TOGO | FAURE, LA CONSTITUTION ET LA MORALE

NEI (1)

Du très désinvolte « je réserve la primeur de ma décision à mes compatriotes » de novembre à Accra au plus explicite « je dis oui » de février à Kara, il se sera passé trois mois. Le temps d’une décision sous pression. Le temps d’un passage en force tenaillé entre respect ou réforme d’une Constitution décriée, entre passage du témoin et tentation de pérennisation au pouvoir.

Faure Gnassingbé est finalement sorti du bois ce 25 février. En se faisant investir sans surprise ce mercredi à l’issue de la Convention d’investiture de son parti dans son fief de Kara, le chef de l’Etat togolais s’apprête à briguer un troisième mandat à la tête du pays qu’il dirige depuis 2005. Une candidature prévisible. Le suspense n’aura duré que pour ceux qui voulaient bien être dupes. Le Président sortant n’a fait qu’enfoncer une porte déjà ouverte. En l’absence de toute contrainte légale, il n’y avait aucun obstacle constitutionnel à cette troisième candidature. Et pour ceux qui voulaient bien le voir, il a patiemment semé des petits cailloux sur son chemin… En juillet dernier, le vote de barrage des députés de sa majorité contre le projet de réforme constitutionnelle porté par l’opposition, visant la limitation du nombre de mandat à deux « avec effet immédiat », aurait dû mettre la puce à l’oreille des plus crédules. En fin novembre, lors d’une visite au Ghana, le Président togolais avait annoncé son intention de « respecter rigoureusement » la Constitution en vigueur enterrant toute idée de réforme. Il est resté par la suite imperturbable face à l’onde de choc qu’a soulevé la révolution burkinabé. Contre les pancartes réclamant des réformes et l’alternance, ses partisans se sont fendus d’un slogan un brin provocateur : « Touche pas à ma Constitution ! ». Tout est dit ! Un slogan qui résume à lui seul le refus de la réforme et le viol permanent des principes démocratiques au Togo. L’ultime tentative d’enfumage a été réalisée lors des vœux à la Nation en décembre, où le chef de l’Etat a sorti de son chapeau de magicien, une commission aux contours obscurs sensée réfléchir sur les réformes. Une grande dérobade où l’art de remplacer l’objet par une réflexion sur l’objet. Le génie politique de Faure Gnassingbé consiste à faire croire aux Togolais qu’il est pour la réforme tout en sabordant toute tentative de verrouiller la loi fondamentale togolaise. Il faut avoir un talent en duperie pour accuser les opposants de jouer de blocages et d’intransigeance alors même que depuis 2006, il fait des pieds et des mains pour ne pas réformer la Constitution comme prescrit par l’APG (Accord Politique Global) de Ouagadougou.

Et pour enfoncer le clou, il veut habiller l’opportunisme politique d’un paravent de légalisme désincarné. Son concerto sur le légalisme et la défense des textes fondamentaux laisse plus d’un pantois quand on connait la psychologie et le passif du personnage. Apprenti dictateur et mauvais joueur qui feint de respecter les règles de jeu démocratique. C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité. Il a beau soigner les apparences, elles ne trompent pas grand monde !

 

Une constitution passoire et sans filtre

La Constitution que Faure Gnassingbé prétend défendre mordicus a été détricotée sur mesure pour son père et lui. En 2002, un parlement (RPT) monocolore a curé la loi fondamentale du pays en la vidant de toute sa substance. La grande charcuterie constitutionnelle a alors permis la pérennisation du général Eyadema et favoriser l’avènement de son fils après sa mort en février 2005. La modification des articles 59 et 60 de la Constitution de 1992 a permis de supprimer la limitation du nombre de mandat à deux et de limiter l’élection du Président à un scrutin uninominal à un tour au lieu de deux auparavant. Une grossière arnaque politique ! La première disposition (nouvel article 59) assure une réélection ad vitam aeternam du Président sortant en tordant le cou à la démocratie électorale. Quant à l’article 60 retouché, il est encore plus pernicieux : si une telle disposition était appliquée en France, Marine Lepen serait assurée de l’emporter en 2017 au vu des sondages actuels qui la place en tête des intentions de vote dès le premier tour. Par ailleurs l’article 62 a balisé la voie vers la succession dynastique en abaissant l’âge de la présidentiabilité à 35 ans, pile l’âge de Faure Gnassingbé en 2002. Concours de circonstance ou signe prémonitoire? Ce fut une entreprise méthodique et acharnée de déconstruction de la loi fondamentale, adopté à 99% par voie référendaire par le peuple togolais, pour la vider de toute sa substance démocratique. A qui a profité le crime ? Rien d’étonnant que le Président Faure soit monté sur ses gonds pour défendre une Constitution personnalisée et fallacieusement déséquilibrée. De plus, aux premières heures du régime de Faure Gnassingbé, il a lui-même fait opérer un lifting constitutionnel pour légaliser le coup d’Etat militaire qui venait de le porter au pouvoir au détriment du Président de l’Assemblée nationale de l’époque, le sulfureux Fambaré Natchaba.

Derrière ce hideux vernis de noblesse d’esprit et de légalisme de façade qu’il revendique, il ne faut pas s’y tromper, Faure Gnassingbé tient beaucoup plus du Prince de Machiavel que de Montesquieu. Et pourtant, il devrait lire entre les lignes, même si l’auteur de L’Esprit des lois et des Lettres persanes, a écrit  « la liberté c’est le pouvoir de faire tout ce que les lois permettent ». Il fut le premier à reconnaitre que le plus précieux étalon de la légalité restait la légitimité. L’une ne va pas sans l’autre. Cette candidature quoique légale est-elle pour autant légitime ? Est-il morale en République qu’un Prince fasse main basse sur la Constitution ?

 

Un quinquennat de plus, avant les quinquennats de trop

Philosophe des lumières et donc praticien de la dialectique et de la nuance, Montesquieu précise sa pensée sur le légalisme et la liberté en les adossant sur la légitimité : « une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi, mais elle doit être loi parce qu’elle est juste ». Rapporter au contexte togolais, ce n’est pas parce que la Constitution permet une candidature qu’elle est nécessairement moralement fondée. Et pour pousser jusqu’au bout la réflexion, une candidature légale peut être illégitime. En s’appuyant sur une Constitution dévoyée, détricotée et déverrouillée, cette troisième candidature du jeune Prince perd en légitimité ce qu’elle avait préalablement gagné en légalité. L’argument selon lequel il aurait hérité d’une mauvaise constitution, défendu par les proches du régime ne résiste pas non plus à la vérité des faits. D’abord en République le pouvoir politique ne devrait pas être une affaire d’héritage. Et même si Faure Gnassingbé a hérité du pouvoir de son père comme de cette Constitution trois pièces, il n’est pas moins comptable de sa falsification. En 2002, alors député d’une des circonscriptions électorales de Blitta, il faisait partie des parlementaires de cette majorité RPTiste qui ont perpétré ce toilettage en bande organisée de la Constitution de la Ive République. Le 6 février 2005, au lendemain de la mort de son père, il a donné son accord au coup d’Etat Constitutionnel qui a tenté vainement de légitimer son hold up. Il se tenait alors dans l’hémicycle, la plus caractérisée des violations des fondements de la République Togolaise. Grâce à un tour de passe-passe orchestré sans doute par Charles Debbasch, il est passé du statut de ministre à Président par intérim en retrouvant son siège de parlementaire. En totale violation de l’article 65 de la Constitution, il a usurpé le poste de Président de l’Assemblée nationale pour se catapulter du perchoir à la Présidence par intérim. Le tout en une seule session, un record absolu.

Grâce à ces lois injustes, Faure Gnassingbé s’est ouvert un boulevard vers une pérennisation à vie au pouvoir qui n’est pas sans rappeler celle de son père. Il use de tous les subterfuges pour ne pas opérer les réformes où pour les faire le plus tard possible. Renvoyant à plus tard une réforme cruciale pour garantir l’alternance politique gage de la vitalité d’une démocratie. Dans le meilleur des mondes tel que se l’imagine Faure Gnassingbé, il pourra se rempiler pendant au minimum quinze de plus. Et tous les signaux sont dans le vert !

Il ne souffre qu’aucune contestation dans son camp. Tous ceux qui à un moment où à un autre se sont mis en travers de son chemin croupissent en prison : son demi-frère Kpatcha Gnassingbé à la prison civile de Lomé et l’ancien ministre Pascal Bodjona à la prison de Tsévié. Le 26 février dernier, Faure Gnassingbé a été porté au pinacle par une assemblée de délégués de son parti, retranchés sur les flancs des monts Kabyè à Kara, pour la première convention d’investiture du parti UNIR. Le « meilleur d’entre eux », (selon la formule d’inspiration chiraquienne de Katari FOLLY-BAZI)  serait le plus à même de « ratisser large pour atteindre leurs objectifs ». En face, l’opposition s’écharpe dans de ténébreuses querelles de leadership et de personnes reléguant aux calendes grecques une impérative réforme constitutionnelle. Que nenni, la réforme ne passera pas avant le scrutin prévu le 12 avril 2015 ! La voie semble dégagée pour Faure Gnassingbé.

Depuis un demi-siècle, la loi de la force gouverne le Togo au détriment de la force de la loi. La morale de l’histoire tient en ces mots de Paul Valery : « la faiblesse de la force est de ne croire qu’en la force ». Contre les boulets du Prince, il y aura toujours dressé en face les pavées de la contestation populaire. Les pavées de la rébellion et de la révolution. Et quand le peuple togolais souverain va s’éveiller, se révolter…ça va déferler.

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