TOGO. Demain, la Révolution ? [3/3]

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 Quand l’apparemment anecdotique se confond avec l’essentiel. Par nos temps d’overdose informationnelle, une société absorbée par les vicissitudes du quotidien et inondée de divertissements insignifiants loupe parfois l’élément historial dans le fil d’actualité qui tourbillonne sur les écrans d’ordinateur, de téléphone ou de télévision. Ce qui, dans le vacarme du présent, fera date. En proie à la tyrannie du présent, difficile de tisser des passerelles entre le temps long et l’immédiat. Nos contemporains ne veulent que du breaking news et du sensationnel. Alors même qu’un proverbe africain dit si bien que : « savoir d’où l’on vient, c’est savoir où l’on va ». Autrement dit, un peuple sevré de son passé perd de vue la perspective de son avenir et se condamne au présentisme. A côté de quoi sommes-nous récemment passés ? Une date. Le 13 janvier 2017, la dynastie familiale des Gnassingbé a franchi la barre symbolique de cinquante années de longévité sans interruption au pouvoir sous une République. Malheureusement pour les Togolais, cet exploit peu (ou pas) relevé par les commentateurs politiques ne figurera pas dans le Guinness des records. Ça virerait au bad buzz et l’image de l’ex-Musterkolonie  allemande n’en serait qu’écornée par cette célébrité négative. Cependant, ce qui rend l’affaire cocasse c’est que le record patiemment construit ne tient qu’à un fil. Une autre grande maison africaine tient la corde et veut ravir la vedette à la dynastie Gnassingbé. Au Gabon, Ali Bongo, qui a pris la succession de son père Omar Bongo Ondimba décédé en 2009, est en embuscade. Le « petit père » du peuple  gabonais a accédé officiellement au pouvoir le 2 décembre 1967, soit près de onze mois après le général Eyadema. Outre cette concurrence désopilante, la trajectoire, l’exercice et la transmission du pouvoir dans les régimes gémellaires du Togo et du Gabon, dirigés par deux héritiers biologiques, sidèrent par leurs similitudes. Faure Gnassingbé a été réélu pour un troisième mandat en 2015 et Ali Bongo enchaîne un deuxième septennat après une victoire contestée en août 2016. Dans les deux cas de figure, le schéma dynastique prospère sur une castration constitutionnelle ayant retiré les dispositions limitant le nombre de mandats présidentiels et un verrouillage de la machine électorale. En ce qui concerne les pratiques tendant à travestir la démocratie, le Togo a souvent servi de laboratoire d’expérimentation avant diffusion à échelle continentale. Jamais deux sans trois. Le phénomène s’observe également en République Démocratique du Congo (RDC) où Joseph Kabila, fils de Laurent Désiré Kabila assassiné en 2001, maintient artificiellement son pouvoir illégitime en apesanteur sur le vide constitutionnel depuis décembre 2016. Circulez, il n’y a rien à voir ! Togo, Gabon et RDC dessinent une sorte de triangle de Bermudes où anomalies démocratiques forment un angle mort avec turbulences politiques.

Effet domino ? D’autres tentatives de dévolution dynastique par cercles concentriques ( fils de…, fille de… ou frère de…) avec des fortunes diverses s’observent en Guinée équatoriale, en Angola, au Tchad, au Congo-Brazzaville etc. Mauvaise nouvelle pour les amis de la démocratie : les dictateurs aussi se reproduisent… Bémol, le peuple sénégalais a fait échec au projet d’Abdoulaye Wade d’imposer son fils Karim à tête du pays en 2012. José Edouardo Dos Santos d’Angola pourrait finalement renoncer à se faire succéder par sa fille Isabel Dos Santos. Elle se consolera avec son trophée de femme la plus riche d’Afrique. Selon la formule de Beaumarchais dans Le Mariage de Figaro, elle fait partie de la petite caste de ceux qui se sont juste « donné la peine  de  naître, et rien de plus… » Les bons gènes valent mieux que tout le talent du monde.

Le mythe de la Françafrique

A la suite de cette phrase de l’écrivain franco-congolais Alain Mabanckou, « la durée de vie dun dictateur dépend de lampleur de notre silence », certes inspirée d’une lettre adressée à l’ex-président français François Hollande en mai 2016 au moment de la crise post-électorale née de la réélection de Dénis Sassou-Nguesso, interrogeons-nous sur les sources, les profondeurs et les ressorts de ce « notre silence ». A travers cette formule, l’auteur du Sanglot de lhomme noir visait spécifiquement le silence de l’écrivain tout en espérant trouver un écho auprès du président français dont le pays a créé de toute pièces cet « ogre ». Interrogé sur la pertinence d’une telle interpellation, le professeur au Collège de France a répondu avec l’emphase qui sied aux hommes de lettres : « Jai écrit une lettre au président dun pays démocratique. Cest comme au billard : pour atteindre une boule, il faut parfois tirer à côté et jouer avec les bandes. » Avec le départ de François Hollande de l’Élysée le 14 mai 2017, on peut, sans jeu de mots, observer qu’il a « tirer à côté », au sens littéral.

L’argument des présidents marionnettes de l’Élysée, régulièrement servi à toutes les sauces comme grille unique d’explication de la longévité des chefs d’États d’Afrique francophones, semble indémodable. Ainsi poursuit Alain Mabanckou : « Pour régler les problèmes du Congo, il faut discuter avec la France et avec le Congo. Avec les mamelles et le bébé en train de téter. Parler seulement avec le bébé napporte pas de solution. ». Oh Françafrique, que de contresens on commet en ton nom !   La Françafrique est devenue par la force des choses un lieu commun si fréquenté qu’il fait office de lupanar de la pensée. A quoi bon se triturer les méninges si on a un prêt-à-penser si commode? Pourquoi continuer de voter si c’est Paris qui désigne nos présidents ? En passant, pourquoi ne renverrons-nous pas des députés à l’Assemblée nationale française? Par souci de réciprocité, ne faudrait-il pas élargir le droit de vote aux Africains pour les scrutins présidentielles en France ? Trêve de calembredaines ! Qu’il subsiste des remugles de néocolonialisme entre la France et ses anciennes colonies, tous les observateurs en conviennent. En revanche, que les relations franco-africaines aient évolué, que les rapports d’influence se soient inversés et complexifiés au point que la domination verticale de Paris n’ait plus aucune réalité, voilà qui échappe à la vue de plus d’un. Entortillés qu’ils sont dans un filet de préjugés. Il faut rompre définitivement avec l’idée que dans ses relations avec l’Afrique, la France continue de mener le bal comme ce fut le cas durant décennies qui ont suivi les indépendances. En réalité, les véritables maîtres du jeu actuel sont les chefs d’État africains qui ont su construire de puissants réseaux d’influence dans les sphères politiques et économiques en France leur assurant un levier de pouvoir insoupçonnable. Le fantasme de la « cellule Afrique de l’Élysée » est si tenace qu’il est devenu un arbre géant qui cache la forêt des évictions d’ambassadeurs et même de ministres français. Selon Robert Bourgi, Jean-Marie Bockel, éphémère secrétaire français d’Etat à la coopération, aurait été débarqué par Nicolas Sarkozy en 2008 à la demande d’Omar Bongo. La main qui donne n’est-elle pas la main qui dirige ?  La définition la plus complète de la relation de pouvoir peut se déplier comme suit: capacité à faire, à faire faire, à empêcher de faire, à refuser de faire… Ce que la France réussit de moins en moins à imposer en Afrique.

En outre, l’influence économique française s’est réduite comme peau de chagrin sur le continent. Alors qu’elle peine à trouver ses marques dans la mondialisation, les pays africains, eux, tirent une capacité d’autonomie extraordinaire de la séduction d’autres partenaires (Chine, Inde, Japon etc.). Elle est loin l’époque où François Mitterrand menaçait de couper le robinet de l’aide française aux pays qui renâcleraient à la démocratisation. Édictée à La Baule, le 20 juin 1990, la « conditionnalité démocratique » désignait la politique consistant à exiger des contreparties démocratiques dont le respect déterminait l’épaisseur de l’enveloppe de l’aide au développement française et autres prêt ou don. Bref, la Françafrique n’est pas morte, elle a muté, elle fonctionne désormais dans le deux sens. Pour mettre nos montres à l’heure, le journaliste et écrivain français Antoine Glaser propose le terme de « Africa France » pour illustrer l’inversion de la polarité des relations franco-africaines. Le paternalisme français a vécu. Alors que la Françafrique s’est métamorphosée, ses détracteurs devraient cesser de la penser immuable et infrangible.

De la culture du bouc émissaire

La désignation systématique d’un bouc émissaire extérieure est une introuvable aubaine qui a pour vertu (ou vice) de nous déresponsabiliser et  de nous rassurer à moindre frais. En pensant que tous nos torts sont imputables à l’ « autre », ça nous dispense de toute autocritique. Pour ne pas penser l’indéniable nouveauté du monde, on préfère se réfugier dans nos représentations obsolètes: la Françafrique, le néocolonialisme voire l’impérialisme. Pour se défausser de penser la stérilité de nos politiques économiques nous sommes devenus experts en dénonciation de la servitude volontaire de nos dirigeants. Les nouveaux anticolonialistes rejettent la monnaie commune devenue subitement l’excuse absolutoire de cinquante années de marasmes et errements économiques. De Dakar à Lomé en passant par N’djamena, on accuse, on fulmine et on s’offusque contre une monnaie frappée du sceau de l’infamie. Le franc CFA cesse d’être la monnaie de la Communauté Financière Africaine pour redevenir le franc des Colonies Françaises d’Afrique noire. Mais interrogeons-nous un instant : la crise économique au Togo est-elle le fruit du mal gouvernement ou du poids trop écrasant du franc CFA sur nos entreprises  ? La disparition de notre maigre tissu industriel est-elle due au CFA trop rigide ou aux montagnes de chinoiseries qui inondent nos marchés? Le franc CFA freine-t-il la distribution équitable des richesses du pays ? Le franc CFA est-il responsable de la faillite de l’École ou de la faiblesse de notre agriculture ?  Et pourtant nous n’avons plus que ces mots à la bouche: à bas la franc CFA! à bas la Françafrique!

Plus personne ne s’interroge sur les échecs de nos politiques et plus gravement du consentement des peuples africains à leur domination illégitime par ces dictateurs ? En réalité, les dénonciateurs du franc CFA et de la Françafrique éludent aujourd’hui les questions essentielles en confondant la finalité et les moyens. La vraie question serait de déterminer le bon ordre des priorités : s’affranchir d’une monnaie qui, bon an mal an, nous protège des aléas économiques du monde où se mobiliser pour sortir de l’état de minorité politique où nous sommes confinés ? De toute évidence, l’espace francophone africain compile de mauvais résultats économiques en raison du mal gouvernement qui y règne. Si tant est que cela est nécessaire, déboulonner le franc CFA passe dans l’espace par un changement de logiciel politique. Quand les politiques sont mauvais, les résultats sont médiocres. Bref, s’investir dans un combat à l’aveuglette contre le franc CFA est une façon bien malhabile de lâcher la proie pour l’ombre.

Les interrogations essentielles pour cette génération devraient être : Comment sortir de l’anémie démocratique  dont souffre nos pays? Comment reconstruire nos États au bord de la faillite ? Comment réinventer l’enseignement en Afrique pour l’adapter aux exigences du siècle ? Comment décoloniser les imaginaires africains afin de sortir carcan colonial ? Comment penser l’Afrique d’aujourd’hui et de demain à partir du continent ? Comment l’Afrique peut-elle penser par elle-même et pour elle-même ? Voila un programme ambitieux au lieu de se raconter des fables anti-impérialistes. En définitive, la fustigation de la Françafrique, cette scie de notre temps, est un asile de l’impuissance de l’imagination.

Pour revenir à Alain Mabanckou… Pourquoi n’appelle-t-il pas au peuple congolais plutôt que d’en conjurer la France de lâcher Denis Sassou-Nguesso ? Personne ne sache que c’est Paris qui a téléguidé l’insurrection burkinabé qui a renversé Blaise Compaoré. Au contraire, ce dernier était l’un des piliers de l’ex-Françafrique. La Françafrique, c’est le tombeau de l’action populaire. Pendant la Révolution du Jasmin, l’expertise française proposée par Michelle Alliot-Marie, en techniques de maintien de l’ordre, n’a pas empêché le renversement de Ben Ali. Un monde a changé. L’espérance de vie d’un dictateur dépend du silence et du consentement de son peuple ! Aucun pouvoir n’est plus grand que celui du peuple.

Là se noue le paradoxe de La Boétie : dans les cas togolais et congolais, pourquoi au lieu de renforcer le pouvoir par sa résignation, le peuple comme un seul homme ne se révolterait pas ? La réponse à l’énigme du silence populaire ne s’épuise fort utilement pas dans des explications simplistes du genre : la Françafrique, la peur de la répression ou l’impéritie des forces d’opposition. Des ressorts beaucoup plus profonds et complexes sont en jeu dans l’objectivation de ce paradoxe.

 Un peuple togolais improbable

Revenant un instant au Togo en particulier… dans l’interrogation pourquoi «le peuple ne se révolterait pas? », le terme problématique c’est « LE » peuple. Qu’il y ait au Togo une frange importante du peuple qui conchie le régime actuel, personne ne le nierai. Mais qu’une autre fraction de celui-ci le soutienne, nul n’en douterait non plus. L’impasse politique togolaise n’est que le reflet de la neutralisation mutuelle de ces deux forces. LE peuple serait donc à la fois pour qu’on change tout afin que rien ne change et contre le maintien de l’ordre établi. Pas étonnant que les uns s’opposent au nom du peuple et que les autres prétendent gouverner au nom du même peuple. Pris entre le marteau et l’enclume, LE peuple apparaît comme une notion ambiguë, évanescente voire fictive. Une notion d’autant plus ambivalente qu’elle sert à légitimer une domination autant qu’à motiver sa contestation. Derrière ce mot écran de fumée se dissimile en réalité la mosaïque ethnique du pays en tension entre logiques centrifuges et pulsions centripètes. L’unité collective togolaise est de nature plutôt éruptive et instable. Par ailleurs, politologues et sociologues s’entendent pour recenser au moins deux peuples géographiquement repérables au Togo. L’histoire coloniale, l’essentialisation ethnique et les fractures régionalistes ont zébré la communauté nationale en factions rivales suivant une ligne de démarcation Nord-Sud. Le tissu social est si effiloché que le sentiment national n’a jamais pu voir le jour. En réalité, ce qui a lié les Togolais entre eux , c’est la géographie, l’histoire coloniale et le droit. L’histoire et le droit ne suffisent pas pour former une nation voire un patriotisme du cœur. Il faut quelque chose comme un « désir » et une « volonté » de vivre ensemble pour citer Ernest Renan. Condamnés par la géographie à vivre sur ce même rectangle et divisés par une histoire politique tumultueuse, les Togolais sont embourbés dans un lancinant processus de réconciliation sans fin depuis 1963. Les politiques n’ont pas su transformer la concurrence des mémoires en affectio societatis, c’est-à-dire une volonté commune de continuer la construction de l’unité collective. En conséquence, le corps collectif togolais tarde à prendre consistance et forme.

Dans le jargon politique, le mot  peuple est paradoxalement extensible à la totalité d’une collectivité politique qu’aux différentes figurations de ses fractions. Ainsi pour élire le président, LE peuple se réduit à un électorat. Pour contester un régime, il prend la forme et la force plus ou moins consistante d’une foule pacifique ou d’émeutiers. Le « tout » forme LE peuple autant qu’il se niche dans les « parties » qui le compose. LE peuple est partout et nulle part à la fois. En résumé, à la fois dans le tout et les parties, nul n’a le monopole exclusif du peuple .

Dans ces conditions, sommes-nous fondés à parler de « peuple togolais » sans verser dans l’emphase et l’hyperbole, dans la caricature et l’abstraction ? Il faut s’empresser de souligner qu’un peuple qui se pense sous le signe de clivages (régionaliste et ethnique) et qui n’a pas encore trouvé son principe de cohésion s’automutile et amenuise sa force. Il place ce qui le divise plus haut que ce qui l’unit. En l’absence d’une volonté générale assignable à tous ses citoyens, le Togo restera en proie à une guerre froide perpétuelle entre des volontés particulières irréconciliables. Le politologue togolais Pierre S. Adjété parle de « deux solitudes» pour expliquer la fracturation ethnique du peuple togolais en camps antagonistes. Ces deux solitudes empêchent sans doute le besoin d’émancipation de coaguler un élan populaire transpartisan capable de s’exprimer dans des termes qui fassent lien, sens et unité.

L’autre embûche d’une structuration ethnique des rapports politiques est sa fongibilité en fonds de commerce pour des politiciens peu scrupuleux qui en tirent des dividendes électoraux. Divise ut regnes. Le règne fondé sur la division du corps social est un piège à électeurs qui se transforme très facilement en cercle vicieux. Un pouvoir qui repose sur un socle ethnique est l’otage de sa confiscation parce qu’il alimente un désir de revanche chez l’ensemble formé par les groupes exclus. A terme, la fraction dominante et son chef se réfugient dans l’instinct de conservation par peur de la marginalisation ou redoutant le spectre du nettoyage ethnique dans l’éventualité d’un renversement du pouvoir. De sorte que le preneur d’otage de la démocratie devient, à son corps défendant, l’otage de son pouvoir. Quand la politique vire aux basic instincts, la barbarie est sans limite. On n’est pas sorti de l’auberge !

L’apathie généralisée

Eyadema régnait par l’omniprésence, Faure, lui, gouverne par vacance du pouvoir. Contrairement à son géniteur, ce kleptodémocrate renâcle à la saturation cathodique et pratique allègrement l’école buissonnière du pouvoir. Le père inspirait la terreur, le fils brille par son détachement, son indifférence voire son impassibilité. Changement d’époque, changement de style. Un glissement s’est opéré d’une génération Gnassingbé à l’autre. Pour simplifier, on est passé du hard government (gouvernement par la force) au soft government ( gouvernement doux ). De la méthode Viêt-Cong à l’acuponcture chinoise. Une différence de style qui peut s’expliquer philosophiquement par leur rapport personnel au plaisir. Alors que Faure apparaît manifestement comme un hédoniste, son père semble un adepte du dolorisme. Tout compte fait, l’empreinte Faure Gnassingbé, à travers le ripolinage du RPT ou la thérapie collective de la CVJR, vise à rendre moins pénible les effets de sa confiscation du pouvoir. Les petites fines aiguilles d’acuponcture sont posées délicatement pour provoquer l’apathie du corps social à son pouvoir sans l’éructer.

 Il est infiniment plus efficace pour un dictateur de se faire ignorer que de se faire haïr. Avec Faure nous avons basculé dans une post-autocratie qui n’a rien à envier au Meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Dans ce chef-d’oeuvre de la littérature d’anticipation, l’écrivain américain notait que : «  La dictature parfaite serait une dictature qui aurait les apparences de la démocratie, une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à sévader, un système desclavage où, grâce à la consommation et au divertissement, les esclaves auraient lamour de leur servitude. » En effet, sous la crypto-démocratie togolaise, le pouvoir de Faure exerce une dictature molle et douce qui génère de moins en moins de contraintes physiques sur le peuple. Elle repose sur un pacte implicite d’une non-ingérence citoyenne dans la sphère politique moyennant l’extension des libertés collectives et individuelles. Sous Faure Gnassingbé, la parole s’est libérée, les forces de l’ordre se font discrètes et il n’y a plus de cadavres flottant sur la lagune de Bè. En contrepartie, le peuple n’a pas le droit de congédier le premier de ses magistrats. Le jeu électoral est apparemment concurrentiel mais le suffrage est à choix unique. Toute proportion gardée, nous sommes passés du régime de parti unique à celui du suffrage à choix unique. Ainsi, Faure Gnassingbé a réussi l’exploit insolite de se faire oublier par ceux sur qui s’exerce sa domination, de sortir de l’orbite des espérances de citoyens contraints de ne rien attendre de la politique et de se prendre en charge eux-mêmes. Dès lors le président, exilé dans sa tour d’ivoire en surplomb, peut mener au frais du contribuable une vie dispendieuse de globetrotter. Sans jamais se soucier de rendre des comptes.

L’apocalypse de la politique

Le peuple togolais qui était jadis l’un des peuples les plus politisés de la sous-région est désormais traversé par une lame de fond de dépolitisation rampante. D’une part, l’habitude des violences politiques sous l’ère Eyadema a fini par produire l’habitus du désintéressement à la chose politique. D’autre part, les échecs et les reniements de l’opposition y ont pesé lourdement dans le renversement de la balance. En parallèle, le déchantement politique s’est mécaniquement compensé d’un surinvestissement dans la religion. Principe de vases communicants. Quand on a plus rien à espérer de l’ici-bas, l’au-delà devient le seul lot de consolation. En dehors de l’asile religieux, cimetière de tout grand dessein politique, les Togolais se convertissent à la passion du bien-être et à l’idéologie de la réussite individuelle. Plus qu’il n’y a jamais eu de « NOUS » qui vaille, chacun se dit « MOI, MOI et MOI d’abord ». Chaque togolais rêve dorénavant d’un vie douillette avec un minimum de confort ou de prendre la poudre d’escampette. Exit or mute ! En grève d’horizon, la politique ne fait plus rêver grand monde. Ce retrait dans l’individualisme signe fin du courage politique et de l’action concertée. L’ère des grands mouvements de foule semble derrière nous. Plus personne ne veut mourir pour sauver le Togo. Mêmes les esprits les plus protestataires sont devenus de pacifiques joggeurs du samedi.

Le changement d’époque est repérable autant dans le succès des pasteurs évangélistes que dans le triomphe du monde du spectacle et de l’industrie du divertissement. Les Évangiles consolent les plus âgés et le showbiz anesthésie les plus jeunes. Le monde paysan et rural est tenu à distance des radars médiatiques. Prière, ne pas déranger ! L’école est plongée dans un coma dépassée. Le taux d’alphabétisation monte, pérore-t-on. Les bacheliers sont de plus en plus nombreux et jeunes mais l’illettrisme ne s’est jamais autant bien porté. Les lycéens n’ont plus de vocabulaire et les étudiants massacrent la syntaxe. En fabriquant des générations entières d’ignorants et de sous-lettrés, l’école désarme les consciences et les prives des moyens intellectuels de la révolte.  Si les années 90 furent une décennie hautement politique au Togo, les années 2000 ont définitivement tourné cette page. L’effondrement du système éducatif n’y est pas étranger. Prenez un journal d’opposition des années 90 et mettez-le en comparaison avec n’importe quel quotidien privé togolais d’aujourd’hui : c’est le jour et la nuit. En 25 ans, la misère d’expression et la pauvreté d’analyse ont atteint des proportions effrayantes.

Tout ce que le pays compte d’esprits brillants sont systématiquement phagocytés par le régime. Les réfractaires sont condamnés à la mort social. La longévité du système des Gnassingbé père et fils dépend de sa capacité à se réinventer sans cesse… Le RPT est devenu UNIR, pour gommer les aspérités et ratisser large. Pour entretenir l’illusion du renouveau, Faure est de moins en moins Gnassingbé. Il dissimile son patronyme sous des sobriquets du genre « Miabé » ou « Faurevi ». A force de le marteler, notre héritier national a réussi à convaincre les Togolais de divorcer avec toute idée de « changement », terme qu’il a préempté. Plus besoin d’alternance, il incarne, lui, le « changement dans la continuité ». L’opposition, du moins ce qu’il en reste, est si démunie qu’elle n’arrive plus à proposer de sens à son action ni à formuler de nouvelles idées pour renouveler son vocabulaire.

Une opposition exténuée et un peuple anesthésié, le tableau général de la situation togolais est alarmant. Les opposants historiques sont tous périmés, ne subsistent plus que leurs succédanés et des pièces défectueuses. Les énergies renouvelables d’un réenchantement de la politique restent à ce jour à réinventer. Cependant, il faut néanmoins penser la fermeture de la parenthèse politique ouverte par ce régime enfanté par un putsch qui dure depuis 1967. Le chantier de la reconstruction politique du pays relève davantage de l’optimisme de la volonté car la prudence de la raison risque de nous condamner à l’inaction.

 Demain, la révolution ? Contrairement à un putsch militaire, la révolution est un coup d’état populaire. Un renversement de l’ordre constitutionnel par le souverain ultime : LE peuple. Le sursaut d’un peuple, qui, ferait d’une pierre deux coups : dépasser ses divisions et inscrire sa révolte dans un sens collectif. Cela ne saurait arriver au Togo sans un diagnostic lucide des leurres politiques et des déterminismes culturelles qui frappent d’impossibilité l’édification d’un « NOUS » collectif qui reprenne la maîtrise de son destin. Tous les mirages évacués, le champ des possibles politiques s’étendra désormais à perte de vue. Aucune armée ni aucune puissance étrangère ne peuvent endiguer un tsunami populaire. Les seules chaînes qui nous lient au régime des Gnassingbé sont dans nos têtes. Le roi est nu. Encore faut-il déciller les yeux pour le voir. La révolution commence dès qu’un peuple se décide à affronter la morsure du soleil et prend le risque d’exposer son iris aux rayons de la liberté.

[Fin]

 

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