Togo | Autopsie d’une opposition en fin de cycle

 

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La disparition de la figure de l’homme providentiel, la montée de l’abstention et l’effritement de la confiance dans les appareils partidaires sont les trois symptômes révélateurs du déclin structurel de l’opposition togolaise. Un véritable malaise dans notre démocratie qui pose la question de la sénilité qui saisit personnel de l’opposition et du manque de renouvellement de la classe politique.

Le crépuscule des leaders historiques

Le groupe des leaders historiques de l’opposition, qu’on rassemble sous le nom générique de « Opposants », terme tombé dans l’usage public au cours de la décennie 90 lors de la Conférence nationale souveraine (CNS) de juillet-août 1991, occupe sans discontinuer le devant de la scène depuis 25 ans. 25 ans de triomphes éphémères et de retournements de situations spectaculaires. 25 ans d’insuccès électoraux et 50 ans de dialogues infructueux. Un long supplice de Tantale. Après le rétablissement du multipartisme le 12 avril 1991, le FOD (Front de l’opposition démocratique), anciennement FAR (Front des associations démocratiques) devient le COD (Collectif de l’opposition démocratique) rassemblant une soixantaine de « partis ». La bataille politique très déséquilibrée opposait alors un groupe d’une soixantaine d’opposants contre un homme seul (Eyadema) dans un match à guichets fermés, arbitré par la France. La valse des ambitions et l’incapacité à bâtir une stratégie commune vont transformer cette supériorité numérique de l’opposition en handicap insurmontable. Eyadema n’avait plus qu’à exploiter les failles et profiter des divisions. Mais comment perd-t-on à soixante contre un ?

Pour se démarquer dans un tel panier de crabes, il fallait hausser le ton, aboyer plus fort. Les plus populaires de cette génération étaient souvent des opposants « allogènes » (ou « venus de France ») emplis d’idéaux vengeurs. Rentrés au pays à la faveur de la restauration du pluralisme politique et de l’adoption de l’amnistie au cours de l’année 1991, ils étaient en majorité des exilés, des étudiants, des dissidents et autres condamnés à mort par contumace (comme Gilchrist Olympio). Très en verves, ces derniers ont tenu les discours les plus virulents contre le pouvoir de Lomé II et se sont montrés les plus intransigeants. Rétrospectivement, les opposants autochtones plus « modérés » (Agboyibo, Gnininvi, Edem Kodjo), évincés par les « venus de France », accuseront ces derniers d’avoir dévissé la CNS de ses objectifs. Après avoir triomphé dans la bataille pour le leadership dans l’opposition qui s’engage au début de la décennie 90, les opposants allogènes ne perdront plus leur ascendant sur l’opposition autochtone jugée molle voire compromise. Opposants « historique » ou « radical », ces épithètes ont fait la popularité de Gilchrist Olympio, Claude Ameganvi ou Tavio Amorin. L’intransigeance de ces derniers sera contrebalancée par le fanatisme du régime qui ne manqua pas de surenchérir dans la violence. Par contrecoup, la lutte radicale va braquer le régime d’Eyadema et provoquer une ecalade de la violence qui aboutira à l’assassinat de Tavio Amorin, au pilonnage de la Primature, à l’attentat de Soudou et au meurtre de Marc Atidépé.

Au-delà de la lutte des étiquettes, cet attelage disparate d’opposants aux desseins contradictoires ne réussira jamais à terrasser l’adversaire, seulement à se neutraliser les uns les autres.

Pour paraphraser une belle formule « si on n’est pas idéaliste à 20 ans, c’est qu’on n’a pas de cœur. Si on ne devient pas pragmatique à 40 ans, c’est qu’on n’a pas de tête ». La génération des opposants 90, aujourd’hui arrivée en fin de course, a mis beaucoup d’eau dans son vin. En guise de baroud d’honneur, Gilchrist Olympio a carrément fait la paix avec Faure Gnassingbé ; Léopold Gnininvi a été son ministre d’Etat ; Yaovi Agboyibo, lui, fût Premier ministre. Edem Kodjo, de la Primature aux deux Palais de la Marina, campe carrément le rôle de père adoptif depuis la disparition d’Eyadema en 2005.

Le temps des seconds couteaux

Un cycle se referme mais un nouveau tarde à lui succéder… Depuis 2008, l’opposition togolaise donne l’impression d’être entrée dans un vide intersidéral, un trou noir, dans lequel le lent crépuscule des Anciens retarde l’avènement de Nouveaux opposants. Cette longue agonie dure depuis plus de dix ans déjà. La nature ayant horreur du vide, des figurants ont remplacé les monstres sacrés mais la vie politique togolaise n’a plus la même saveur. La régence interminable prend racine dans la morosité générale.

De l’autre côté, les leaders historiques à l’article de la mort politique font montre d’un nombrilisme inquiétant. Ils ne supportent pas l’arrière scène et semblent obsédés par les lanternes. Le seul à avoir véritablement tourné la page de la politique c’est Léopold Gnininvi. Après 20 ans de lutte au compteur, l’ancien leader de la CDPA a légué le parti à Brigitte Adjamagbo-Johnson en 2012, et observe depuis un devoir de réserve total. Edem Kodjo a pris congé de sa formation politique, la CPP qui est l’un des satellites d’UNIR, pour mieux arborer la double casquette de médiateur transfrontalier et de conseiller des Princes. Les cas Gilchrist Olympio et Yaovi Agboyibo sont un peu plus compliqués. L’opposant historique, ex-homme providentiel et leader de l’UFC a fait le vide autour de lui suite à la crise de leadership qui a secoué le parti en 2010. Le schisme né du rapprochement RPT-UFC (Faure-Gilchrist) en mai 2010 a provoqué l’éviction de Jean Pierre Fabre et de ses co-lieutenants, puis la création de l’ANC. Quant à Yaovi Agboyibo, il est passé de l’autre côté du rideau en 2008 pour pouvoir continuer à tirer les ficelles dans l’ombre. Depuis novembre 2015, Dodji Apévon qui en a marre de jouer aux hommes de paille est en conflit ouvert avec son ex-mentor. Un scénario du type UFC en 2010 n’est pas exclu, à ceci de près que les cadres partis semblent fidèles à Agboyibo. Le divorce entre les deux avocats est consommé, il ne reste plus qu’à se partager les biens politiques.

L’enlisement de l’opposition togolaise dans le marais des luttes intestines est l’une des métastases du cancer qui la ronge de l’intérieur. La génération des Opposants 90 (des Agboyibo, Gnininvi et Olympio) a échoué sur toute la ligne…et celle qui a pris le relais ne réussit pas si brillamment non plus. La relève actuelle est autant comptable des précédents échecs successifs. Depuis 8 ans, on fait soit du neuf avec du vieux, soit du blanchiment de personnels politiques (Agbéyomé, Bodjona etc.). Jean Pierre Fabre était rapporteur dans le Présidium de la CNS et Dodji Apévon est un compagnon de longue route d’Agboyibo. Les deux leaders, des deux plus grands mouvements politiques au Togo, ne proposent pas d’alternatives à la léthargie ambiante. Au-delà de la question de la permanence des mêmes hommes, c’est la sclérose des stratégies de conquête, des projets, des idées qui inquiètent… L’intransigeance, la rue et le boycott semblent ne plus fonctionner, si tant est qu’ils aient marché par le passé.

Renouvellement du logiciel et de la classe politiques

D’une part, un personnel politique en voie de fossilisation et ; de l’autre, une relève qui abuse immodérément de stratégies périmées et de discours obsolètes. Toute proportion gardée, le système politique togolais est la réplique parfaite du monde politique français sénescent. La preuve. Selon les sondages, Alain Juppé, septuagénaire engagé en politique depuis plus de trente ans semble être celui qui a le plus de chance, à droite, de succéder à François Hollande en 2017. Le seul visage rafraichissant parmi la liste de ceux qui nourrissent des ambitions pour l’Elysée en 2017 est celui d’Emmanuel Macron. Un personnage atypique et séduisant mais une seule hirondelle ne fait malheureusement pas le printemps.

Alors même que de l’autre côté de la Manche, le perdant d’une élection nationale n’ont pas droit à une deuxième chance. L’ancien Premier ministre conservateur David Cameron a démissionné après son échec lors du référendum sur le Brexit en juin ; et Ed Miliband aussi a du quitté la tête du Labour après sa défaite aux dernières législatives. S’il fallait appliquer cet usage politique non-écrit en France : ni Nicolas Sarkozy, ni Marine Le Pen, ni François Bayrou, ni Jean-Luc Mélenchon ne pourraient être candidats en 2017 pour avoir été battus en 2012. Au Togo, cette règle enverrait automatiquement 99% du personnel politique de l’opposition à la fourrière. Ainsi Yaovi Agboyibo, Aimé Gogué, Tchassona Traoré, Gerry Taama, Agbéyomé Kodjo, Jean Pierre Fabre ou Gilchrist Olympio seraient tous hors-jeu pour avoir, une fois au moins, été battus. Seul Dodji Apévon aurait le droit de se présenter en 2020 aux côtés, sans doute, de nouvelles têtes. Cette règle serait un bol d’oxygène démocratique énorme pour un système politique comme celui du Togo car elle induit nécessairement une dynamisation de la vie démocratique à l’intérieur des partis : en obligeant les appareils partidaires à recruter des élites politiques, à former les adhérents et à mieux organiser la délibération interne.

Aux Etats-Unis, la pratique veut que le Président ne se représente jamais s’il a été battu une seule fois, qu’il soit au pouvoir ou dans l’opposition au moment des élections. À l’exception notable de Richard Nixon, battu à la présidentielle de 1960, et vainqueur de celle de 1969. L’expression consacrée est que la course à la Maison Blanche est un « pistolet à un seul coup ». Al Gore, John Kerry ou John Mac Cain ont dû enterrer leurs ambitions après leurs échecs respectifs. Et pour ceux qui exècrent Donald Trump, rassurez-vous, il retombera dans l’anonymat d’où il a surgi s’il perdait face à Hillary Clinton en novembre prochain.

Au Togo, on pointe du doigt l’instinct de survie du régime en place pour justifier l’échec de l’alternance, mais n’oublie-t-on pas celui des papis politiques qui font de la résistance ? Même si congédier les politiques dès le premier échec est assez sévère, le faire au bout d’un certain nombre d’échecs serait une bonne chose. Cela les obligerait à la remise en cause et encouragerait le renouvellement des hommes, des idées et des stratégies.

Dynastisation de la politique

La tentation dynastique n’est pas le seul apanage des Gnassingbé, des Bongo ou des Wade en Afrique. Avant d’être Gilchrist, le leader de l’UFC, est un Olympio. Cela explique, en partie, pourquoi le courant passe si bien entre le duo improbable qu’il forme avec Faure Gnassingbé depuis six ans. Entre les deux « fils de président », il doit bien exister une sorte de solidarité gémellaire. Quand on a un patronyme célèbre, on s’en sert. Et si Agboyibo veut chasser Apévon c’est pour faire place à son fils, dit-on. C’est bien connu, la démocratie ne souffre aucune discrimination, même pas le délit de patronyme.

Cette conception patrimoniale du pouvoir et du leadership politique est un frein au progrès démocratique en Afrique. Si en science juridique cette transmission génétique des partis politiques est régit par le droit patrimonial, en sociologie cela s’appelle la reproduction des élites politiques. Un signe d’une société inégalitaire dans laquelle l’ascenseur social est bloqué. On objectera qu’il existe des dynasties Clinton, Bush et Kennedy aux Etats-Unis voire celle de Trudeau au Canada. Quand la reproduction se passe selon les règles strictes de la méritocratie et du vote interne, ça ne pose pas problème. Seulement, le phénomène va trop souvent de pair avec le népotisme en Afrique. Sur le contient, la plupart des partis politiques ne fonctionnent pas véritablement suivant les normes démocratiques mais comme une entreprise familiale. En tuant la vie démocratique à l’intérieur du parti c’est pas sûr qu’on lui laisse libre court une fois au pouvoir.

Au Togo, la plupart des partis politiques ne sont pas des espaces de débats et d’affrontements civilisés entre différents courants. Ils sont des machines a-démocratiques à l’intérieur desquelles la délibération est souvent prise en otage au profit des intérêts de leurs fondateurs et de leur progéniture. Conséquence, beaucoup de partis ne survivent pas à leurs créateurs…

À beaucoup d’égards, Gilchrist Olympio et Yaovi Agboyibo sont des métaphores de l’opposition togolaise toute entière. Une force politique gâteuse, impotente, jusqu’au-boutiste et atteinte d’incontinence chronique. Deux vieilles lunes crépusculaires qui n’ont pas préparé leur succession, mais essaient d’empêcher l’aube d’une nouvelle renaissance. Ils incarnent le déclin des forces dites démocratiques : un personnel usé, en mal de renouvellement et aux méthodes frappées d’obsolescence. À force d’être « contre » tout, ils ont, au fait, été d’accords à l’envers. Adversaires d’Eyadema, ami et premier ministre de son fils. Vieux brisquards aux égos surdimensionnés, ils sentent la poudre et la cendre. À force de craquer allumettes sur allumettes, ils risquent de ne laisser qu’un champ de ruine derrière eux.

Un bien maigre héritage. Les regrets sont inutiles.

 

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