AHOOMEY-ZUNU: TROIS ANS D’IMPUISSANCE GOUVERNEMENTALE

Inventé sous la IVe République Togolaise, il n’y a pas métier plus ingrat que celui de Premier ministre. Sensé être celui qui conduit la politique de la nation, le chef du Gouvernement est paradoxalement celui qui expose le plus le flanc à la critique contre l’inaction gouvernementale, l’absence ou l’inefficacité des réformes. Il est le plus exposé, le plus mis en cause et le premier sacrifié en cas d’échec de la politique conduite. Son sort est lié constitutionnellement à la volonté du Président de la République (selon article 66 de la Constitution) avec lequel il forme le couple exécutif. Nommé par le chef de l’Etat, ce dernier se réserve le droit de se délester du Premier Ministre à tout moment pour insuffler du changement dans l’appareil d’état ou pour booster sa cote de popularité.

« Adversaire » du Président de la République en cas de cohabitation, « complice »  le plus souvent, le Premier ministre reste un « fusible » à la disposition du véritable détenteur du pouvoir. Exercer la charge de Premier ministre revient à composer avec l’illusion d’être à la manette sans vraiment être le vrai maître du jeu. Car le vrai maître du jeu reste le Président de la République, le seul des deux qui jouit de l’onction du suffrage universel.

Avec des marges de manœuvres si limitées, un front social en perpétuelle ébullition, Arthème AHOOMEY-ZUNU a été un Premier ministre « complice » et sans charisme, à la barre du navire Togo durant quatre longues et tempétueuses années sans faire de vagues. Ahoomey-Zunu succéde à Gilbert Foussoun Houngbo à la Primature le 19 juillet 2012, reconduit le 6 septembre 2013 après les législatives du 25 juillet de la même année, il vient de rendre son tablier ce 22 mai 2015. Une démission acceptée avec les félicitations de la présidence de la République, par voie de communiqué, pour dit-il, « les efforts qui ont été déployés par le Premier Ministre et les membres du Gouvernement dans l’accomplissement de leurs missions».

A l’heure du bilan, que retiendra-t-on du passage d’Arthème Kwessi Ahoomey-Zunu à la Primature ?

LES POINTS POSITIFS…

Sous la conduite d’AHoomey-Zunu, le taux de croissance du pays s’est maintenu au-dessus des 5,9% de 2012, selon les prévisions de la BAD, il devrait s’établir à 6.3 % en 2015. Des réformes importantes allant dans le sens de l’assainissement du climat des affaires et d’incitations des investissements ont été menées. Ainsi la modernisation à marche effrénée de l’économie togolaise par la construction et la réfection des infrastructures routières, l’amélioration du la gouvernance (OTR, SEGUCE) dans le pays se poursuit. La construction des nouveaux quais et d’une nouvelle aérogare devrait doper l’économie togolaise et positionner le pays comme un carrefour commercial à très court terme. En ce qui concerne la redistribution des richesses et la lutte contre le chômage, la promotion du volontariat, du recrutement dans la fonction publique et l’opérationnalisation du Fonds de la finance inclusive ont sensiblement amélioré les conditions de vie de nombreux togolais. Au plan sanitaire, l’assurance maladie a été mise en place et le Togo a pris des mesures exemplaires pour empêcher la contagion de l’épidémie à virus Ebola sur son territoire, Ahoomey-Zunu en tant que ministre de la santé été en première ligne de cette bataille.

LE BOURBIER SOCIAL : BEAUCOUP DE VOLONTÉ, PEU DE RÉUSSITE…

Arthème Ahoomey-Zunu a été un Premier ministre pompier, s’investissant sur tous les fronts sans durablement réussir à circoncire les feux de la contestation sociale. Son passé de syndicaliste qui aurait dû être un atout ne lui a pas suffi pour renverser la fronde syndicale. La Primature s’est beaucoup impliquée dans le dialogue social sans apporter de solutions définitives aux différentes crises. Les grèves dans le secteur de la santé et de l’éducation bien que prises à bras le corps par le Chef du Gouvernement couvent toujours et menacent d’exploser à tout moment. Les responsables syndicaux pointent son indécision et le non-respect des engagements pris par son Gouvernement…

… CES ÉPINES DANS LE PIED DE L’EX-DEFENSEUR DES DROITS DE L’HOMME

A 57 ans, Ahoomey-Zunu qui est encore jeune pour se retirer de la vie politique, est un juriste de formation. Il a fait ses premières armes politiques au sein de la Convergence Patriotique Panafricaine (CPP) auprès d’un autre ancien Premier ministre, Edem Kodjo son mentor en politique et s’est ensuite spécialisé dans la défense des droits de l’Homme. Ancien Secrétaire administratif de la Commission nationale des droits de l’Homme (CNDH) (1988 à 1994), puis membre de la Commission des Droits de l’Homme de l’Assemblée nationale alors qu’il siégeait dans l’hémicycle de1994 à 1999. L’empreinte Droit de l’homme il va l’imprimer en créant un ministère dédié à la Réconciliation nationale, c’est aussi sous Ahommey-Zunu que le HCRRUN (Haut-Commissariat pour la réconciliation et le renforcement de l’unité nationale) sera mis sur pied.

En revanche, les incidents d’avril 2013 à Dapaong, impliquant des forces de maintien de l’ordre, qui ont provoqué la mort d’Anselme Sinandaré et de Douti Sinanlengue, et l’impunité dont semble jouir les auteurs, écorneront durablement son bilan en matière des Droits de l’homme.

DES SOUVENIRS AMERS DE JOURNALISTES…

En mars 2013, la tristement célèbre loi de renforcement de pouvoir répressif de la HAAC retoqué par la Cour Constitutionnelle a échaudé plus d’un journaliste. En ce début d’année 2013, la confiance entre le Premier Ministre et la presse est au plus bas. L’inculpation du patron du quotidien « Liberté » dans l’affaire dite des incendies ou la fermeture de radio « Légende » quelques mois tard, n’arrangeront pas les choses et tendront davantage l’atmosphère. Pour se réconcilier avec la corporation, le Premier ministre Ahoomey-Zunu vient de lancer en mars 2015, la Mutuelle des artistes et journalistes du Togo (MUAJT), un fonds de soutien qui prend en compte tant le volet formation et reconversion, que le volet garantie individuelle et assurance maladie. Des yeux doux tardifs à la presse ?

CRISE DE MAJORITE

Le gros revers subit par Ahoomey-Zunu sera politique. Il viendra du camp de la majorité parlementaire UNIR qui s’abstiendra de voter le 30 juin 2014, le projet loi portant réforme de la Constitution soumis par le Conseil des ministres aux Parlementaires faisant ainsi échec aux travaux du dialogue Togo Telecom II, chapeauté par chef du Gouvernement. Ce vote de barrage n’ira pas jusqu’à la défiance, et le Premier ministre gardera son siège… Une piqûre de rappel qui va marquer le désengagement définitif du Premier ministre sur l’épineuse question des réformes…

Ahoomey-Zunu va laisser le souvenir d’un discret réformateur et d’un Premier ministre volontariste sans convictions…pas de quoi lui garantir une place au panthéon de la conscience collective des Togolais.

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