TOGO. En finir avec l’opposition à perpétuité

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Morte, l’opposition togolaise ? Non ! Elle bouge encore. Depuis la mi-mai, à travers une déclaration commune et une conférence de presse œcuménique, un onze national de l’opposition togolaise, les cinq du CAP 2015 plus les six du G6, s’est mis en ordre de bataille pour obtenir les réformes, la décentralisation et réaliser l’alternance. On prend les mêmes (ou presque) et on recommence. Dans la position de Sisyphe, dont le rocher retombe, à l’instant où il croit avoir fini de le pousser, ils savent néanmoins mettre du cœur à l’ouvrage. Même si on peut imaginer Sisyphe heureux, le peuple togolais, lui, en a un peu marre de l’éternel retour de ces serpents de mer. L’irrépressible impression de déjà vu explique, sans doute, le peu d’entrain populaire soulevé par la création de cette nouvelle plateforme. Alors que domine un sentiment de bis repetita, le peuple attend de juger sur pièces même s’il redoute les vertiges de la chute du rocher qui accompagnent mécaniquement la montée de l’opposition sur ses grands chevaux. On ne peut s’empêcher de remarquer que le casting, le scénario et la mise en scène ressemblent drôlement aux flops du FRAC en 2010 et du CAP en 2015. Cette énième alliance sera-t-elle une nouvelle usine à gaz ou le vaisseau amiral de la conquête du pouvoir ?

 La politique du pire

  Cette fois-ci, s’il faut en croire ses leaders, l’opposition à un modèle à vendre : l’insurrection burkinabé. Et surtout une manche de gagnée devant la Cour Constitutionnelle du Togo. En effet, le 22 mars 2017, la Cour Constitutionnelle du Togo, a demandé à la Commission des lois de l’Assemblée nationale de reprendre l’examen de la proposition de loi de révision constitutionnelle, suspendu le 05 août 2016. De quoi inspirer cette envolée lyrique à son chef de file : « Nous n’avons ni char, ni grenade lacrymogène, notre arme c’est la population ». Malgré de très superficielles similitudes, le Burkina Faso n’est pas le Togo où l’insurrection était moins téléguidée par les partis politiques que l’expression d’une exaspération spontanée de la société civile. Dépourvu d’un mouvement du type Balai citoyen face à une Armée togolaise à la gâchette beaucoup plus facile, il est à craindre que le peuple ne finisse en chair à canon d’une opération politique mal (ou pas suffisamment) pensée qu’on ne débouche sur la fuite de Faure Gnassingbé. Par ailleurs, ce qui se joue au Togo c’est le scénario burkinabé à l’envers: c’est une tentative de reverrouillage constitutionnel portée par l’opposition. La révolution, ce n’est pas recto verso. La principale misère de la pensée par analogie c’est l’écueil de l’anachronisme. En réalité, ce combat aurait dû être mené quinze ans plus tôt : le 31 décembre 2002. À cette sinistre Saint-Sylvestre où en l’absence de toute opposition parlementaire, le régime d’Eyadéma a « toiletté » la regrettée Constitution du 27 septembre 1992. Si elle ne peut pas réécrire l’histoire, l’opposition devrait néanmoins se garder de mettre la charrue avant les bœufs. À propos de peuples, on est typiquement en présence du syndrome de la grenouille face à la marmite chaude. Les Togolais sont semblables à la grenouille ébouillantée à force de supporter, sans crier gare, la montée progressive de la température de l’eau portée à ébullition. Alors que les Burkinabé, à l’instar de la grenouille plongée subitement dans de l’eau chaude, s’en sont échappés d’un bond. Il est à regretter que les Togolais veuillent le paradis mais ne consentent pas à mourir.

 En face, contre ce bras de fer perdu d’avance, le groupe parlementaire Unir a choisi la guerre d’usure, son chef, Christophe Tchao propose un ajournement de l’examen du projet de loi ANC-ADDI et prône la remise à zéro des compteurs (y compris pour Faure Gnassingbé). Comme à chaque fois, les négociations achopperont sur la clause de rétroactivité et la nécessité d’un consensus sur le cas personnel de Faure Gnassingbé. D’une part, le pouvoir ne souscrira jamais à cette manœuvre de court-circuitage de sa Commission des réformes. De l’autre, il rechignera à se tirer volontairement une balle dans le pied et l’opposition ne voudra pas en démordre. Résultat des courses, elle rejettera en bloc les propositions de ladite Commission sans coup férir.  La chronique de l’échec est écrite d’avance. Déjà vu et déjà vécu ! Il ne s’agit pas de justifier mais de comprendre.

La politique n’est pas une science exacte mais elle nous offre parfois le spectacle de quelques constances récurrentes. Notamment celle d’un jeu politique togolais, qui s’apparente à un sport qui se joue à tous contre un, et à la fin, c’est… Faure Gnassingbé qui gagne. Et cinq plus six égal à onze… pas un. La durée de vie d’une coalition de ce genre est très limitée. Mais pas question de se démobiliser, nous dit l’opposition: « rengagez-vous, rengagez-vous, cette fois ça va marcher ! » Il est question de bâtir un « cadre de concertation et de coordination des actions de l’opposition » devant privilégier ce qui l’unit au détriment de ce qui la divise. Tous les voyants sont au rouge mais on fonce la tête dans le guidon. La politique de l’autruche ou l’art de cacher la poussière sous le tapis. En langue de bois politique, ça s’appelle une démarche « originale » (dixit Fulbert Attisso) qui va inverser le rapport de force. Dans le langage ordinaire, ça sonne simplement comme une solution qui a déjà fait la preuve de son inefficacité. L’Alliance des onze ne survivra pas à l’épreuve du feu de la durée. Au premier coup de vent, les fissures vont se transformer en gouffre insurmontable. Chassez le naturel, il reviendra au galop. Il n’est point question de geindre mais d’analyser froidement…

La politique du pire, celle qui consiste à empiler de mauvaises décisions dans l’attente de bons résultats plus tard, est la pire des politiques. En occurrence, la moins pire des politiques consisterait à renouer avec la réalité parce que l’essentiel pour l’opposition est ailleurs. Le rapport de force, lui étant défavorable, elle devrait mettre un peu d’eau dans son vin. Le pouvoir ne concédera la limitation du nombre de mandats présidentiels que si elle n’est pas rétroactive. Il vaut toujours mieux une constitution verrouillée que le pouvoir ad vitam æternam. Mais l’opposition est trop raisonnable, c’est pour cela qu’elle demande l’impossible au régime. L’addition de l’obstination autour de la rétroactivité est pourtant salée : gouvernement à vie pour le régime moyennant les délices de l’opposition à perpétuité. Il est vrai qu’il est infiniment plus confortable de s’opposer à un régime que d’exercer le pouvoir. La critique est beaucoup plus aisée que l’art. Le bout du tunnel est encore loin.

  Plus sérieusement, sans être rabat-joie, on peut souligner que le Togo est en proie à deux crises d’amplitudes analogues et symétriques : d’une part l’anémie démocratique et de l’autre l’engourdissement de l’opposition politique. Le malaise dans la démocratie togolaise ne se résorbera pas seulement dans l’ingénierie constitutionnelle, comme aime à le penser l’opposition, mais surtout par une révolution dans les mœurs politiques. Penser l’une sans l’autre, c’est se condamner irrémédiablement à l’échec.  Malheureusement, il ne suffit pas de changer les règles du jeu électoral et de limiter le nombre de mandat présidentiel pour que le régime des Gnassingbé tombe comme un fruit mûr. La stratégie consistant à faire de la limitation du nombre de mandat présidentiel, la condition sine qua non de l’alternance démocratique au Togo, est biaisée. Elle peut, à moyen terme, écarter Faure Gnassingbé du pouvoir mais elle ne garantit pas nécessairement la chute du système RPT-UNIR. D’où la nécessité de distinguer le véritable adversaire : la dynastie des Gnassingbé ou le complexe militaro-politique RPT-UNIR ? En réalité, Faure Gnassingbé n’est qu’un hologramme du système qui le sous-tend. Au risque de lâcher la proie pour l’ombre, il faut rompre avec l’exacerbation des passions pour renouer avec la rationalité politique. L’opposition doit, de toute urgence, divorcer d’avec la surenchère démagogique pour renouer avec l’efficacité et le pragmatisme. Alors qu’elle patauge entre asthénie programmatique et stérilité idéologique, l’opposition togolaise se refuse à toute autocritique et à tout inventaire de ses échecs. D’où vient-elle ?  Où en est-elle dans sa lutte ? Vers où se dirige-t-elle ? Que veut-elle ? Que peut-elle ? C’est à l’intersection de ces interrogations qu’un renouveau de la pratique oppositionnelle peut pourtant s’inventer au Togo.

 Des disques rayés

  L’équation politique nationale n’a eu de cesse de se métamorphoser depuis 1990, d’Eyadema à Faure Gnassingbé, et l’opposition de rabâcher toujours les mêmes discours. Elle navigue à vue en se refusant à tout diagnostic de la situation politique d’ensemble à travers une endoscopie de ses propres marasmes. En l’absence d’un remaniement de sa grille de lecture, la ritournelle de l’opposition a de moins en moins de prise avec le réel et le hiatus béant entre l’électorat et ceux que Nicolas Lawson a rebaptisé récemment les « opposants professionnels » (il faudrait l’y inclure) n’a fait que se creuser. Sortir de l’opposition à perpétuité passe nécessairement par une redéfinition de ce qu’être « opposant » veut dire en 2017. Cela se décline par une double clarification, d’une part du sens de son action et d’autre part des moyens à mettre en œuvre pour atteindre ses objectifs.

Institutionnalisée par la restauration du multipartisme, à la fin du XXe siècle, où la politique était alors soumise à la passion, l’opposition plus tripale que cérébrale dans son combat a connu son apogée en surfant sur le rejet du régime d’Eyadema. Dans les années 90, les vents de l’Histoire soufflaient dans le sens de la démocratisation en Afrique et des leaders historiques qui incarnaient cette nouvelle vague. Au Togo, l’échec de la transition démocratique et les compromissions successives des leaders d’opposition ont brisé cet élan. Le dernier clou dans le cercueil de l’ère des grands leaders a été porté par la figure totémique de l’opposition togolaise elle-même : Gilchrist Olympio. La reddition sans condition et le ralliement avec armes et bagages de ce dernier en 2010 au régime RPT-UNIR a signé le divorce définitif entre les masses populaires et les élites politiques d’opposition. Il y a eu un avant et un après, 26 mai 2010.

Aujourd’hui, le peuple togolais s’est dépris de l’amour passion et du soutien inconditionnel aux figures charismatiques pour une adhésion raisonnée et plus tatillon. Face à une opposition introuvable, le peuple se fait désirer. Nous vivons un moment charnière où les évidences du passé n’ont plus de prise. Tout est à reconstruire et à reconquérir. Le désir d’alternance, longtemps bridé, a perdu de son intensité. Faute d’alternative, le statu quo devient séduisant et l’alternance une voie d’impasse. Les Togolais ne veulent plus de politiques indolents qui font des campagnes électorales paresseuses reposant sur l’unique argument de l’alternance. L’alternance pour l’alternance n’est plus un argument électoral vendeur. La preuve, dans les années 90 on pouvait se présenter à la présidentielle sans proposer un catalogue de mesures à mettre en œuvre. En 2015, tous les candidats ont dû pondre des projets de société.

  Le XXIe a dynamité tous les repères politiques et appelle à la fondation d’une opposition moderne et intelligente. Les Togolais se désintéressent de la politique parce qu’ils croient de moins en moins aux leaders d’opposition. Cette troupe de gais lurons est incapable de penser le monde actuel encore moins celui qui vient. Et pourtant, les germes du futur sont là. L’électorat s’est rajeuni, les générations 70, 80 et 90 forment l’essentiel du corps électoral. Elles n’ont pas ou peu connu la dictature d’Eyadema. À peine se souviennent-ils des grèves de la décennie 90 ou d’avoir chanté l’hymne du parti unique au primaire et au collège. Les espaces de politisations se sont diffractés sur internet mais l’opposition togolaise continue de radoter indéfiniment les mêmes slogans vieillis à coup de mégaphones à la plage. Bref, l’opposition officielle reste indécrottablement ancrée à Bè-Kodjindji alors même que la nouvelle génération prend d’assaut les réseaux sociaux (Blogs, Facebook, Whatsapp, Twitter, Youtube) pour se faire entendre. La campagne #JeNeVoisPasLeRapport a été plus audible que les discours compilés du CAP 2015 à la plage depuis deux ans. L’opposition reste en marge, par paresse de pensée et par refus de rebooter son logiciel, de la révolution politique en marche. Elle reste conservatrice arcboutée sur la défense du droit d’aînesse et des rentes électorales. En mal de renouvellement, elle se vautre dans un entre soi de vieilles élites qui aggrave la fracture avec le peuple et avec cette jeunesse branchée et hyperpolitisée. L’impuissantisation de l’opposition tient de son enfermement dans une bulle qui la coupe des nouveaux écosystèmes florescent où la politique se réinvente.

La tendance mondiale est à la disruption de l’ordre politique, tous les hommes politiques se convertissent à la communication et à la politique 2.0 (participative et collaborative). Le tout n’est pas de faire acte de présence sur Facebook ou Twitter, en postant des communiqués indigestes, mais de comprendre comment ces médiums sont en train de révolutionner la pratique politique. Tout est affaire de rythme, de format et d’imagination. La forme partidaire a perdu de son évidence. La militance politique intègre désormais une forte dose d’horizontalité avec les mouvements comme Podemos, Syriza, En Marche ou la France insoumise. Les appareils politiques traditionnels, ces imposantes carcasses obsolescentes, vivent peut-être leur dernier moment. L’opposition togolaise devrait sortir des cadres sclérosant des partis politiques adémocratiques et opaques pour s’ouvrir à l’esprit du temps. Les entrepreneurs familiaux et les autoentrepreneurs de la politique togolaise gagneraient s’ils envisageaient d’ouvrir le capital de leurs entreprises à cette nouvelle génération. Au risque de se voir balayer dans un avenir proche par le tsunami démocratique porté par les mouvements politiques et sociaux et qui ont souvent pour vecteurs les réseaux sociaux. S’adapter à ce nouvel âge démocratique ou périr, il n’y a pas d’autre alternative.

[ à suivre ]

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Anonyme dit :

    [00:34, 13/1/2018] Yelian: A transmetttre a Monsieur RADJOUL MOUHAMADOU Monsieur, je n’ai pas le plaisir de vous connaître! Mais vous me procurez un vif plaisir dont je commençais par désespérer de pouvoir y goûter encore au Togo: respirer du bon air! Lire et entendre des choses aériennes qui vous élèvent au dessus du caniveau où des demi lettrés , des tartuffes et des imposteurs veulent nous confiner! Il faut pourfendre sans ménagement cette engeance. Le salut dans notre pays est à ce prix. Pas de quartier aux intolérants! Maintenez ferme votre plume! Yelian

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