AFRIQUES. Démocraties contre démocratures

DEMOCRATURES

En 2016, les présidentielles contestées au Burundi, au Congo, au Gabon, au Tchad, au Niger et en Gambie ont fourni la preuve que 25 ans après la perestroïka démocratique sur le continent, la diffusion du modèle démocratique en Afrique suit encore deux trajectoires asymptotiques : la première ligne droite menant vers une « démocratie représentative minimaliste » et la seconde bifurquant vers une « démocrature ». Du nom de ce régime hybride issu du croisement d’éléments du système représentatif et de reliquats autocratiques.

Démocratie minimale.

Seule une poignée de pays dont le Bénin, le Sénégal, le Cap Vert ou le Ghana semblent sur une pente ascendante vers une démocratisation fonctionnelle et durable inspirée des modèles occidentaux. Dans ces pays qui semblent tirer leur épingle du jeu, un compromis politique sur un service minimum de représentativité procédurale a été trouvé, incluant un consensus électoral couplé au principe de l’alternance. La tentation de la privatisation du pouvoir disparaissant au profit d’un régime qui joue la séparation des pouvoirs, la carte des élections compétitifs et le respect des droits et libertés du citoyen.

Ces régimes focalisent depuis leurs efforts sur une démocratisation de l’élection, c’est-à-dire un approfondissement du droit des électeurs à choisir et à congédier leurs représentants. Bref, le degré minimal de participation politique auquel la majorité des peuples africains aspirent depuis des décennies. L’aspiration profonde des peuples africains c’est simplement d’avoir leur mot à dire et de s’assurer que leurs voix comptent dans l’arbitrage des grandes priorités nationales. Cela passe par le droit d’avoir un système politique transparent, équitable et ouvert qui assure l’alternance de majorités électoralement désignées par le peuple au suffrage universel.

Démocrature maximale.


Ces régimes ne règnent pas au nom du peuple mais en dépit du peuple.


À rebours du chemin choisi par ces bons élèves, le Togo, le Cameroun, Burundi, le Tchad, le Gabon, le Congo ou la RDC oscillent entre stagnation et régression. Dans ces régimes on entretient volontairement la confusion des pouvoirs, on verrouille précautionneusement le jeu électoral et on piétine allègrement l’Etat de droit. Tout en soignant les apparences à l’extérieur et en donnant des gages d’ouverture mais sans jamais renier explicitement la démocratie. Une relative liberté de la presse est offerte, le multipartisme est toléré, les élections sont ouvertes mais noyautées par les achats de votes ou les bourrages d‘urnes. Le recours à la force reste encore une modalité usuelle contre un changement d’ordre électoral. Dans ces régimes africains, qui ont tous les atours de dictatures sans l’être ouvertement, une démocratie sans consistance vernit et recouvre une autocratie bien larvée. L’expression « une main de fer dans un gant de velours » y prend là tout son sens. Les hommes forts à la tête de ces régimes sont plus ou moins immunisés contre les aspérités démocratiques dont ils ont phagocyté et désactivé le noyau cellulaire. L’autoritarisme et la répression militairent suintent de tous pores du régime, histoire de paralyser toute réaction de ras-le-bol social.

Il ne faut néanmoins pas se méprendre sur le sens très localisé du mot « démocrature ». La démocrature à l’africaine est tout sauf une dictature du peuple ou une dictature au nom du peuple, comme le laisse penser son étymologie. Contrairement aux régimes russe ou vénézuélien, le processus de légitimation de la démocrature est tout autre en Afrique. Dans sa variante subsaharienne, la démocrature est un régime contre le peuple. D’abord, parce que le peuple est introuvable dans la rhétorique des dirigeants. L’action politique ne vise pas l’émancipation populaire comme finalité. La volonté de puissance des dirigeants vise à accumuler le pouvoir au détriment du bien-être du peuple. On fait mine de l’ignorer quand on ne le réprime pas. Ces présidents n’ont souvent qu’une hantise, un ennemi intérieur : l’insurrection populaire. Pour la contenir, ils développent des appareils répressifs visant la dissuasion de toute velléité insurrectionnelle. Bref, le « demos » de démocrature est galvaudé, il se réfère moins au peuple qu’à la procédure et à l’ossature du régime représentatif. En revanche, le suffixe « –ture » épouse effectivement le référentiel dictatorial omniprésent dans la pratique gouvernementale de ces pays. Ces régimes ne règnent pas au nom du peuple mais en dépit du peuple.

Un quart de siècle d’expérience démocratique plus tard, la démocrature, ce régime politique hybride entretenant la confusion entre lexique démocratique et pratique dictatoriale, reste largement le modèle dominant sur le continent africain. De manière générale, l’anémie qui frappe la démocratisation de l’Afrique, durablement embourbée dans un entre-deux qui la condamne au statu quo, doit beaucoup à ce régime synthétique et contre-nature. Un régime qui a réussi un attelage conjuguant le bâton de l’autoritarisme dictaturial à la carotte d’une illusion démocratique evanescente.

Les inclassables.


une seule alternance ne fait pas la démocratie comme une seule hirondelle ne fait pas le printemps.


L’imprévisibilité politique dans certains pays comme la Côte d’ivoire, la Centrafrique, le Mali, la Guinée ou le Burkina Faso rend inopérante toute classification de ceux-ci dans les deux précédentes catégories. Malgré que leurs dirigeants actuels soient issus de processus électoraux relativement transparents, toute projection reste aléatoire, tant la marge d’erreur reste élevée, dans ces systèmes politiques résilients : à la sortie de guerres civiles, en processus révolutionnaire ou en transition post-coup d’Etat. Ils n’offrent pas suffisamment de prévisibilité sur les court et moyen termes, ce qui laisse la porte ouverte à toute sorte de spéculation sur la durabilité des virages démocratiques entrepris. De plus, une seule alternance ne fait pas la démocratie comme une seule hirondelle le printemps. Pour respecter le double turnover test de Huntington, il en faut un minimum de deux passages de témoin. Une invitation franche à attendre ces pays au tournant dans les prochaines décennies. Iront-ils grossir les rangs des démocratures ou celui des démocraties ? Wait and see !

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