Le Québec, dernier village gaulois ?

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  Il faut traverser l’Atlantique pour réaliser que ceux qui défendent bec et ongles l’intégrité linguistique du français ne sont pas les Français hexagonaux mais leurs cousins Québécois. Ah, oui ! Le lointain Québec, ce bout de francophonie coincé entre les États-Unis et le reste du Canada majoritairement anglophones. Même si la défense épidermique voire tatillonne de la langue française dans cette presqu’île de francité guindée sur le continent nord-américain doit beaucoup à la passion nationaliste qui y règne. Au prime abord, le tropisme de l’accent québécois vous donne l’impression d’un saut dans le passé, d’avoir pris la machine à remonter le temps à l’envers. Le québécois sonne comme du vieux français exhumé du permafrost, ravivé d’un carottage qui nous renvoie au beau milieu du 17 ou du 18e siècle en France. Mais passé le dépaysement temporel, l’attachement cutanée de ces derniers à leur langue, à leur terroir et à leur culture compense très vite les irritations provoquées par les intonations rocailleuses de l’accent local. Mieux que les Français hexagonaux, les Québécois parce que plus proches de l’épicentre de l’anglicisation galopante et ayant pris au sérieux l’avertissement de Paul Valéry selon lequel les civilisations et les langues étaient mortelles, luttent dans un combat à armes inégales contre la dissolution dans le globish par une défense immunitaire du français.

L’ « anglomanie », dernier chic hexagonal

Dans une récente interview accordée au quotidien catholique français La Croix, Michaëlle Jean a dénoncé le complexe des Français vis-à-vis de l’anglais, une langue qu’ils pratiquent très mal avec un « vocabulaire bâtard » précisait-elle. Pour conclure son propos, la secrétaire générale de la Francophonie, anciennement Gouverneure général du Canada et polyglotte accomplie exhortait les Français de briser les chaines de cette aliénation linguistique par une sorte de supplique assez inorthodoxe mais révélatrice : « Français, de grâce, exprimez-vous en français ! ».

Qu’est-ce qui motive cette inclination des Français à polluer leur langue par des anglicismes ? Cette manie des Français de recourir systématiquement à des anglicismes pour combler les béances ou suppléer les carences de vocabulaire (soit inexistant, soit jugé ringard) est symbolique d’une perte de rayonnement accentuée par le sentiment du déclin économique et intellectuel de l’Hexagone. L’anglo-américain étant devenue l’espéranto de la mondialisation et de la révolution numérique, la plupart des nouveaux mots attachés à ces univers en émanent. Chaque année, parmi les nouvelles entrées au dictionnaire de l’Académie des mots anglais se bousculent aux portillons. Il s’agit entre autres de data, cloud, hashtag, pop-up, de frenchbashing, fan zone, feeler, stalker ; et des mots quasiment francisés comme borderline, vintage, pitch, kitsch, dress code, customiser, challenge ou label.

Paradoxalement, alors que la plupart des Québécois sont bilingues, parlant un anglais impeccable et passant d’une langue à l’autre sans accents, les Français ont un fort accent en anglais moqué par les locuteurs réguliers de la langue de Shakespeare. Par quel étrange alchimie le consentement volontaire à la pollution linguistique est-elle devenue une forme de raffinement ? La pathologie singulière qui ravage la France du haut au bas s’appelle « désir de coolitude ». Le chauvinisme québécois ainsi que la franchouillardise sont passés de mode aux yeux de ces aspirants « cools ».  Motivée par la pédanterie et par la préciosité, l’anglomanie des Français se paie très chère en termes de régression de l’influence de la langue de Molière.

Défendre le français à moindre frais

 Alors que la langue française recule et perd du domaine d’influence face à l’expansion irrésistible de l’américain, une province, d’irréductibles francophones de 7 millions d’âmes, encerclée par des citadelles anglo-saxonnes livre une résistance héroïque. Une défense acharnée et efficace qui ne se paie pas de mots pour faire plier les puissantes firmes américaines contraintes de traduire leurs spots publicitaires et d’apposer des mentions en français en bas de leurs marques en anglais. Depuis novembre 2016, un nouveau règlement concernant l’affichage des marques de commerce au Québec prévoit que les compagnies dont le nom est dans une autre langue que le français soient contraintes d’afficher un message en français pour accompagner leur logo à l’extérieur de leur commerce. Grâce à ce règlement, les Astérix et Obélix du Québec ont obtenu de Walmart l’apposition du mot « Supercentre » au bas de son effigie de tous ses centres d’achats de la province. Grâce à ce tour de force législatif et à une forte dose d’inventivité, les Québécois redonnent des lettres de noblesse à la langue de Molière dans cette jungle de la mondialisation qui s’écrit en anglais.

Bien qu’immergés dans un bain culturel dominé par le soft power culturel américain, les Québécois font preuve d’une inventivité admirable. Contre le dictat linguistique de l’anglais dans l’univers numérique, le très sérieux Office québécois de la langue français, équivalent de l’Académie française pour la province canadienne, invente à tours de bras des néologismes : courriel pour email, pourriel pour spam, clavardarge pour chat, balladodiffusion pour podcasting. La résistance par la plasticité de la langue. Ce qu’il y a de pire que d’avoir un cancer, c’est d’ignorer qu’on en souffre. Les Québécois ont décidé de déciller les yeux et défendre l’idéal d’un monde polyphonique et les Français devraient leur emboîter le pas.

Il est urgent pour la France de cesser d’avoir les yeux de Chimène pour l’anglais pour revigorer sa langue à la source de ses créoles et de ses variétés dont les dissonances reflètent les échos pluriels du monde. La Francophonie représente à cet égard un espace affluent, un laboratoire incandescent où des expressions et des mots nouveaux éclosent et effleurent. Redessinant les courbes du vocabulaire, ces néologismes pourraient une fois n’est pas coutume remonter le cours du fleuve pour inonder la source. Le français ne s’en portera que mieux.

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