FRANCE | DE QUOI LES KAMIKAZES FRANÇAIS SONT-ILS LES SYMPTÔMES ?

GREFFE

LES DEUX FRERES KOUACHI, FABIEN KLEIN, ABDELHAMID ABAAOUD OU ENCORE LES FRERES ABDESLAM, on a tous été sidéré par le visage juvénile des djihadistes qui s’attaquent violemment à la société occidentale qui les a vus naitre, grandir et ensuite l’exécrer au point de vouloir l’annihiler. Car il faut bien le dire, ces djihadistes étaient des jeunes européens –issus de l’immigration ou récemment convertis à l’islam.

En janvier comme en novembre derniers, la faible moyenne d’âge et l’extrême jeunesse – moins de trente ans pour la plupart – des cinquièmes colonnes de combattants activées par les méchants « barbus » de l’EI ou d’AQPA, depuis leurs cavernes du Moyen-Orient pour commettre les attentats en France et en Belgique, ont été soulignées mais pas suffisamment commentées.

Qu’est-ce que cela dit de l’état des sociétés dont sont issus ces jeunes ? Pourquoi cet attrait morbide pour la mort à un si jeune âge ?

LE NIHILISME C’EST L’ATTRAIT DU NEANT…

Normalement à 20 ans on est empli de vie, d’envies, de projets, on se révolte, on rêve de refaire le monde… pas de se faire ramasser à la petite cuillère après s’être fait exploser avec une ceinture d’explosif devant le stade de France. A 20 ans on est à la fac, on fait ses premiers stages en entreprise, on rêve de découvrir le monde… pas de monter une start up du djihad pour tués des dessinateurs, des juifs, des policiers où monsieur le tout le monde.

En réalité, le djihadiste n’est pas un révolté ordinaire, c’est un « nihiliste » qui au sens d’André Glucksmann est mue par la « puissance de destruction universelle », c’est-à-dire la négation complète du sens du Mal. Dans les rues de Paris en novembre, nous avons vu des spectres de chiens enragés qui ont renoncé à discerner le bien du mal, l’innocent du coupable. Tout ce qu’ils voulaient, c’était semer la mort. C’est ça le nihilisme !

On convoque couramment le conditionnement à la venimeuse idéologie salafiste et la fantasmagorie mortifère ostentatoirement attachée à la figure du djihadiste pour expliquer la pulsion nihiliste qui poussent les combattants à passer à l’acte. D’ailleurs, eux-mêmes se vantent dans leurs vulgates abondamment diffusées sur le net de « ne pas connaitre la peur », de n’avoir « pas peur de la mort » ou de « se battre pour mourir ». Pour couronner le tout, il faut ajouter le cliché des 70 vierges qu’Allah offrirait à ces bons soldats du Califat en rétribution de leur sacrifice purificatoire pour sa cause. La motivation des fous d’Allah serait également luxurieuse ? Va donc savoir !

Cette causalisation caricaturale des métamorphoses actuelles du phénomène djihadiste n’est cependant pas complète. Pour avoir une vision claire de la chose, il faut y adjoindre une certaine esthétisation de la violence et minorer d’un ton l’effet pervers des discours coraniques. Cette thèse est défendue par le sociologue français Rafäel Liogier, entre autres, qui préfère la terminologie de « ninjas de l’Islam » et qui privilégie l’embrigadement et l’attrait pour la violence plutôt que l’endoctrinement à la lettre du corpus coranique. Plus clairement, Liogier soutient que ces jeunes sont souvent déjà radicalisés, l’islam et le djihad ne sont que des alibis pour légitimer le recours à la violence aveugle.

Le psychologue Fethi Benslama estime que « la radicalisation précède la recherche du produit ». Autrement dit, les jeunes djihadistes sont plus mus par l’envie d’en découdre que par un désir de combler un vide métaphysique.  Ils auraient pu être « skinhead ou appartenir à Action directe » assure Rafael Logier. Dans la chimie du raisonnement de ces jeunes djihadistes européens transfuges à la propre culture, ils sont à la poursuite d’idéaux vengeurs contre la société occidentale qui les musèle, les frustre.

De plus, ce chiffre inquiétant accrédite la thèse des ressorts psychiatriques expliquant le basculement de jeunes dans le Djihad armé : 40% sont des convertis – souvent les plus violents et les plus barbares. La secousse identitaire traverse une génération toute entière, le facteur « issu de l’immigration » n’est pas le seul déterminant, car elle touche à des proportions similaires aussi bien les jeunes issus de l’immigration musulmane que les jeunes français dits de souches. Sans toutefois minoré l’effet du surmoi islamique sur les jeunes issus du monde musulman en pleine en guerre civile au sein de l’islam.

L’hypothèse psychiatrique permet d’ébaucher une réponse à la question du philosophe Abdenour Bidar : « Pourquoi le monstre actuel avait-il usurpé le visage de l’Islam ? » Pourquoi l’Islam attire-t-il ces jeunes en quête d’un sens à leur radicalité ? Parce qu’après la défaite des Nazis, le discrédit des Communistes, l’Occident qui a « besoin d’épouvantails » pour exister avait désigné l’Islam comme l’objet de sa nouvelle détestation – depuis la guerre contre la Terreur de Georges Bush en 2001. Et quand on sait l’attrait des contestataires pour la figure de l’ennemi, du marginal, des idéaux dont il est le vecteur le lien est vite établi. Le problème n’est donc pas l’islam mais l’image déformée qu’on lui fait porter et la caricature à laquelle veut le réduire la frange la plus sectaire et la plus extrémiste des musulmans.

Bien entendu, l’islamisme qui sert de substrat idéologique à cette radicalisation djihadiste s’appuie sur des textes coraniques le plus souvent décontextualisés et instrumentalisés. Bien souvent, des versets mal prélevés et détournés de leur sens originel servent de justificatifs à ces déchainements de violences. Les détournements de sens ont toujours été le lot quotidien des idéologies, qu’elles soient religieuses ou pas. Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Savoir garder la tête froide face à cette question absconse nous recommande d’éviter des conclusions trop hâtives et des amalgames réducteurs.

Pour finir, dans la mythologie qui s’érige autour du Califat prospère l’idée d’ « une fin de l’histoire » par le biais d’un affrontement final comme le décrivent aussi bien le Coran que l’Apocalypse dans le Bible. Les djihadistes du Califat veulent faire abattre sur le monde le « djihad global », ou une espèce d’Armageddon islamiste planétaire comme l’a réclamé Abu Bakr Al Baghdadi à Mossoul le 29 juin 2014 – date de proclamation du Califat.

20 ANS N’EST PLUS LE BEL AGE DE LA VIE

Dans l’ordre décroissant, l’état civil de certains membres du commando du vendredi 13 se décline comme suit : Brahim Abdeslam 31 ans ; Omar Ismaïl Mostefaï 29 ans ; Samy Amimour 28 ans, Abdelhamid Abaaoud 28 ans … Et  Bil’al Hadfi, l’un des kamikazes du stade de France n’avait que 20 ans. Arrêtons-nous un moment sur l’âge de Hadfi.

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie  écrivait Paul Nizan dans Aden Arabie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde. »

Dans ce célèbre essai édité en 1931 et encensé par Jean Paul Sartre, Paul Nizan mit ses talents de pamphlétaire au service de sa génération, celle de l’entre-deux-guerres pour dénoncer l’inertie de la société française de l’époque dominée par les valeurs oligarchiques et bourgeoises. Ce cri d’angoisse prémonitoire de Nizan va alimenter les slogans des révoltes étudiantes de mai 68, née de la crise de croissance de l’économie française alors en pleine Trente glorieuses.

Si la jeunesse française du début du XXe siècle ne vivait pas la même réalité que celle d’aujourd’hui, la rage et le nihilisme qui traversent ce texte semble saisir le souffle et le mal-être d’une certaine jeunesse française actuelle. Nous vivons en ce XXIe siècle dans un entre-deux-mondes. La réalité d’une lente glissade du monde européen des cimes de la prospérité et l’utopie d’un paradis islamique artificiel où les problèmes de chômage, d’intégration sont exorcisés à coup avec « des versets sataniques » détournés d’un islam qui se veut rigoriste. Qu’est-ce qui alimente le nihilisme contemporain de cette jeunesse ?

En France, par exemple les « Trente pleureuses » ont succédé aux Trente Glorieuses et le chômage de masse a remplacé le plein emploi. Si la génération 68 était révolutionnaire et internationaliste, la génération Hadfi a succombé aux charmes de l’Internationale djihadiste et à la logique du « choc des civilisations ». Elle a choisi les combats de son époque et adhère aux logiques dominantes. On pourrait être tenté de saisir le trait de différence entre ces deux générations dans cet énoncé : d’une part des révolutionnaires, de l’autre des déserteurs ? Ceux qui veulent changer la France – génération Nizan et 68 –  et ceux qui veulent la détruire –génération Hadfi et Klein.

La mise en scène des jeunes djihadistes européens déchirant leurs passeports –français, belges, anglais etc.- une fois la hijra accomplie en terre sainte califale, en dit long. Elle résulte d’un rejet de la nation française au profit d’une nationalité post-nationale qui serait la Oumma –  communauté de croyants.

LE CHANTAGE IDENTITAIRE…

« Pas assez Français », pas non plus tunisien, algérien, marocain ou malien… c’est le dilemme identitaire de cette jeunesse séduite par les mirages du Califat. Au sens propre comme figuré, ils ont le cul entre une chaise et demie. Ils ne sont pas totalement acceptés comme français, où en tout cas, ils sont régulièrement sommés de montrer pattes blanches ! Et le projet de révision constitutionnelle incluant la possibilité de déchéance de la nationalité française n’est pas de nature à apaiser ces angoisses et l’insécurité culturelle qu’elle induit. Parallèlement, ils ne sont pas non plus tunisiens, algériens, marocains ou maliens… ce sont les pays d’origine de leurs parents. Trop souvent, ils n’y ont jamais mis les pieds. Français en attendant révocation ou déchéance de sa nationalité.

C’est le second versant du malaise identitaire en France qui travaille actuellement la France. Et personne n’a le monopole du malaise identitaire en France : pas moins celui des nouvelles générations issues de l’immigration, pas plus le complexe d’encerclement des français de souche. L’inquiétude identitaire ce n’est pas le seul apanage de vieux intellectuels nostalgiques de la « France éternelle » alimentant les pires fantasmes réactionnaires et qui voudraient cryogéniser l’« identité française » dans du formol pour la préserver des apports étrangers ; mais bien celle d’une « France présente », elle-même en prise avec l’époque et ses enjeux : qui sont la mondialisation et le multiculturalisme.

Dans la France malheureuse et angoissée de Zemmour ou Finkielkraut, l’Islam importée par les vents de l’immigration est devenu l’épouvantail, le bouc émissaire de la morosité contemporaine. Contre elle on agite la « laïcité » – où pire le laïcisme radical selon Emmanuel Todd – pour masquer un racisme postcolonial dirigé contre les populations issues de l’immigration maghrébine et africaine. On m’objectera que ma réflexion prend le raccourci de la bien-pensance et que j’alimente le sanglot de l’homme blanc cher à Pascal Bruckner. Mais il faut bien que la France sorte du déni de son passé esclavagiste et colonial. Comme on a pu l’entendre sous la plume du rappeur français Kerry James : « c’est vous qui avez choisi de mêler votre histoire à la nôtre ». Una acceptation de son hétérogénéité présente devrait s’imposer quand on se refuse à se repentir de son passé.

Dans une certaine France saisit par ce mal singulier qui s’appelle le « déclinisme », on exècre l’Europe, la source de tous les maux, et on cultive le réflexe du « Grand remplacement » pour discriminer avec bonne conscience les musulmans. L’Europe et l’Islam sont devenus les deux coupables désignés du marasme économique, politique et social du pays. Pour cette France que d’aucuns qualifient de « moisie » et de « rance », la panacée c’est le repli sur soi : sorti de l’Euro, la fin Schengen et l’immigration zéro ou la déportation pour les plus extrémistes.

Et pourtant, on déni à l’autre, à l’étranger, le droit de s’apitoyer sur son malaise identitaire.

Ces corps étrangers dans la nation France vivent ce que Manuel Valls a désigné en janvier dernier la « ségrégation territoriale, ethnique et économique ». Ils scolarisent leurs enfants dans les territoires perdus de la République, des écoles de secondes zones dans des ghettos qui ne disent pas leurs noms. Et à longueur d’émission et d’éditoriaux, ils sont accusés de refuser de s’intégrer aux valeurs françaises. L’intégration est-elle possible à la marge des sociétés ? Le défaut d’intégration n’est-il pas le véritable carburant de la radicalisation de ces jeunes ?

En réalité, c’est dans l’addition des échecs individuels que se construit le rejet de la France par sa propre jeunesse. Charles Péguy a écrit « il faut dire ce que l’on voit. Surtout il faut voir ce que l’on voit ».

La génération des Hadfi, Kouachi, Abaaoud et Auchard a grandi dans cette France schizophrène et fracturée entre ces deux mentalités opposées. Une France en panne économiquement et en crise identitaire aigue. Une république qui ne fait plus rêver ses enfants. Elle ne fait plus rêver grand monde d’ailleurs. La perte du sens du commun et l’absence d’un récit national fédérateur sont compensées par les chiffres records de nombre de chômeurs.

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne la refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Et si ces derniers avaient pris le contre-pied de Camus et ont décidé de défaire la société qui les a vu naitre ?

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s