TOGO. Demain, la Révolution ? [2/3]

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  En l’état actuel de la distribution des positions sur l’échiquier politique togolais, le rapport de force semble pencher en faveur des forces d’inertie. Celles que les observateurs continuent d’appeler à contre-emploi les forces d’opposition étant irréversiblement en voie d’extinction. Les opposants de race pure sont devenus si rares qu’il faudrait les inscrire sur la liste des 100 espèces les plus menacées pour les préserver. Au nom de ce privilège négatif, il est désormais vivement déconseillé de les critiquer au risque de se voir accuser au mieux de faire le jeu du régime, au pire d’être un agent d’UNIR. Dans cette confusion généralisée, Faure Gnassingbé bénéficie d’une sorte d’alignement des planètes qui le conforte dans la fatuité et le confine à l’inaction. De bons augures combinés avec sa vision de la politique comme un jeu à somme nulle où toute concession faite à l’adversaire correspond à un gain pour lui et une perte pour soi-même. Pour ses apparatchiks et lui, le principal argument antiréformiste étant tout simplement comptable et stratégique : s’auto-apposer une limitation du nombre de mandat, face à une opposition indigente et en voie de décomposition, c’est marquer une date de péremption à l’endos du chèque en blanc qu’il s’est octroyé. De plus, le bon sens politique plaide plus en faveur d’une volonté de conservation forcenée du pouvoir qu’en faveur d’un ascétisme démocratique. Pour être un tantinet machiavélien, ne pas abuser de cette position archi-dominante serait une faute professionnelle. Maître absolu des horloges de la IVe République togolaise, Faure Gnassingbé détient tous les leviers du pouvoir (majorité parlementaire, haute main sur l’Armée, le Gouvernement et l’Administration) lui permettant de mettre hors d’état de nuire toute opposition et de désamorcer toute contestation sociale. Le pouvoir absolu sur les institutions de la République couplé à la possibilité d’une réélection illimitative voila les deux ingrédients d’un pouvoir ad vitam aeternam. Il est superflu de rappeler qu’en démocratie un tel déséquilibre des forces constitue en soi un abus. La conjoncture le place dans la position d’un « monarque républicain » qui concentre tous les pouvoirs sans le moindre contre-pouvoir en face. L’opposition politique s’étant désintégrée et la rue ayant été démonétisée par ceux qui confondent volontiers marche de protestation et jogging. Dans une telle configuration monopolistique, l’initiative de l’action et chaque abstention reposent sur les épaules de l’hégémon. La responsabilité de l’échec des réformes est entièrement imputable à celui qui, en plus d’être la clé de voute du système politique togolais à damner le pion à tous ses concurrents. Par quels glissements successifs en sommes-nous parvenus à l’hégémonie totale d’un seul homme sur le pays ? En 2006, quand il concède l’APG, son pouvoir moribond et isolé est en quête de légitimation. Onze ans plus tard, il a réussi à desserrer l’étau international et à reprendre totalement la main sur le jeu national. Tout cela grâce aux erreurs répétitives de l’opposition politique la plus bête d’Afrique, qui, par ses reculs successifs, a assurément contribué à co-fabriquer ce Léviathan chronophage et cratophile.

Néanmoins, toutes ses victoires n’ont pas été obtenues à la loyale. Il y a chez Faure Gnassingbé une fâcheuse tendance à mettre les Togolais devant le fait accompli, à légitimer a posteriori des actions pas très orthodoxes. Cela va du toilettage constitutionnel de décembre 2002, aux coups d’État militaire et constitutionnel de février 2005 en passant par le braquage électoral d’avril 2005. C’est décidément un catholique qui aime aller à confesse avec le slip sale. Dans ces conditions, il ne peut légitimement pas freiner les réformes au nom d’un rapport de force favorable et d’un légalisme totalement désincarné. Telle est l’essence aporétique de la légitimité cousue de fil blanc de Faure Gnassingbé qui est lui-même un multirécidiviste de la violation de ladite Constitution qu’il prétend défendre. Sauf à tomber sous le coup d’un contresens objectif, il ne peut logiquement pas freiner, retarder ou bloquer les réformes au nom d’une légitimité qu’il n’a visiblement pas. CQFD.

Révolution, soupape de sécurité

Une révolution n’est pas une révolte. Elle ne se fait pas en un jour et ne se décrète pas. Elle tombe comme le couperet d’un verdict de dernier recours des peuples devant le tribunal de l’Histoire. La Révolution est toujours le symptôme d’un échec ou d’un refus de réforme. Il y a des pays comme la France dont elle constitue de façon lyrique l’évènement axiomatique du récit national.  L’éloge actuel de cet épisode de l’histoire politique française occulte les soubresauts et les attendus politiques initiaux de ses acteurs. Contrairement à la mythologie révolutionnaire, l’ambition première des députés du Tiers-État était beaucoup plus modeste que le renversement de la monarchie et l’instauration de la République. La Révolution n’a été que le fruit d’un enchaînement de circonstances plus ou moins hasardeuses. Ces derniers réclamaient un passage de la monarchie absolue à une monarchie parlementaire moderne à l’anglaise. La dérivation révolutionnaire n’a été entérinée qu’à la suite du refus et de l’épreuve de force engagée par le roi Louis XVI pour étouffer dans l’œuf le processus démocratique. L’un des épisodes historiques qui signent cette rupture décisive s’est joué le 23 juin 1789. Le jour où le comte de Mirabeau rétorque aux gardes du roi faisant exécuter l’ordre de ce dernier d’évacuer la salle où se tenait les États généraux :  » Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ! ». Le fin mot de l’histoire sera réglé le 21 janvier 1793 avec la décapitation de Louis XVI en application du jugement de mise à mort du roi prononcé par les députés de la Convention nationale.

Tout au contraire de la Révolution glorieuse intervenue un siècle plus tôt en Angleterre. En 1689, la monarchie britannique choisie la voie du compromis avec les forces parlementaires plutôt que celle de l’affrontement. Elle lâcha du lest à temps, ce qui permit à la monarchie anglaise de garder sa couronne alors que les Bourbons ont perdu le trône de France et Louis XVI sa tête. Au-delà d’une lecture romantique de l’histoire, une révolution est nécessairement un rapport de force à l’issue improbable.

Par ailleurs, le régime politique actuel du Royaume uni fait l’objet d’un consensus national qui confine à l’attachement atavique. A la différence de la France passée par moult convulsions et dont les institutions souffrent d’une crise de légitimité permanente. Depuis 1789, la France aura connu une Restauration monarchique, deux Empires, cinq Républiques et changé 17 fois de Constitutions. A l’esprit réformiste et gradualiste qui règne outre-Manche, l’esprit révolutionnaire français oppose la tabula rasa perpétuelle. Aux accommodements et amendements progressifs des anglo-saxons, la France brille par son inaptitude au consensus et se complait dans le tumulte et le fracas d’une révolution permanente. Le succès de la campagne présidentielle d’avril 2017 de Jean Luc Mélenchon autour du thème de la VIe République en atteste.

Alors, modèle anglais ou modèle français ?

Les institutions politiques togolaises sont indéniablement des copier-collers du régime de la Ve République française. Ce qu’il y a de mal dans le fait de tricher, c’est de copier sur un mauvais élève. Il ne faut pas ensuite s’étonner de sa mauvaise note ! La classe politique togolaise souffre d’handicaps analogues aux mœurs politiques françaises : inaptitude à la réforme, antagonisation permanente, exaltation de la radicalité et tentation révolutionnaire. En surplus, entre le 8 juillet le 28 août 1991, la Conférence nationale souveraine (CNS) a beaucoup ânonné la Révolution française. Tout le monde a en écho Mgr Fanoko Philippe Kpodzro, président du Praesidium de la Conférence, citant Mirabeau le 15 juillet 1991.

La classe politique togolaise peut-elle passer outre ses calculs politiciens pour réformer la constitution et dynamiser l’économie du pays avant que le peuple ne s’immisce dans le jeu ? Les choses ne peuvent indéfiniment pas continuer de marcher de travers. Rien ne garantit que le peuple n’interviendra pas pour mettre fin aux blocages. Rien ne dit qu’il fera. Mais tout pousse à croire qu’il le fera s’il se sent obligé !

Par son incapacité à se réformer, on peut objectivement penser que le Togo vit un moment prérévolutionnaire. Il y règne un climat de paralysie générale et d’asphyxie socio-économique. La crise du régime de la IVe République pourrait se résoudre par un séisme politique d’amplitude majeure. Le plus difficile c’est de prévoir le calendrier, la taille et les dégâts de la secousse à venir.

Le pouvoir actuel s’illusionne en se croyant indéboulonnable. Il devrait se souvenir de ce petit fait de raison: c’est au faîte de sa magnificence que le baobab s’affaisse. Les régimes qui s’accrochent finissent toujours du mauvais côté de l’histoire. Faure Gnassingbé peut encore étancher la soif de justice du peuple en choisissant le chemin de l’apaisement social. Nous pourrions ainsi faire l’économie d’un grand soir explosif en réformant le pays demain dès l’aube.

[ à suivre … ]

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