Afriques. Démocratie sous camisole (al)chimique

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   La valse-hésitation du président Yahya Jammeh, qui, après s’être fait tresser des couronnes pour avoir furtivement fait preuve de fairplay politique en concédant sa défaite, est revenu de manière fracassante sur sa décision, prouve non seulement le caractère schizophrénique du personnage mais aussi la fragilité des structures politiques africaines. Ce président fantasque qui s’autoproclame marabout-guérisseur est un des symptômes des troubles bipolaires qui frappent certains politiques africains. Brouillant sans cesse les pistes par des stratagèmes de dédoublement de la personnalité qui consistent à se faire passer pour Mr Démocrate en public et Dr Autocrate en coulisses, à se déclarer démocrate sans y croire, à bâtir des institutions démocratiques d’apparence extérieure et à les bidonnées de l’intérieur. Cette hypothèque exorbitante compromet la démocratisation effective du continent depuis 25 ans alors même que la demande populaire semble aller dans ce sens. L’hypothèse de l’Afrique malade de ses dirigeants est un cliché communément évoqué. Mais diagnostiquer la pathologie, déterminer sa période d’incubation et identifier les différentes manifestations politiques de ses signes est une autre paire de manches. Analytique des névroses de la politique en  Afrique. #Monstres et Cie sur le divan.

Dans la tête des chefs d’états africains


 « Le pouvoir absolu rend absolument fou. » formule attribuée à Lord Acton


Même si le malaise singulier de la démocratie en Afrique est beaucoup plus profond que les névroses qui affectent sporadiquement certains de ses dirigeants, la bonne santé démocratique de certains pays est fortement liée à la santé mentale des dirigeants. Le maintien au pouvoir de Robert Mugabé, Pierre Nkurunziza, Yahya Jammeh voire Yoweri Museveni n’a, à certains égards, pas grand-chose à voir avec la logique essentiellement politique mais relève vraisemblablement de la clinique : en occurrence d’un délire de persécution fictif ou d’un instinct de conservation compulsif. Bien souvent, après un abus mortel de pouvoir, ces présidents deviennent otages de leur fonction, contraints de s’accrocher au fauteuil comme à une assurance-vie. Le mauvais exercice de l’autorité attachée à la fonction les exposant à rendre des comptes à des citoyens désabusés, ils sont en droit de préférer le fauteuil présidentiel à la chaise électrique. Il faut également signaler que président est un métier à risque car le pouvoir tue en Afrique.


[…] président est un métier à risque car le pouvoir tue en Afrique.


Il est d’autant mortel que les endémies de chefs d’Etat morts à l’issue de coups d’Etat sanglants ainsi que celles des rébellions et guerres civiles atteignent des seuils critiques. Dans ces conditions, le maintien ad vitam aeternam au pouvoir ne relève pas seulement d’une boulimie machiavélique de « volonté de puissance » mais d’un banal réflexe biologique visant à « persévérer dans l’être ». Paradoxalement, c’est cette « pulsion de vie » nichée dans le programme de ces régimes qui les poussent aux pires exactions contre le peuple et aux falsifications démocratiques. Des falsifications qui couvrent un large éventail allant de trucage d’élection à l’organisation d’une succession dynastique. Il s’agit après sa mort de protéger ses avortons.

La corrélation entre santé mentale et santé démocratique ainsi établie, l’internement psychiatrique serait plus indiqué dans certains cas que l’épouvantail de la combinaison orange de la Cour Pénale Internationale (CPI) régulièrement agité. Tout en soulignant que si l’Afrique n’a pas le monopole des présidents psychopathes, elle offre (a offert) néanmoins une belle de brochette de dirigeants dérangés et dérangeants. Comment qualifier sinon les inclassables Idi Amin Dada ou Jean Bedel Bokassa, respectivement cannibale présumé et mégalomaniaque assumé ?


[…] tout est politique mêmes les tréfonds psychiques


  Pour aller au bout de cette logique, il faudrait pour mieux cerner la psychopathologie des dirigeants africains recourir au DSM IV. En gageant que le célèbre Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de la Société américaine de psychiatrie répertoriant les troubles mentaux serait plus instructif qu’un bon nombre de manuels de science politique pour juger de la santé d’esprit de nos chefs d’Etat. Tous sur le divan donc. La démarche consistant à psychiatriser les comportements des présidents africains ouvrirait sur des approches complémentaires à celle de l’analyse strictement politique. On sait aujourd’hui que tout est politique mêmes les tréfonds psychiques.

Un double avantage est à inscrire à l’actif de ce travail de dégrisement: (1) diversifier les diagnostics pour mieux cerner le phénomène dans toute sa complexité et (2) insérer le prisme psychiatrique dans les angles d’analyse du politique en Afrique.

Cet effort est d’autant plus légitime qu’une des prédispositions culturelles des Africains consiste à croire à l’irrationnel et à s’investir dans des croyances surnaturelles. Des territoires mouvants où la rationalité inopérante s’embourbe facilement…

La face obscure la politique africaine

Beaucoup de dirigeants africains pensent puiser la source de leur pouvoir dans l’action de grâce ou dans des sacrifices adressés à des esprits et autres essences transcendantes. Une Armée de Résistance du Seigneur (LRA) ravage l’Ouganda depuis 1988 et les coupes de sang humain d’Amin Dada étaient destinées à renforcer son pouvoir.

Alors que d’autres n’hésitent pas à interpréter leur privatisation du pouvoir comme un signe de prédestination ou d’élection divine. Difficile dans ces conditions de se laisser évincer par le suffrage populaire quand on gouverne au nom de Dieu, selon son dessein impénétrable ou suivant les décrets infrangibles d’Allah.

En campagne électorale en 1998, Gnassingbé Eyadema, l’ancien président togolais, défiait le suffrage universel en ces termes : « si vous ne votez pas pour moi, les arbres et les animaux iront votez pour moi ». Même tonalité chez Lansana Conté, l’ex-dictateur guinéen, estimait que c’est Dieu « qui donne le pouvoir » et c’est à lui de le lui reprendre. Point commun entre ces deux autocrates : ils doivent leur pouvoir à un putsch militaire, ont fait obstruction au triomphe du verdict des urnes et sont morts au pouvoir.


Le fantôme de la chefferie traditionnelle continue aujourd’hui encore de hanter un certain nombre de pays africains


Ces professions de foi antipolitiques de la part de politiques africains traduisent le profond mépris de ces derniers pour leur peuple et pour la démocratie. Elles affirment, a contrario, la prééminence de l’invisible sur le monde réel et sacre les forces supranaturelles comme fondement du pouvoir politique en Afrique. Leur projet secret est d’œuvrer à une restauration de l’autorité traditionnelle contre la modernité démocratique en rétablissant une sorte de chefferie à vie. Ainsi certains chefs d’Etat se vivent comme des chefs de village inamovibles. Ce fut le cas de l’ancien président zaïrois Mobutu qui se définissait comme un « chef bantou » et qui à l’orée des années 90 a voulu se placer « au-dessus des partis » comme un « arbitre » surplombant le jeu démocratique pour ne pas descendre de son piédestal. Le fantôme de la chefferie traditionnelle continue aujourd’hui encore de hanter un certain nombre de pays africains où les dirigeants usant d’artifices pour se soustraire à la sélection électorale caressent une conception monarchique du pouvoir. Le sacre de l’empereur Bokassa Ier de Centrafrique a été l’efflorescence manifeste de la résurgence de l’autoritarisme traditionnelle alors qu’elle est restée latente chez Eyadema, Bongo, Mobutu, Mugabé ou Musseveni qui régne(ait)nt également en chefs de village.


La chefferie n’est pas synonyme de dynastie et de despotisme


La convocation de la figure de la chefferie traditionnelle pour légitimer a postériori l’autoritarisme reste néanmoins un exercice périlleux car la chefferie est une constante qui admet des variations. La chefferie n’est pas synonyme de dynastie et de despotisme. Elle est beaucoup plus élastique et accommodante qu’elle n’y parait au premier regard. Dans beaucoup de régions d’Afrique, le chef partage le pouvoir avec une cour de notables, il ne désigne pas son successeur et peut même être déchu. Dans certaines communautés villageoises, des formes d’alternances intergénérationnelle et géographique permettent d’éviter l’inertie et de souder le corps social. La réalité du pouvoir traditionnel est si complexe et si ambivalent que son usage par les autocrates contemporains ne peut être que caricaturale et falsificatrice.

On pourrait toutefois soutenir la thèse contraire selon laquelle certains exemples seraient datés, ces mœurs seraient aujourd’hui révolues et que l’élection a désormais le vent en poupe sur le continent. Il vrai que si l’ère des coups d’Etat militaire semble dépassée, celle des holdups électoraux bat encore son plein. Burundi, Gabon, Gambie, Congo ou Tchad tiennent le haut du pavé avec des présidents passés maîtres dans l’art de détourner le verdict des urnes. Outre ces régimes immunisés contre le suffrage universel, le vent de la démocratie souffle au Ghana, au Bénin, au Sénégal, au Cap Vert etc. L’Afrique n’est pas un bloc monolithique mais une mosaïque de pays qui connaissent des dynamiques internes différentes. Ce qui permet de voir le verre à moitié plein.

Cependant, le divorce de la politique africaine d’avec les pratiques occultes n’est pas pour demain quand on songe aux crimes rituels qui ont toujours cours au Gabon avec pour objectif de doper mystiquement des carrières politiques et de modifier la hiérarchie des popularités. L’imaginaire politique africain devrait continuer de bander pour quelques siècles encore pour le pouvoir des marabouts, les sorts des sorciers et l’onction des sacrifices. Mysticisme et occultisme ne sont-ils pas l’âme vivante de l’Afrique?

 Après tout la politique c’est le domaine par excellence où poussent des rites, des protocoles, des représentations et des absolus. La politique est génératrice de sacré et il y a toujours eu du sacré en politique.

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