Montréal. Le degré zéro de la socialité

 

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  Au premier regard, Montréal vous époustoufle dans tous les sens physiologiques du terme. Electrochoc oculaire. Verticalement, par sa beauté architecturale qui défie la gravité. La métropole québécoise, à l’instar de ses voisines nord-américaines, ressemble à un écrin monumental brodé de maisons en briques rouges enveloppées dans un tapis de neige. En face du vertige des tours de verre et d’acier, la géométrie en montagne russe du pont Jacques-Cartier et la physique particulière des érables effeuillés par l’automne qui croulent sous le poids des flocons. Surprise ! Des écureuils qui gambadent de poubelles en poubelles, de branches en branches en jouant parfois les équilibristes sur des fils électriques. Sens tactile. Comme une piqûre de rappel, la morsure du froid omniprésente vous baise tendrement la main et vous craquelle patiemment la peau sous vos manteaux. Quand on ose défier le mercure en s’aventurant dans les rues, on regrette aussitôt la chaleur des maisons en briques rouges, aux fausses allures de four de boulanger. Sens auditif. Par la truculence de l’accent québécois qui vous oblige à mettre à jour votre syntaxe et par la rutilance du chauffage qui rend les apparts, transformés en habitacles hermétiques, vivables et confortables. Vos papilles font le grand écart en découvrant les mets typiques de la province francophone. Et le gastronomiquement incorrect de « la Poutine », le casse-croûte qui, à défaut de provoquer une crise géopolitique avec le Kremlin, est un défi pour l’odorat.

  Passé le choc esthétique que délivre la ville aux mille et une facettes éclectiques, on est tout de suite glacé par la froideur du regard des gens, leur inattention aux autres et leur promptitude à déserter les rues pour se terrer dans leurs maisons. Par ce mois de décembre aux températures négatives, les Montréalais emmitouflés dans de grosses parka ou noyés dans d’amples doudounes ont, semble-t-il, abandonné leur chaleur de vivre dans les caves. C’est, m’a-t-on expliqué, une loi météorologique locale : quand la température baisse le lien social se délie et on tombe dans le service minimum de la vie collective voire récréative. Quid alors de la dolce vita québécoise ? « En ce moment, les Québécois hibernent comme des ours polaires », m’explique pince-sans-rire un monsieur pétillant de jeunesse et de fantaisie malgré sa touffe grisonnante de cinquantenaire. Il est vrai qu’en cette période de l’année, la ville grelotte dans un état d’engourdissement gélif, paralysé sans doute par le froid. « Il faut repasser en été » quand le vortex polaire se sera éloigné pour ressentir l’électricité des lieux et être traversé par le courant d’air chaud du pays québécois, conclut-il. Mais au-delà, on perçoit dans la population un penchant, sans doute amplifié par l’hiver, à vivre reclus sur soi et chez soi. On est très vite frappé par le contraste quand on (re)vient du bourdonnement solaire des tropiques africains dont on en conserve à vie l’écho. Quand on a développé une accoutumance à ces villes-ruches chaudes où ne pas répondre au « bonjour » d’un voisin et même d’un inconnu est un crime contre la sociabilité. On est d’autant plus surpris que nos salutations, accessoire marque de civilité, tombent si régulièrement dans les oreilles de sourds. Alors on se remémore alors avec nostalgie des vifs dialogues avec des voisins de palier à qui on laisse toujours sa porte ouverte. Là-bas on engage volontiers une conversation à chaque bout de rue, juste pour le plaisir du bavardage. Il y a une lenteur de vivre qui n’a rien à avoir avec la célérité des sociétés occidentales. Là-bas règne une certaine fluidité des échanges humains qui jure avec le huis-clos intérieur et le tête-à-tête avec les smartphones qu’on observe ici dans les transports en commun montréalais. La virtualité de la conversation ne serait en aucun cas remplacer une discussion virile d’homme à homme, un émoticône ne peut se substituer à une poignée de main chaude, un baiser velouté ou des tapes dans le dos. Elle instaure le côte à côte non verbal et installe le clapotis des claviers en guise de bande originale du monde social. Deux choses qui font écran à l’accomplissement physique du vivre ensemble et qui tracent des lignes de fuite vers des mirages. Le silence quasi-religieux et le face-à-face aphone dans le métro, devenus la règle, incitent à ne s’étonner de rien ni de personne. Indifférence à un couple qui batifole à même le hublot d’un autocar mais également réticence à céder une place assise à un vieil homme obligé de tenir la barre de pool dance.

 « L’hiver ne te plait pas ? Ce n’est pas grave. Tu vas adorez l’été. Mais avant je t’inviterai à la récolte du sirop d’érable pendant le printemps. Tu vas adorer la douceur de la sève du pays », m’a assuré une nouvelle amie québécoise. Vivement l’été !

  Si en hiver les québécois ont visiblement le moral dans leurs gants et sous les capuches c’est peut-être parce qu’il est difficile de rester cool par -25° ou – 40°. Face à la beauté décoiffante de leur pays on a envie de leur dire : « Sortez de vous ! Embrassez-vous ! Roulez des pelles à vos amants ! N’attendez pas la saison des festivals et des mini-jupes ! Serrez les dents face à l’hiver ! ».

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