouloir vivre-ensemble qui n’épuise pas son objet dans le seul droit mais dans un récit national inclusif. Ce qui tient un peuple ensemble ce n’est pas que des règles juridiques abstraites mais une histoire partagée ainsi qu’un avenir à construire…

Par ailleurs, une élection se gagne par de la stratégie et des tactiques de campagne modulées de sorte à faire triompher des idées, des idéaux et un projet de société. Sur le fond, l’axe stratégique d’une campagne électorale se déplie autour d’une action visant à accorder des moyens humains, financiers et logistiques avec un diagnostic socio-économique d’un pays et une fine analyse politique des cartes électorales des derniers scrutins devant permettre de faire l’état des lieux des rapports de force politiques. Sur la forme, une communication innovante, un maillage efficace du territoire et un marketing ciblé permettront de vendre un programme consistant à un électorat accoutumé au vote par faciès.

Que faire des « opposants professionnels » ?

  Le sociologue allemand Max Weber définit la politique comme « un métier et une vocation ». Par vocation s’entend une passion des affaires collectives, une volonté de changer les choses et un engagement sacerdotal à ses idéaux. L’homme politique de métier, est, poursuit-il, « celui qui vit à la fois de et par la politique ». Il va de soi que cette définition épouse plus la version représentative que la version directe de la démocratie libérale. Faire de la politique une activité spécifique induit conséquemment sa professionnalisation. À une époque où les élites de politiciens professionnels sont partout pointées du doigt, il est difficile de défendre cette division sociale du travail. Donald Trump a été élu président des États-Unis contre l’establishment et en promettant de « curer le marigot de Washington». En France, la vague Macron a provoqué un dégagisme soft qui a envoyé à la retraite les vieux tenants du système politique et permis de renouveler au trois quart l’assemblée nationale française. Faut-il, pour autant, déprofessionnaliser la politique ?

 Pour garantir une certaine qualité du personnel politique, des carrières politiques doivent au minimum s’étendre sur un parcours, plus ou moins long, et une sédimentation d’expériences diverses. Elles peuvent être entrecoupées d’aller-retours dans l’arène politique aux sphères économique et sociale. À contre-courant de l’air du temps, une certaine dose de professionnalisation reste nécessaire pour assurer l’efficacité du pilotage des affaires publiques. La machine étatique est formée par une série d’appareils dont le fonctionnement mobilise du savoir-faire, de l’expérience et la maitrise de procédures et de protocoles. Le retard à l’allumage de l’administration Trump prouve bien que le cancre et le néophyte ne sont pas l’avenir de la démocratie représentative. Il faut renouveler en gardant un filet de continuité qui servent de parachute contre le saut dans l’inconnu. Ce proverbe africain résume bien la solution à ce dilemme : « C’est au bout de la vieille corde qu’on tisse la nouvelle. »

Le monde est en ébullition. Les évidences d’hier ont été balayées par les utopies de l’avant-veille. L’opposition togolaise si prompte à demander l’alternance au sommet de l’État pense s’immuniser contre le turnover générationnel. Gilchrist Olympio et Yaovi Agboyibo, trônent au sommet de cette gérontocratie rétrograde, décrochée du wagon des réalités, mais qui s’accroche désespérément au pouvoir. Le palier du dessous, celui occupé par Fabre, Apévon ou Agbéyomé, n’est pas moins atteint de cette sénilité politique galopante. Si on ne change pas une équipe qui gagne que faire de perdants professionnels ? En effet, changer le logiciel intellectuel de l’opposition ne peut pas se limiter à la cosmétique des idées. Pour réussir un renouveau de la pratique oppositionnelle, il faut changer concomitamment les usages et les visages. En vingt-cinq ans de lutte, ils n’ont pas varié d’une voyelle dans leur vocabulaire, comme d’ailleurs (et ce qui est plus grave) dans leur stratégie.

Il n’est jamais trop tard pour bien faire. Bien faire dans notre situation politique serait de commencer par préparer la relève. On peut, sans avoir besoin de regarder dans une boule cristal, affirmer que cette génération d’opposants ne parviendra peut-être jamais au pouvoir. Elle a donc le choix entre mourir sur scène ou lâcher prise tant qu’il est encore temps. Passer de l’autre côté de la focale et céder la place à de nouveaux acteurs qu’elle placera en orbite. L’opposition actuelle fut radicale avant de devenir modérée et molle. Mais il ne faut pas désespérer, le talent saute parfois une génération. Il faut  espérer que l’opposition stratégique, celle qui adaptera les moyens aux fins à atteindre, lui succèdera demain. À moins que comme le soutient le philosophe français André Comte-Sponville: « rien n’est jamais passé ni futur, tout est présent»!

 

[Suite et pas fin]

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