Trump: Analytique du discours d’un président

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 En décembre 2015, au sortir du premier débat de la primaire républicaine, une série d’articles moqueurs raillait la pauvreté lexicale des interventions de Donald Trump, en se fondant sur le test Flesch-Kincaid. En effet, le discours de Trump, passé à la moulinette de ce célèbre test, s’était alors révélé d’une « extrême pauvreté en vocabulaire et d’une carence de construction longue et complexe comparativement à ses adversaires dans les primaires ». Liberation.fr titrait en français sur un ton narquois « Trump, la politique au niveau CM1 » et Esquire.com, en anglais, se fendait d’un « Donald Trump Speaks at a 4th Grade Level ». Mêmes quolibets à l’issue de la première confrontation télévisée contre Hillary Clinton en septembre dernier. Sur twitter, un croquis peu flatteur illustrant un scanner de la géographie du cerveau de Donald Trump, avait géolocalisé en tout et pour tout que sept territoires de mots dont « good », « bad » et « great » (« bons », « méchants » et « génial »). Pourquoi un discours d’une telle vacuité infantile a-t-il séduit autant d’électeurs ? Radioscopie du discours d’un président.

 

The good, the bad and the ugly duck

 Étant donné que l’âge légal du droit de vote aux États-Unis fluctue entre 17 et 18 ans selon les Etats, l’abus de mots courts et simples calibrés pour des enfants aurait dû disqualifier électoralement Donald Trump. Un discours de bibliothèque rose, émettant sur une fréquence infantile n’aurait pas dû atteindre une telle amplitude de vote. Dans le meilleur des scénarios, avec son gloubi-boulga, le magnat de l’immobilier aurait dû prêcher dans le désert, à des électeurs américains vaccinés et prédisposés à des discours subtils et complexes. L’équation est loin d’être si simple.

 La fin de l’histoire tout le monde la connait… Malgré son vocabulaire anorexique et ostensible, Donald Trump a conquis la Maison blanche où il règne depuis le 20 janvier 2017. À croire que la rhétorique de western (The good, the Bad and Ugly), ne consonne pas avec le désert de la politique aux Etats-Unis. Qu’est-ce que le succès d’une rhétorique politique évaluée de style scolaire nous enseigne sur les électeurs de Trump ? Cette question se prête à une variété de réponses qui n’épuisent toutefois pas son objet. Certaines empruntent des raccourcis, comme l’hypothèse virile : la mentalité Far West a encore de beaux reste dans le pays. D’autres relèvent de la psychologie de comptoir : les électeurs de Trump ont 9 à 10 ans d’âge mental car il ne faut pas trop surestimer la culture politique des masses populaires. Plus sérieusement, l’efficacité redoutable de la rhétorique Trump tient à une combinaison multifactorielle de symptômes dont l’effritement du politiquement correct, le basculement dans l’ère post-factuelle et le rejet des élites sur lesquelles souffle le vent du nouveau populisme mâtiné par une certaine peur du déclassement social voire du remplacement démographique.

Illusions d’optique

Comprendre le succès du verbe Trump, c’est d’abord s’expliquer pourquoi la bulle Trump n’a-t-elle pas explosée en plein vol comme l’avait prédit 99,99% des analystes de la vie politique américaine ? En matière de prédiction, la résistance psychologique des médiacrates et des sondeurs à admettre l’insoutenable popularité de ce rhéteur de petit acabit a été frappante. Appliquer la norme à un homme au discours hors normes a été la plus sûre méthode pour ne rien voir venir. Paradoxalement, des grilles de lecture simplettes ont été appliquées à un phénomène beaucoup plus complexe, biaisant au passage analyses et échantillons. Avec Donald Trump, nous naviguions dans le hors-champ de la politique. Le magnat new-yorkais de l’immobilier n’a manifestement pas l’intelligence des lettres d’un Barack Obama, même s’il semble exceller avec les chiffres et les courbes. Sacrifiant à l’exigence du propos nuancé, il a su séduire l’Amérique en agitant des épouvantails. Bref, en usant d’un manichéisme radical très tranché qui n’admet pas de zones grises entre « méchants » et « géniaux ». Puisse qu’avec lui, les interlocuteurs sont systématiquement rangés l’une de ces deux cases. Son discours tripal ciblait le cœur et les instincts alors même que la candidate démocrate plus cérébrale ne visait que le cerveau. Cerveaux reptilien et limbique d’un côté, néo-cortex de l’autre. Et quand on sait que l’émotion gouverne l’isoloir, il ne faut pas s’étonner que le cœur ait pris le dessus alors que le cerveau a été mis sous éteignoir le 8 novembre dernier.

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L’éloquence à la mode @realDonaldTrump

On peut dire sans risquer de se tromper que Twitter est la came de Donald Trump. Une drogue si dure qu’elle empreigne toute sa rhétorique. Il applique au pied de la lettre la règle de l’économie des mots et la culture du punchline au service d’un discours spectaculaire et avare en vocabulaire. Trump, c’est l’effervescence d’une pensée minimaliste qui se s’embouteille en bulles de 140 caractères. Bref, la rhétorique dans le monde merveilleux de Donald se réduit à un tweet, une succession saccadée de phrases et de formules chocs. Chacun de ses tweets est une bombe à fragmentation numérique. A sa décharge, il colle à l’air du temps qui plie la politique aux contraintes de la cyberpolitique. Twitter en est l’illustration tragique : espace riquiqui, pensée atrophiée et bride lâchée à l’émotion grâce à un panel d’émoticônes. Un cadre conçu pour faciliter la lecture rapide et assurer le zapping permanent. Plus personne n’a le temps de lire un long texte dans une société de l’urgence et du spectaculaire. Plus personne ne fait dans la dentelle : il faut pilonner ! D’où les « fake news » et les « faits alternatifs » qui sont autant de mise à mort de la vérité factuelle. Infotainement oblige !

 Dans ce moule, le côté beauf de Trump au parlé populaire a été un formidable atout face au langage policé des parangons de l’establishment parlant une langue de bois technocratique. Ses déclarations enflammées de télévangéliste et son côté passionné ont été à coup sûr déterminants face à une Hillary Clinton aux sourires figés de starlettes de cinéma. À ce jeu de miroir, un certain peuple américain s’est reconnu dans le reflet que lui renvoyait Trump. A l’ère dite de la post-vérité, la vérité a la tête de celui qui me ressemble le plus !

Des paroles aux actes

Une campagne présidentielle est un moment de forte intensité politique. C’est le moment où s’articulent et se formulent les mots qui anticipent l’action à venir : réformes, mesures, cap, vision, projets etc…

La confrontation dialectique des offres politiques n’échappe pas aux exigences de marketing, dont le storytelling politique ficelé par des spin doctors est l’une des illustrations éloquentes. Dans ce commerce d’idées et de visions autour d’un pays, la forme tend à prendre le dessus sur le fond. C’est-à-dire le contenant l’emporte sur le contenu. Cette rupture a été très marquée dans la récente course à la Maison Blanche où des propositions à l’emporte-pièce amplifiées et diffusées sur les médias sociaux ont assuré le succès de Trump.

D’un autre côté, le frisson de la transgression des tabous n’a pas été le seul facteur du succès de Trump. Il est clair que son charisme n’est pas pour rien dans la fracturation hydraulique des pulsions souterraines et la libération de l’instinct primal d’une certaine Amérique blanche et rurale, celle dite des perdants de la mondialisation. Les coups de boutoir qu’il a asséné à la chape de plomb du politiquement l’ont complètement délabré comme la couche d’ozone. Il a érigé l’anticonformisme en nouvelle norme.

Trump a surtout gagné parce que son phrasé emprunte une voix plus active que passive. Chez lui, en tout cas dans la représentation que ses électeurs s’en font, le « dire » anticipe le « faire ». Il incarne par sa réussite dans les affaires, le sujet politique qui « fait» acte d’action alors que les élites washingtoniennes font figure de sujets qui subissent l’action. Il y a une différence de degré entre se proclamer « capable de » et « avoir été capable » de réussir. En économie ça s’appelle un avantage comparatif. Entre l’establishment enferré dans l’idéal et le businessman qui vit dans le réel de l’économie, les Américains ont fait un choix purement comptable. Et en espèrent un retour sur investissement dans les meilleurs délais.

Le défi pour le nouveau président américain sera à présent de faire jouer l’économie d’échelle à pleins tubes, réussir pour le pays ce qu’il a réussi pour lui-même. Une autre paire de manches.

 

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