CHRONIQUES PRESIDENTIELLES 2015 // AVIS DE TEMPETE ELECTORALE

sbv

En cuisine électorale comme en gastronomie politique, pour composer une bonne recette de campagne électorale, il faut un zeste de conviction, un soupçon de calcul politique et une pincée de combativité. L’excès de confiance, c’est comme l’excès de sel, ça gâte la sauce. Jean Pierre Fabre, dont la tempérance n’est pas le trait de caractère principal qui le distingue, assure au pifomètre pouvoir battre le président sortant, Faure Gnassingbé, dans les urnes le 15 avril prochain. D’un coup de boutoir ou d’un coup de baguette magique ? Le candidat du CAP 2015 qui est loin d’être le favori n’a pas jugé utile de mettre les journalistes dans le secret des dieux. En revanche, l’arithmétique électorale ne lui est vraisemblablement pas favorable. En attendant plus de détails sur la botte secrète de Jean Pierre Fabre, les carottes semblent partiellement cuites pour le chef de file de l’opposition. Preuve par neuf.

Dégout de la défaite ou obsession de la revanche ?

Le chef de file de l’opposition togolaise espère prendre sa revanche sur son challenger, cinq ans après avoir été battu à plus de 60% des suffrages par le président actuel. Une défaite que le leader de l’ANC a toujours contestée, arguant que la victoire a été frauduleusement attribuée à Faure Gnassingbé, sans apporter de réelles preuves. Déni de la vérité des urnes ou fraude parfaite ? Sur ce point, il ne sert plus à rien de hurler avec les loups. Même si pendant longtemps, la fraude électorale a été la règle et la transparence l’exception au Togo, la fiabilité des scrutins s’est progressivement améliorée depuis 2007. Signal d’alarme ? La demande de l’informaticien et leader du Parti des Togolais, Alberto Olympio, de réaliser un audit du fichier électoral avant le scrutin a été classée sans suite par une CENI (Commission Electorale Nationale Indépendante) de plus en plus décriée. Certaines habitudes ont la vie dure… Et pourtant, les zones d’ombre du fichier électoral, les électeurs fantômes et les marges d’erreur de la CENI ne semblent pas ébranler les certitudes du candidat du CAP 2015, qui vit sur son petit nuage.

La posture confiante et conquérante de Jean Pierre Fabre est d’ailleurs contestée dans les rangs de l’opposition. Alors que le patron de l’ANC semble être le seul à croire en cette hypothétique victoire, la plus part de ses camarades de l’opposition préfèrent se battre pour obtenir le report sine die du scrutin pour les uns, ou les réformes avant pour les autres. De plus, le chef de file de l’opposition togolaise a du mal à resserrer les rangs autour sa candidature. Le CAP 2015 qui lui sert de fer de lance ne tient plus qu’à un fil, la coalition a déjà essuyé deux défections (MRC et PDP) et serait même au bord de l’implosion. Au regard de son incapacité à rassembler l’opposition, les projections lui donnent un spectre électoral de moindre amplitude comparé à celui de son principal challenger. L’optimisme panglossien de Jean Pierre Fabre ne risque-t-il pas de se fracasser à l’épreuve des urnes ?

Guerre de mouvement contre guerre des tranchées

La machine électorale RPT/UNIR ne donne aucun signe d’essoufflement, depuis près d’un demi-siècle, elle a raflé élection sur élection, souvent à la déloyale. La récente victoire d’UNIR aux législatives de 2013 a plébiscité le virage stratégique du changement de dénomination lancé par Faure Gnassingbé en 2010. La métamorphose du RPT canal historique en UNIR, un nouveau parti moins régionaliste et plus inclusif, loin de l’affaiblir l’a considérablement renforcée. L’effet renouvellement n’a pas effrité l’assiette électorale du parti de la majorité présidentielle, mieux, il a débarrassé la formation politique du zona de parti unique qui lui collait à la peau et des écueils de son ADN de parti dictatorial. Grâce à ce relooking, UNIR a gagné du terrain sur les territoires électoraux de l’extrême sud et sud-ouest du pays, traditionnellement acquis à l’opposition. UNIR, la version 2.0 du RPT, bouscule étonnamment les certitudes politiques et brise les frontières électorales. La mayonnaise semble avoir bien pris…

En revanche, la banquise électorale de l’opposition fond comme neige au soleil. Son électorat exaspéré des dissensions entre les principaux leaders se démobilise ou pire se détourne d’elle. Les injonctions contradictoires des uns qui appellent à boycotter les opérations d’enrôlement ou les élections, et des autres qui appellent à voter auront pour conséquence une hausse du taux d’abstention. Cette abstention différentielle qui se profile peut à elle seule assurer le triomphe facile de Faure Gnassingbé. Les leaders de l’opposition sont d’autant plus incompris par leur électorat du fait de leur désunion et de leurs éternelles guéguerres de chefs. Le peuple leur reprochent de connaitre le diagnostic du mal qui les ronge et de se refuser à appliquer la thérapie de choc requise. Le symptôme du malaise grandissant entre leaders et électeurs réside en la réticence des premiers à l’union sacrée. À longueur d’élections, les statistiques ont démontré que seule la dynamique unitaire des forces d’opposition pouvait faire pencher la balance électorale en leur faveur. Dans un scrutin à un tour, la doxa majoritaire veut que l’opposition togolaise soit condamnée à s’unir si elle veut gagner. Parce qu’elle n’est pas à la hauteur de l’enjeu et qu’elle se complait dans de veines querelles intestines d’appareils, le fossé se creuse de plus en plus entre les leaders de l’opposition composée par une élite citadine, déconnectée et sans encrage durable sur les bastions électoraux de l’hinterland rural.

Outre la guerre des égos qui torpille l’union sacrée des frères ennemis de l’opposition, deux raisons supplémentaires pourraient doucher l’optimisme de Jean Pierre Fabre : l’irrésistible dynamique électorale d’UNIR et l’effondrement du vote de barrage.

UNIR, les pieds dans les plats de l’opposition

Pourquoi désormais UNIR chasse-t-elle sur les terres de l’opposition ? Cela s’est remarqué lors des législatives de 2013, le parti présidentiel a progressé de façon fulgurante au Sud du pays. Il est parvenu à gagner des circonscriptions dans de la Région maritime réputées être la chasse gardée de l’opposition (Zio, Vo, Agou, Kévé etc…). La mue de 2010 (mutation RPT en UNIR) a décomplexé de nombreux électeurs du Sud qui ont toujours rechigné à voter pour l’ex-parti unique étiqueté parti des Nordistes. Cette ‘’dédiabolisation’’ du RPT permet à l’UNIR de ratisser large au Sud. Et si le discours du parti du chef de l’Etat trouve de l’écho au Sud, c’est aussi parce que Faure Gnassingbé est de sang mêlé (père du Nord, mère du Sud). Les électeurs du Sud ont moins de scrupules à voter pour le fils métis (Faure) qu’ils en avaient à la faire pour le père (Eyadema) Gnassingbé.

 Deux pompes électorales alimentent le vote UNIR dans le pays:

_ le vote d’exaspération : c’est celui des électeurs qui passent chez l’ennemi, ce sont les déçus qui sanctionnent les échecs répétés et les trahisons des leaders de l’opposition. Ce vote se nourrit de l’absence de leadership dans l’opposition et de la force d’attraction de Faure Gnassingbé;

_ le vote d’adhésion : c’est celui des électeurs que le changement de dénomination a totalement décomplexé, des transfuges des autres partis aux électeurs des partis satellites d’UNIR, aussi les RPTistes traditionnels ainsi que les nouvelles générations d’électeurs qui ne se reconnaissent pas dans l’opposition ;

Toute cette mosaïque d’électeurs marque la largeur et l’élasticité du spectre électoral d’UNIR qui ne cesse de s’étendre. Cette dynamique ascendante du parti de la majorité présidentielle au Sud est même en train de renverser le paradigme électoral au Togo, les remparts de la dichotomie Nord/Sud s’effrite, ce qui présage de nouveaux bouleversements sur la carte électorale 2015.

La montée du vote d’exaspération est imputable tant à l’incapacité des leaders d’opposition à donner un sens collectif à leurs actions et qu’au fait qu’ils brillent par le télescopage de leurs stratégies individuelles antagonistes. Le désir d’alternance reste vivace dans le pays, au Nord comme au Sud, mais à défaut d’avoir une matrice d’assouvissement, il se musèle par l’abstention ou est tenté de se bruler les ailes en allant fricoter avec régime en place. La responsabilité de ce naufrage collectif de l’opposition togolaise incombe autant au traumatisme de la reddition et du suicide politiques de Gilchrist Olympio (l’archétype de l’opposant modèle) qu’aux réflexes innés d’égotisme politique auxquels sont assujettis les autres leaders. Depuis 25 ans, les acteurs de l’opposition donnent le triste spectacle d’une soldatesque dépourvue d’un vrai sens de l’honneur et de l’Etat. Une troupe de joyeux poltrons qui les uns après les autres finissent par rompre les rangs pour aller à la mangeoire, abandonnant le peuple à l’abreuvoir de ses illusions bernées. Depuis, il y a comme un parfum nauséabond de tous pourris qui se dégage des rangs de l’opposition. Ce mécontentement sous-jacent alimentera inexorablement l’abstention qui risque de se ressentir fortement sur le taux de participation au scrutin du 15 avril prochain.

La diabolisation de l’UNIR ne fait pas recette

Le logiciel de la politique togolaise a été rebooté en 2010, depuis le paysage a changé et les cartes ont été rebattues : de nouvelles officines ont vu le jour et une certaine enseigne a changé de dénomination. Le fils Gnassingbé a fait du neuf avec du vieux en repeignant la façade de la vieille boutique familiale (RPT) en UNIR. Jean Pierre Fabre s’est affranchi de la tyrannie de son mentor d’opposant historique (Gilchrist Olympio) pour créer l’ANC dans l’ombre de l’UFC. Le défi de l’un comme de l’autre de ces deux partis politiques nés quasiment à la même période, c’est de reproduire à l’identique les scores antérieurs et de les surpasser. À ce jeu, l’UNIR a pris une longueur d’avance, le parti de Faure Gnassingbé tient la corde vis-à-vis du RPT historique. En face, l’ANC a encore de la marge avant de réussir à siphonner la totalité du réservoir électoral de l’UFC (900 000 voix en 2007). L’ANC a été construite sur un hold up idéologique et un exil massif des cerveaux de l’UFC. Il ne lui reste plus qu’à réaliser le casse de l’électorat ‘’nationaliste’’ lors de cette présidentielle à laquelle l’UFC ne concourt pas.

Le gain de popularité d’UNIR dans des territoires traditionnellement hermétiques à son emprise s’effectue sur un arrière-fond inquiétant de recul des partis d’opposition. Le malheur des uns fait le bonheur de l’autre. Le principal carburant de l’explosion du diaphragme entre Nord et Sud, est l’accord suicidaire de GilchristOlympio qui en franchissant le cordon sanitaire qu’il a préalablement dressé a complètement déboussolé l’électorat d’opposition traditionnelle. Inversement la chirurgie esthétique d’UNIR a contribué a gommé ses miasmes du passé et le paré des attributs de normalité qui séduisent de nouveaux électeurs.

Face à cette nouvelle donne, opposition patauge et mène une lutte d’arrière-garde avec des arguments datés qui ignorent la complexité du contexte particulier de cette élection. Le RPT n’est pas assimilable à UNIR. Il faut changer de discours, de logiciel et de grille d’analyse. L’argument du vote de barrage contre la dictature héréditaire des Gnassingbé n’est plus valable. L’alternance ne doit pas être la seule finalité d’un discours politique qui veut gouverner autrement. Les enjeux ne sont pas les mêmes qu’en 2005 ou 2010. Alors que ces deux derniers scrutins étaient des « élections de lutte » très passionnées où la stratégie de barrage contre le régime a pu dans une certaine mesure marcher, 2015 sera une « élection d’apaisement » moins passionnée où il faudra mobiliser l’électorat sur un programme crédible. Il faut sortir des postures systématiques, décrypter les cartes électorales et aller à la pêche aux électeurs au lieu de s’enfermer dans des discours creux et des slogans périmés. Une élection se gagne à la carte électorale, dénier les résultats antérieurs ne sert pas l’opposition, mieux il faut s’en servir comme base de travail pour repartir en conquête. Casser le thermomètre n’est pas la meilleure façon de faire baisser la fièvre.

Il est donc grand temps pour que l’opposition togolaise arrête de se ronger les pouces et mette la main dans le cambouis : pour gagner cette élection, et pour gouverner le pays ensuite, elle doit rassembler toutes ses tendances sur un programme commun et une candidature unique.

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