L’islamophobie expliquée à Richard Martineau

Richard Martineau

Cher Richard Martineau,

Dans un article du 7 mars intitulé « Qu’est-ce que l’islamophobie ? », vous dénonciez sur un ton caustique une accusation d’islamophobie relayée dans l’Enquête par Luc Chartrand de Radio-Canada. En effet, les allégations du journaliste, qui ont fait polémique, s’inspirent des conclusions d’un mémoire de maîtrise de 2015, déposé par Mélanie Beauregard, une étudiante en sociologie à l’UQAM, qui, à son corps défendant se retrouve au cœur du cyclone. Invité sur le plateau de TVA Nouvelles le 6 mars, vous aviez confié votre étonnement à Dénis Levesque de voir votre « œuvre » ainsi montée en épingle. « Qu’on étudie mes textes à l’université, c’est une aberration » aviez-vous lancé. Fausse modestie ou vraie humilité ? Vous charriez drôlement… Au mieux, ce mémoire fait de vous une espèce de rat de laboratoire ou une curiosité journalistique dont les chroniques valent le détour. Au pire, ça fait de vous la brebis galeuse de votre corporation. La preuve que vous taper dans le mille. Par ailleurs, ça vous donne le beau rôle de martyr de la liberté d’expression persécuté par la bien-pensance et les médias d’Etat.  Dans tous les cas, c’est tout bénef pour votre ego de chroniqueur incisif qui ne s’en laisse pas conter.

Histoire de vous détendre, je pense comme Mlle Beauregard que vous n’êtes pas sciemment islamophobe. En revanche, l’« éthique de responsabilité » ne vous disculpe pas totalement des dommages collatéraux que peuvent produire vos écrits. Je m’arrête là car je ne compte pas grossir le rang de vos procureurs ni vous faire un procès. Ce qui veut dire que je ne vous condamnerai pas au bûcher médiatique ni n’appellerai à faire l’autodafé de vos 700 chroniques. Je me contenterai juste d’en discuter une seule, l’apostrophe que vous avez publié le 7 mars dernier dans Le Journal de Montréal, et dont la lecture m’a laissée pantois. Il m’a semblé, qu’à votre corps défendant, vous y avez illustré exactement les paralogismes et les amalgames dans votre « traitement discursif », épinglés par la doctorante en sociologie, que vous vous évertuiez à dénier. Plus prosaïquement, vous avez apporté de l’eau au moulin de vos détracteurs par vos prises de position.

Votre vision réductrice du « racisme » nous sépare…

Dans l’article « Qu’est-ce que l’islamophobie ? », vous tentez de manière assez retorse de réfuter l’existence de l’islamophobie en commettant quelques contresens et en allumant des contre-feux. Pour schématiser votre raisonnement, vous expliquiez que la phobie de l’Islam ne peut, selon vous, être un racisme car une religion n’est pas assimilable à une race. Pour pousser le bouchon un peu loin, le racisme antimusulman serait hautement hypothétique du seul fait qu’il n’existe pas de race musulmane. En appoint de cet argument, vous ressuscitez une définition datée de la race (« un état de fait donné à notre naissance »), une définition assez osée, même, en contexte nord-américain. Vous savez, Gobineau aurait acquiescé à cette proposition, sauf qu’elle n’a pas de fondement scientifique et que l’utilisation du mot « race » est déconseillée depuis l’après-guerre par l’Unesco qui lui préfère la notion un peu moins équivoque d’ « ethnie ». La Shoa, l’Apartheid et la Ségrégation raciale aux Etats-Unis étant passés par là. Passons !

Contrairement à votre vision de la chose, les « races » n’existent pas comme « données » naturelles mais comme des « constructions » sociales ou idéologiques de critères physiques et de marqueurs d’appartenance ethnique ou nationale servant à établir des différenciations et des hiérarchies entre les groupements humains. Le racisme n’est pas que biologique, comme vous semblez timidement le laisser penser, il peut être aussi culturel. Qu’il n’existe pas de race musulmane stricto sensu n’exclut pas l’existence d’un racisme culturel antimusulman. Il est dotant réel qu’il opère par une racialisation des musulmans qui alimente une islamophobie pernicieuse qui tend à se décomplexer.

À ce sujet, je voudrais partager avec vous cette phrase de Sartre : «si le juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait ». Le philosophe français illustrait ainsi le fait que le juif est une construction de l’antisémite. Il n’existe que dans le regard de ce dernier. Conséquence, on peut être victime d’acte antisémite sans même être juif. Le raciste ne tient aucun compte de l’Autre, il projette des préjugés sur lui pour le stigmatiser ou le discriminer. La polémique suscitée en France par la caricature des Républicains, dépeignant Emmanuel Macron, candidat d’En Marche, en banquier affublé d’un nez cassé, illustre très bien mon propos.  Cette imputation de judaïsme, alors même que ce dernier n’en n’est pas un, est une forme d’antisémitisme. Emmanuel Macron n’a pas besoin d’être juif pour être victime d’antisémitisme.

Au surplus, vos contre-feux sur la cathophobie et sur le sort des Chrétiens d’Orient m’ont semblé hors sujet. Dans le premier cas, la formulation appropriée serait christiannophobie, pour faire plus œcuménique. Dans le second cas, vous ne pouvez pas tirer argument de mauvaises pratiques dans des régimes autoritaires pour justifier en représailles la stigmatisation d’une minorité dans un pays démocratique. Sauf à considérer qu’il n’y a pas de différence de nature entre l’un et les autres. Au demeurant, le racisme anti-arabe n’est pas substituable à l’islamophobie parce que tous les musulmans ne sont pas des « Arabes ».

…Mais le droit de blasphémer nous rapproche

« Pourquoi a-t-on le droit de critiquer, de pourfendre et de ridiculiser les dogmes de l’Église catholique, mais pas ceux des autres religions? » vous êtes-vous interrogé. Je partage totalement vos inquiétudes vis-à-vis des excentricités de l’Islam qui peuvent rebuter les non-musulmans et certains musulmans. Je partage également vos peurs envers les revendications de l’intégrisme islamique. À ce propos, je suis d’avis qu’il faut veiller à ce que la motion M-103 n’ouvre pas une brèche dans le droit au blasphème qui fait partie des totems chers aux démocraties libérales. Bien que l’islam soit la religion d’une minorité, il ne devrait pas bénéficier à ce seul titre d’un traitement de faveur. Le questionnement du Christianisme ne peut être une critique ; et celui de l’Islam, une provocation frappée de fatwa et à l’avenir de procès. Plaise au ciel de se venger (s’il n’est pas vide) des caricatures de Mahomet et autres blasphèmes. Votre peur d’un certain Islam, qui est tout sauf irrationnelle, repose sur des éléments tangibles. Une bonne facture de l’émoi qui la nourrit puise sa source dans le spectre que fait planer sur la stabilité des sociétés contemporaines, l’irruption d’un islamisme militant et violent porté par une minorité de djihadistes qui ne recule devant aucune barbarie. Il faut combattre pied à pied cette minorité belliciste qui brouille l’image de millions de musulmans pacifistes. On ne le dira jamais assez, les premières victimes des djihadistes, ce sont des musulmans. Des musulmans qui ont d’ailleurs conscience qu’il leur faut éradiquer ce cancer qui ronge l’islam de l’intérieur.

J’espère avoir ouvert avec vous un échange désaccordé. Une amitié dont le ressort sera la dissension.  Cela nous fournira à tous les deux une occasion franche de sortir de nos bulles informationnelles et autres bulles filtrantes pour s’ouvrir à des points de vue contradictoires. Aucun de nous n’est à l’abri de raisonnements stéréotypés et de raccourcis faciles. Nul n’a le monopole du racisme. À un degré indéterminé, nous le sommes tous un peu. Il nous faut savoir remettre en cause nos certitudes invétérées, les remettre en question par la confrontation au réel, en sortant de nos sentiers battus. Ce n’est qu’à ce prix que le voile de peur qui sépare les musulmans des non-musulmans tombera.

RADJOUL MOUHAMADOU

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