TOGO. Le recours aux bottes : Le présent d’une illusion

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Face aux impasses sociopolitiques togolaises du moment, une tentation nouvelle se fait jour : en appeler à l’armée pour « mettre fin à la récréation ». La petite musique bourdonnerait aussi bien sur les réseaux sociaux que sous la forme d’appels du pied plus ou moins explicites de leaders de l’opposition à l’endroit de l’État major pour « libérer le pays du régime des Gnassingbé ». Outre le fait que ces appels soient tombés dans les sourdes oreilles de la Grande muette, il convient de s’interroger lucidement sur le rôle que pourrait jouer l’Armée dans une transition vers une ère post-Gnassingbé ? Sur le papier, cela se déplie en un coup de billard à trois bandes: (1) débarquer manu militari un régime électoralement indéboulonnable, (2) créer les conditions d’une transition démocratique et (3) retourner dans leurs casernes après les élections. Sauf qu’il y a deux limites qui frappent d’impossibilité ce scénario: l’improbabilité d’un putsch de l’Armée togolaise (qui équivaudrait pour elle à scier la branche sur laquelle elle est assise) et l’impossible neutralité de celle-ci en cas de tentative de renversement de type insurrectionnel. Au point que voir dans les Forces Armées Togolaises (FAT) des chevaliers blancs de la libération du peuple plutôt que des chevaliers noirs de l’apocalypse démocratique est un pari hasardeux qui relève d’une pathologie bien togolaise: le daltonisme politique. Les dangers de cette courte vision des choses seraient d’appliquer un remède bien pire que le mal et de prendre le risque de tomber sous le coup de la formule de Bossuet (« Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »).

Hydre à deux têtes

Derrière l’écorce civile et politique exhibée en vitrine se niche, en arrière-boutique, le tronc militaire du régime de Faure Gnassingbé. Contrairement à une image répandue, l’Armée togolaise est plus qu’une simple « béquille » du régime. Une béquille peut se dérober, contrairement à une colonne vertébrale qui se casse mais ne rompt pas. Les branches militaires du régime sont consubstantielles à l’arborescence politique et civile qui s’incarne dans le gouvernement . De sorte que ce sont deux faces d’une même pièce qui gouvernent ensemble en s’alternant le premier rôle : avec Eyadema c’était plutôt la frange militaire qui avait le dessus, sous Faure c’est l’inverse. D’aucuns ont osé la formule de « régime militaro-politique » pour dénommer ce condominium civil et militaire sur l’ordre politique national. Pour tordre un peu plus le bâton, il faudrait donc arrêter de penser le pouvoir de Lomé sous la chimère de deux entités différenciables mais d’une seule et unique structure bicéphale. A l’instar d’un cerveau, l’univers mental du régime est subdivisé en deux hémisphères : militaire d’un côté, civil de l’autre. Les deux réunis forment un même système nodal structuré, hiérarchisé et vertical de captation du pouvoir politique et de domination économique. Survivance de l’ère du Parti unique, cette confusion des ordres fait se reposer le régime des Gnassingbé sur ses deux jambes : une armée au service d’une dynastie qui coopte des intellectuels organiques, des technocrates, des personnalités et autres talents pour se perpétuer. Bref, il ne faut pas se méprendre sur le rôle prééminent du noyau dur militaro-tribal relativement monolithique autour duquel gravitent des entités satellites pour donner l’illusion de la pluralité.

Parti pris

La Grande muette togolaise qu’apparemment beaucoup font mine de méconnaître…a été tout sauf impartiale dans la récente histoire politique du pays. Depuis ses origines, l’Armée s’est constituée comme un bouclier contre lequel toutes les contestations populaires se sont toujours fracassées. Bien plus que contreproductif, un appel au secours adressé à l’Armée est inconséquente et imprudente. Tout simplement, parce qu’en appeler à l’Armée c’est remettre le doigt dans un engrenage dans lequel nous sommes englués depuis un demi siècle. En janvier 1967, Eyadema était sensé mettre un terme aux querelles intestines d’une classe politique durement fracturée à l’épreuve du pouvoir, et c’est la démocratie qu’il a abrogée pour déployer la dictature et la dynastie présidentielle actuelle. Au surplus, le 5 février 2005 et les semaines qui ont suivi l’élection de juin 2005, l’Armée a brutalement et définitivement prouvé vers qui penchait son allégeance. Sommes-nous à ce point oublieux de notre Histoire et ignorants des fossoyeurs de notre vie politique ? L’Armée est la cheville ouvrière du statu quo politique au Togo, en faire un facteur de l’alternance démocratique est d’une flagrante escroquerie intellectuelle. Rien dans la nature et dans l’histoire de Forces Armées Togolaises ne plaide en faveur de leur attachement aux valeurs démocratiques. Aucune once d’esprit républicain n’est présent dans l’ADN des FAT qui communient dans l’église de la « loi de la baïonnette » plutôt que dans celle de l’ « Esprit des lois ». L’armée togolaise s’est toujours illustrée comme une véritable garde prétorienne, composée de généraux de pacotille, qui n’a reculé devant aucune brutalité pour consolider le régime des Gnassingbé. Elle n’a pas le « surmoi sankariste » qui n’a pas manqué de jouer dans l’insurrection au Burkina Faso en octobre 2014 ayant abouti au renversement de Blaise Compaoré. Toute analogie avec des forces armées de nos voisins est inopérante. L’armée togolaise est une singularité car indissossiable du pouvoir politique. Elle ne souffre aucune comparaison dans sa catégorie : elle règne à la terreur, a été forgée par un homme et est composée par son clan pour défendre les intérêts de son régime. A bien des égards, c’est une redoutable machine d’autodéfense du régime contre le peuple. Au demeurant, on ne fait pas boire l’âne qui n’a pas soif. Si le quarteron de généraux, qui a intronisé la dynastie actuelle par un pronunciamiento militaire, voulait se désolidariser du régime des Gnassingbé, il a manqué une belle occasion à la mort d’Eyadema en 2005.

Mais tout n’est pas perdu pour cette Armée. Elle peut encore prendre sa place dans l’axe républicain, à condition de briser son serment originel avec les Gnassingbé pour pactiser avec le peuple et la démocratie. En l’absence d’un tel aggiornamento républicain, tout appel à l’Armée pour instaurer l’ordre démocratique restera lettre morte.

L’Étrange défaite de l’opposition

Le grand historien français Marc Bloch a écrit : « l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé ». C’est ainsi que l’auteur de l’Étrange défaite s’expliquait la débâcle française de juin 1940 face à la Blitzkrieg hitlérienne. Une défaite qu’il imputait aux divisions des politiques et aux dysfonctionnements du commandement militaire ainsi qu’à la lassitude et au découragement de Français qui avaient les ressources de repousser l’invasion. Raymond Aron complétant le diagnostic, nous met sur une autre piste en remarquant que: « La vanité française consiste à se reprocher toutes les fautes, sauf la faute décisive, la paresse de la pensée ».

Pourquoi établir des parallèles entre la France de 1940 et la situation actuelle du Togo ? Première raison : le pouvoir patauge dans l’inertie et l’opposition divisée est embourbée dans un marais d’impuissance dans un pays qui semble totalement sclérosé. Au point qu’à la veille de son 57ème anniversaire, le statu quo est intenable et l’alternative hautement improbable. D’où l’urgence de penser la situation, de dépasser les blocages et d’oxygéner la démocratie togolaise. Deuxième raison : le détours par la pensée de Marc Bloch et les réflexions de Raymond Aron est crucial pour diagnostiquer les goulets d’étranglement qui asphyxient notre société. La puissance de la fonction intellectuelle, c’est de nous inviter à l’examen de conscience, au rejet de la cécité volontaire et à avoir une lucidité critique. Cela passe par une série de questionnements : comment sommes-nous arrivés à une situation où l’opposition ne semble plus savoir sur quel pied danser ? Par quel engourdissement de l’esprit en sommes arrivés à confondre alternance et changement dans la continuité, coup d’État militaire et conquête électorale , transfuge et ministre disgracié, opposant véritable et intermittent du spectacle ? L’histoire nous enseigne que tout recours à la baïonnette se fait au détriment de l’intelligence et des idées. Plus prosaïquement, que la force gagne mécaniquement le terrain que l’inventivité politique cesse d’investir. Ce flou des valeurs et cette confusion de signes indiquent que l’impéritie de l’opposition a atteint une phase terminale. Une opposition qui panse plus que ne pense la politique, une opposition qui s’oppose par les tripes plutôt que par la tête. Le principe de réalité nous commande de suivre la préconisation de Berthold Brecht en dissolvant non pas le « peuple impossible » qui aurait trahi l’opposition pour élire un autre, mais de dissoudre l’opposition pour en élire une nouvelle. Mettre ainsi fin à ce jeu de cache-cache entre une opposition versatile et un peuple aux abonnés absents. Sortir du brouillard, c’est réinventer la pratique politique de l’opposition par le turnover des hommes, des idées et des stratégies. Et enfin, c’est mettre le peuple face à ses responsabilités, à sa versatilité et à sa duplicité. Un peuple qui dans sa souveraine bêtise a élu le pouvoir de Faure Gnassingbé en 2010 et 2015. A propos de défaite électorale, on peut comme le fait l’opposition s’enfermer dans la posture de l’autruche, nier la réalité en fustigeant éternellement la fraude au lieu de regarder les chiffres en face. Le négationnisme électoral n’est pas un signe de lucidité politique. Bien au contraire… La paresse précède souvent la défaite de l’intellect. Sortir des impasses du politique au Togo, c’est d’abord et avant tout suivre l’injonction de Charles Péguy (dans Notre jeunesse)  : « il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile voir ce que l’on voit ». Le courage de la vérité nous y oblige !

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