TOGO | EN REPONSE À LA LEÇON DU PROFESSEUR (1/3)

KOKOROKO

RADIOSCOPIE DE LA LEÇON INAUGURALE DU PR DODZI KOKOROKO PRONONCEE LE 11 JUILLET 2016 À L’OUVERTURE DE L’ATELIER NATIONAL DE REFLEXION ET D’ECHANGES SUR LES REFORMES POLITIQUES ET INSTITUTIONNELLES DU HCRRUN. [PART 1]

Côté face ! Une bouille de jeune premier et de gendre idéal, le fringant Professeur de droit public est incontestablement l’une des étoiles montantes du monde intellectuel togolais. Une éloquence hors-pair portée par un timbre vocal subtilement moelleux. Un parcours fulgurant. À moins de 40 ans, l’agrégé des Facultés de droit occupe déjà le poste prestigieux de président de l’Université de Lomé, il y a été nommé par le président de la République togolaise en mai 2016. Ténor des amphithéâtres, chouchou des facs de droit des universités de Lomé et de Kara, Dodzi Kokoroko est aussi l’auteur de nombreux travaux de recherches portant notamment sur le droit international, le droit constitutionnel jurisprudentiel et la gouvernance démocratique.

Côté pile ! Les mauvaises langues susurrent que notre universitaire de génie doit son maroquin au fait qu’il murmure à l’oreille du président de la République. À ce stade, je me garderai d’ouvrir une instruction judiciaire sur le chef d’accusation de conflit d’intérêt, car en la matière la jurisprudence plaide en faveur de l’accusé. À chaque président ses éminences grises et ses alchimistes du droit : Eyadema avait Debbasch et Natchaba, Faure a Trimua et Kokoroko (et aussi Debbasch et Natchaba Jr). Sous les ors de la République togolaise, les élites se reproduisent comme des lapins, dira-t-on…

Après avoir sommairement brossé le portrait de l’homme, je réalise à quel point cette contre-critique est un véritable crime de lèse-magistère. Avant de me lancer ce défi herculéen, je précise aux jurés que si crime il y a, il n’est pas prémédité. Circonstance atténuante. Pour souligner que je ne suis qu’un simple journaliste pas un adversaire idéologique; je ne suis ni encarté ni sympathisant d’aucun des courants politiques disponibles sur le marché togolais – je les trouve trop indigents. Outre mon étiquette de journaliste, je me revendique du vulgum pecus, un modeste serviteur de la vérité, de la décence commune et de la Res publica (chose publique).

Quand on s’apprête à dénoncer les servitudes passionnelles des autres, il faut être prompt à assumer les siennes. Je sens déjà se rapprocher l’échafaud… Je m’attends fatalement à être voué aux gémonies par certains et porté au pinacle par d’autres. Sachez que je ne cherche ni gloire ni médaille, seulement à élever le débat.

Ce billet d’humeur est une réaction à vif à la Leçon inaugurale sur le concept de réformes politiques et institutionnelles professée à l’ouverture de l’atelier du HCRRUN. Parce qu’il tente d’opposer des arguments rationnels en contre-voie du discours d’une figure sacrale du monde universitaire togolais, il sera nécessairement sacrilège, peu importe sa tonalité. Foin des risques encourus, je n’ai qu’une seule exigence : la vérité. Je suis trop attaché au sens des mots, habitué au regard rigoureux sur les choses, que je me devais de réagir.

Une contre-vérité, même quand elle est tempêtée avec un verbe haut et beau ne devient pas pour autant une vérité. Et l’intelligence peut être l’outil du mensonge et vice versa.

Du père de la démocratie américaine

« En 1852, Alexis de Tocqueville, le père de la démocratie américaine, s’exprimait ainsi devant l’Académie des Sciences morales et politiques de Paris : « Il y a dans la politique deux parts qu’il ne faut pas confondre. […] La science politique et l’art de gouverner sont deux choses très distinctes. […] Exceller dans l’un n’est point une raison de réussir dans l’autre. Dans l’esprit de son auteur, cette observation était plutôt dirigée contre la prétention de certains professionnels de la politique à s’occuper exclusivement de la réflexion politicoconstitutionnelle. »

Extrait de La leçon inaugurale du Pr Dodzi Kokoroko prononcée le 11 juillet 2016 à Lomé

« Mon souhait en tant qu’africain c’est que ce débat soit mené par nos intellectuels, les universitaires et qu’ils puissent nous donner des pistes de réflexion. (…). ce débat ne doit pas être fait par nous les politiques parce que quelque part nous sommes en même temps des acteurs ».

Extrait de l’interview à DW le 15 juin 2016 par Faure Gnassingbé

Vous remarquerez, en passant, que ces deux discours sont le symétrique l’un de l’autre. Ou mieux, il y avait du Kokoroko dans le discours de Faure en Allemagne. Passons !

Après avoir mis en garde qu’il ne fera pas « un cours de droit » ni ne prononcera « un discours politique », le professeur a aventuré des jugements politiques et essaimé quelques réflexions, que je vais à présent défricher.

DECRYPTAGE. Le professeur a ouvert sa Leçon inaugurale sur le concept de réformes politiques et institutionnelles par une salve à peine voilée contre «certains professionnels de la politique » qui rechignent à consentir au « mariage d’intérêt général » entre le couple « pouvoir-savoir » dans le domaine de « la réflexion politico-constitutionnelle ». Pour légitimer cet heureux-mariage annoncé par Faure Gnassingbé en juin dernier à la DW et justifier son irruption dans le débat, Dodzi Kokoroko convoque Alexis de Tocqueville, qui en 1852 appelait à ne pas confondre la « science politique » et l’« art de gouverner ». Sous l’ombrelle de l’auteur de De la démocratie en Amérique il a fustigé les adeptes d’une ligne de séparation étanche entre les homo politicus et les homo intellectualis et academicus (au-delà les acteurs de la société civile), sur la question des réformes au Togo. Ceux-là même qui voudraient faire de la question des réformes leur chasse-gardée et qui ont choisi de boycotter l’atelier du HCRRUN. Suivez mon regard !

NOS CONVERGENCES. Je concède au professeur que l’archaïque division rigide du travail exigeant que les intellectuels pensent et que les politiques agissent n’est pas souhaitable dans le cas présent. Kokoroko a pleinement raison ! Une réforme de cette ampleur est trop grave pour être abandonnée aux seuls politiques et aux constitutionnalistes… il faut élargir le spectre aux philosophes politiques, historiens, sociologues, politistes à la société civile etc. En citant à juste titre Tocqueville, le professeur exhume se faisant consciemment – ou inconsciemment- au passage la vieille opposition de la philosophie politique : celle qui oppose Platon à Machiavel, le « philosophe-roi » au « conseiller du Prince », l’idéaliste au réaliste, le penseur à l’acteur. La politique doit renouer avec la pensée et les intellectuels doivent penser comme s’ils devaient agir. Ce qui n’est pas chose aisée ! Pourtant ce n’est qu’à ce prix que les uns peuvent être utiles aux autres. À ce sujet, il me vient cette mise en garde adressée aux philosophes par Pierre Henri Tavoillot dans Qui doit gouverner? (2011) : « penser comme s’il fallait prendre une décision n’est pas encore décider ».

NOS DIVERGENCES. Dans son empressement à ouvrir son discours par une punchline (comme disent les rappeurs), le professeur a négligé un détail important. Il a versé dans un excès de flatterie à Alexis de Tocqueville, présenté anachroniquement comme le « père de la démocratie américaine ». Ce qui a certainement éberlué quelques-uns dans la salle. James Madison, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, George Washington ont dû se retourner dans leurs tombes quand le professeur agrégé en droit a attribué la paternité leur œuvre au proto-sociologue et homme politique français Alexis de Tocqueville. L’ambassadeur des États-Unis, invité à l’ouverture de l’atelier, a dû apprécier la réécriture de l’histoire de son pays. Ouf! On n’a pas frisé la crise diplomatique mais… il y avait de quoi titiller le chauvinisme du diplomate.

Même si Tocqueville est considéré comme l’un des historiens et théoriciens majeurs du système politique américain, il ne fait pas partie des géniteurs de la démocratie américaine. La preuve ! Alexis de Tocqueville, né en 1805 en Normandie n’a pu fouler le sol américain que lors d’un séjour entre 1831-1832. Il n’a pas pu vivre la révolution américaine (1775-1783) qui a débouché sur l’adoption en 1787 de la Constitution américaine, la plus vieille du monde.

Pour ne pas avoir à subir un procès en chercheur de poux sur la tête dégarnie du Professeur, on ne va pas lui tenir rigueur où s’étriper sur ce qui m’a tout l’air d’un lapsus.

Même si je précise pour clore sur le paragraphe Alexis de Tocqueville, qu’il ne compte même pas parmi les géniteurs où les auteurs qui ont le plus inspiré par leurs écrits et leurs actes la Révolution française. La matrice de la démocratie française moderne qui s’est mise en place à partir de la Révolution de 1789 a été marquée du sceau d’auteurs et de révolutionnaires comme Montesquieu, Sieyès, Robespierre, Saint-Just, Danton etc.

Par ailleurs, dans la seconde œuvre majeure de Tocqueville publiée en 1856, plus sociologique qu’historiographique, L’Ancien Régime et la Révolution, il propose une théorie générale du changement social confortant son statut de penseur français à la charnière de ces deux époques.

Ce lapsus introductif est-il l’arbre qui cache la forêt d’autres « paralogismes » voire falsifications bien plus graves ?  Après avoir frolé la correctionnelle, dans ce premier épisode, le Professeur va-t-il récidiver ou se ranger ?

[ À suivre … ]

2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Anonyme dit :

    Cher ami,
    Je suis tombé par un heureux hasard sur vos articles à propos de la leçon inaugurale du professeur Kokoroko et je n’ai aucun doute sur la prétention édifiante et critique de votre propos. Je trouve intéressant que Facebook puise servir également à la démocratisation de la pensée (sinon qui irait consulter un blog héberger par wordpress, ce bric-à-brac dans un monde où les auteurs sont plus nombreux que les lecteurs). Mais je ne suis pas friand de la banalisation des institutions(ici l’universitaire). Ce pourquoi je trouve que votre propos qui dissimule à peine votre appréhension sur l’issue de ce nouveau cycle de concertation renforce la confusion dans les esprits sur bien de choses. Vous confondez les genres et les temps, à mon humble avis. Bien avant tout, je voudrais simplement souligner que je ne prendrai ni la défense du professeur, ni la posture d’un éclaireur (ce que je ne saurai faire).

    Les temps d’abord
    Je ne crois pas que sortir une expression de son cadre général le temps d’une leçon inaugurale soit pertinent ni suffisant pour encarter un homme. Au demeurant, l’apport d’Alexis de Tocqueville à la conceptualisation de la démocratie moderne est indéniable. S’il n’était pas encore né à l’époque où les pères fondateurs façonnaient l’Amérique d’aujourd’hui, il a été à un moment assez prêt de ce pays pour étudier et systématiser un concept qui est au coeur des débats constitutionnels qui s’ouvraient au Togo. Je sais bien que je me livre là à des pirouettes de juriste pour faire non sens à votre critique. Cela semble, toutefois être bien en accord avec votre ténacité (avouée) à trouver des poux sur une tête rasée. Sinon il faut bien publier sur son blog tant qu’on en a un.
    Je suis tout à fait de votre avis sur le fait que le savoir n’est pas neutre. Il n’y a peut-être que dans les anciennes colonies qu’on continue par distiller l’idée d’un savoir universel, objectif. Or, dans nos sociétés fortement politisées ne pas s’engager en politique peut être une autre façon de s’engager justement en politique. Les procès d’intention sont donc encore plus légions sous les tropiques. De là, à faire le parallèle entre une carrière universitaire bâtie sur des années de privations et d’abnégations et des accointances avec un régime (qui serait prétendument infréquentable) me semble indigent. Je le rappelle ce n’est pas la personne du professeur qui m’intéresse. C’est l’idée de s’attaquer à un universitaire parce qu’il est un universitaire qui me dérange. Car par là, vous décrédibiliser non l’homme mais la carrière d’universitaire en vous livrant à des insinuations et à des approximations sur le fondement de l’existence d’une classe d’universitaire encartée ouvertement dans un passé récent. Si la notion de temps perd de sa cohérence dans votre propos, les genres n’y sont pas moins nantis.

    Les genres ensuite

    Vos deux articles me paraissent intéressant du point de vue méthodologique (en tout cas il est clair que vous avez à coeur de construire un discours scientifique), mais on est dépité par les confusions. Premièrement, la rétroactivité n’est pas qu’un principe législatif, il fait clairement partie des principes généraux du droit (des principes qui sous-tendent le système juridique). Il trouve son fondement d’ailleurs dans des textes relatifs aux droits de l’homme. Ceci dit, l’adverbe « scientifiquement » renvoie effectivement à la science du droit. Le droit ne s’improvise pas. Et sur ce principe, il est bien établi que les dispositions nouvelles ne valent que pour l’avenir. Les exceptions dont ce principe peut souffrir (sinon le droit serait féérique) sont bien connus en matière pénale et en droit des contrats. Mais, de là à envisager une entorse à ce principe en droit constitutionnel (ce droit politique qui fait couler tant d’encre et qui amène beaucoup de gens à s’improviser constitutionnalistes), cela relève de choix politiques que la science du droit ne peut justifier. Ceci permet donc de souligner que vous confondez l’acteur politique avec l’universitaire ou le juriste qui dans un cas précis dit ce qui est juridiquement soutenable. Loin de dire que le droit constitutionnel n’a pas sa dose de subjectivité, il n’y a pas de débat juridique sur cette question. Le débat est politique sur cette question. Pour preuve, vous avez donné vote point de vue qui ne cace pas vos attentes. A cet effet d’ailleurs, je trouve que penser que le peuple (concept flou et insaisissable dans votre propos) prime sur le droit en démocratie est une erreur grave. Dans un premier temps, je pose l’hypothèse que vous entendez par peuple la majorité. Ce peuple (majorité) devrait donc imposé à la minorité des changements fondamentaux relatifs aux concepts qui sous-tendent le système juridique (les acquis au nom desquels la sécurité juridique doit être préservée) ? Cette majorité n’est toujours pas éclairée et heureusement donc qu’on a songé à la démocratie représentative. Ainsi, on est (théoriquement) sûr de confier l’exerce du pouvoir à des gens responsables qui doivent constamment trouver un équilibre entre la majorité et la minorité, entre certitudes et incertitudes (je ne dis pas que la démocratie représentative soit parfaite). Ceci me permet, dans un second temps, d’en venir à mon dernier reproche à votre idée. A moins que vous êtes nihilistes, anarchistes ou révolutionnaires, il en va de votre bien ainsi que du mien que le système ait une cohérence. Très rapidement, je voudrais revenir de la complexification à laquelle vous vous être livrée sur la distinction entre universitaire et intellectuel. Si l’intérêt pratique de cette distinction reste contestable (il faut bien écrire), son intérêt théorique reste stimulant pour l’esprit. Mais faut-il encore qu’il n’y ait pas de confusion. Ce que je retiens de votre approche sociologie, philosophique et historique de ces deux concepts, c’est que l’intellectualisme suppose un engament au côté des minorités ou des faibles. En ce sens, est-il donc lui même une idéologie ? Ou je pense qu’il y a eu un glissement entre la fonction de l’intellectuel et la qualité d’intellectuel à un moment dans ton propos (c’est subtil je sais). Pour ma part, intellectuel et universitaire reste deux mondes qui s’interpénètrent et le débat il est ailleurs…

  2. Attendons de lire les arrêtés

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